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DOSSIER ARMENIEN : LE COMBLE, MEME HITLER RECONNAISSAIT LE GENOCIDE

Je cite Yves TERNON, qui voudra bien permettre cette copie:

La « petite phrase » d'Hitler - « Mais qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? » - est communément citée pour démontrer le lien entre le génocide arménien et le génocide juif et conclure que l'impunité dont a bénéficié le premier a facilité la perpétration du second. Cette interprétation appelle quelques commentaires.

Il est établi aujourd'hui, après le livre de Kévork Bardakjian qui reprenait l'enquête menée en 1968 par l'historien allemand Winfried Baumgart, que le texte où figure cette phrase est authentique. Elle est tirée d'une allocution faite par Hitler aux commandants en chef de l'armée allemande le 22 août 1939 quelques jours avant l'invasion de la Pologne. Cette allocution figure en deux parties dans les documents du Tribunal militaire international de Nuremberg (PS798 et PS-1014) découverts dans les archives du Haut-commandement allemand, mais l'on n'y trouve aucune allusion au massacre des Arméniens. Elle apparaît par contre dans un troisième document, très proche des deux autres, qui n'a pas été retenu à Nuremberg, non parce qu'il prêtait au doute mais parce que l'identité de son auteur n'était pas établie. Ce document avait en effet été remis une semaine avant l'attaque allemande au journaliste américain, Louis Lochner, qui dirigeait depuis 1928 le bureau de l'Associated Press, par un informateur allemand en relation avec des groupes antinazis. Lochner s'était rendu à l'ambassade américaine pour y déposer cette pièce à conviction, mais le chargé d'affaires avait refusé de détenir une preuve aussi explosive. Lochner avait alors conservé ce document non sans en avoir transmis une traduction à l'ambassade britannique. Sir Ogilvie Forbes l'avait aussitôt fait parvenir au Foreign Office où elle est enregistrée dès septembre 1939. Il existe deux autres versions du discours d'Hitler figurant dans le livre de notes du général Halder et dans le journal de guerre de Greiner et elles sont proches des documents retenus à Nuremberg.

La double enquête conduite à chaque extrémité de la chaîne par Baumgart puis Bardakjian permet de reconstituer le parcours des trois premiers documents. Hitler fait le 22 août 1939 un discours fleuve de plusieurs heures, coupé par une interruption pour déjeuner. Il est interdit de prendre des notes. L'amiral Canaris, chef de l'Abwehr passe outre et parvient, discrètement à noter les points essentiels de cette allocution. Avec l'aide de son chef d'état-major, Hans Hoster, il en fait établir deux versions résumées différentes : l'une, en deux parties, insiste sur le plan, les moyens, l'analyse des réactions des nations étrangères et la propagande - ce sont les deux documents retenus à Nuremberg ; l'autre version, regroupant les deux discours et ne mentionnant pas l'interruption, est destinée à faire connaître à l'étranger la brutalité des méthodes qui vont être employées. Elle est remise au colonel Ludwig Beck, en relation secrète avec Louis Lochner, par l'intermédiaire d'un civil, Hermann Maas. On comprend donc que la référence au massacre des Arméniens figure dans cette dernière version et non dans les deux autres.

Cette référence n'est pas la seule. En 1968, l'historien allemand édouard Calic révèle le contenu d'une interview d'Hitler faite en 1931 par le rédacteur en chef du Leipziger Neueste Nachrichten, Richard Breitling. Hitler, qui n'est alors qu'un chef de parti, expose à Breitling ses plans de transformation de l'Europe. Il insiste sur le besoin d'espace vital de l'Allemagne, une obsession déjà formulée dans Mein Kampf : il veut appliquer à la Pologne les mêmes méthodes que celles employées contre les Arméniens. La formulation est plus précise que dans le document Lochner. Hitler parle d'une politique de transfert de population: «En 1923, la petite Grèce a pu réinstaller un million de personnes. Pensez aux déportations bibliques et aux massacres du Moyen Age et souvenez-vous de t'extermination des Arméniens». Le mot allemand est ici « Ausrottung », qui signifie aussi « déracinement, extirpation », alors que dans le document Lochner, le mot est « Vernichtung », « anéantissement ».

On sait également qu'Hitler était nécessairement au courant des massacres arméniens. Toute l'Allemagne était informée depuis 1916. En outre, Hitler était à Berlin en juin 1921 lors du procès de Tehlirian. Enfin, il disposait de la meilleure source d'information en la personne de son plus proche collaborateur, Max-Erwin von Scheubner-Richter. Cet ancien vice-consul d'Erzeroum, qui avait également participé aux actions subversives conduites par la branche militaire de l'Organisation spéciale, avait été l'un des plus ardents défenseurs allemands des Arméniens. La conclusion qu'avait tirée Hitler de cette information fut exprimée dans plusieurs allusions faites aux Arméniens. Il les jugeait victimes de leur manque de courage et d'esprit guerrier et menaçait les Allemands, s'ils ne se montraient pas capables de se défendre, de mener comme eux une existence misérable14. Il ne percevait donc pas les Arméniens comme il percevait les Juifs, une race antagoniste de la race aryenne.

Dans son discours du 22 août, Hitler veut préparer ses généraux à une action brutale et décisive contre la Pologne, une agression qui n'a pas pour but de tracer une frontière mais d'éliminer ses habitants pour y transplanter des Allemands de souche. C'est le même propos que ce terrible simplificateur tenait à Hermann Rauchning en 1932 : « Ainsi s'impose à nous le devoir de dépeupler, comme nous avons celui de cultiver méthodiquement l'accroissement de la population allemande. Il faudra instituer une technique du dépeuplement. Vous allez me demander ce que signifie "dépeuplement", et si j'ai J'intention de supprimer des nations entières ? Eh bien! Oui, c'est à peu près cela... ». Hitler veut donc procéder à une véritable translation biologique, dans la droite ligne de son idéologie raciale.

Hitler avait retenu des événements de 1915 que le déracinement d'un peuple et sa déportation sans espoir de retour laissait aux Turcs le terrain libre pour une occupation des terres. Cette "désolation", pour reprendre le mot d'Hannah Arendt, s'inscrivait dans une tradition de migrations et de déplacements de population. L'impunité dont les Jeunes Turcs avait bénéficié entrait certes en ligne de compte dans son analyse de l'événement, mais seulement pour lui permettre d'élaborer une tactique afin de ménager les réactions des nations devant le dépeuplement qu'il projetait d'effectuer. Le lien avec le génocide juif est donc indirect.

En 1939, en dépit des menaces qu'il avait formulées dans son discours de janvier où il parlait de détruire les Juifs si la guerre éclate, Hitler n'avait pas encore décidé du sort qu'il leur réserverait. Il restait encore plutôt partisan d'une expulsion générale des Juifs et d'une aryanisation de leurs biens. En septembre, lorsqu'il lance ses troupes sur la Pologne, c'est des Polonais, de la façon de les traiter et des réactions que ces méthodes peuvent susciter, qu'il parle lorsqu'il fait allusion aux Arméniens. La pratique du dépeuplement est à la fois de mobile politique et racial, comme l'a été le génocide arménien, et non exclusivement racial, comme le sera le génocide juif. Enfin, après l'invasion de la Russie le 22 juin 1941, alors que la guerre est devenue totale, on voit mal ce qui aurait retenu Hitler d'entreprendre la destruction des Juifs d'Europe, certainement pas l'impunité dont bénéficièrent les responsables des "massacres" arméniens.

Hitler n'était donc pas négationniste du moins du génocide arménien. Mais il le traitait avec cynisme et en froid calculateur.

C'est bizarre l'histoire contemporaine, non ?

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