Jul
16
« A Monsieur le Président de la République »

Connaissez-vous, le Tribunal maritime spécial, ancêtre du prétoire ?


Cette juridiction, compétente pour juger les infractions commises par les bagnards, était constituée entièrement de membres de l’administration pénitentiaire, y compris pour les défenseurs.

La lettre suivante, écrite par Baptiste Graglia, défendu par un « caporal de l’armée coloniale incapable d’accomplir la mission qui lui est confiée » est un intéressant témoignage du fonctionnement de cette juridiction particulière au bagne.

« A Monsieur le Président de la République

Monsieur,

Au nom de l’humanité et de la justice moderne, qui doit être rendue juste et loyale, je viens avec respect vous élaborer les faits dont je suis la triste victime. Voici les faits tels qu’ils se sont passés.

Le 27 juillet 1908, je fus frappé d’une punition disciplinaire par M. le Chef de Camp de Passoura pour vol de fruits au préjudice de ce dernier, mais après justification et des preuves convaincantes, M. le Chef de Camp voulut bien reconnaître que je n’était pas l’auteur du vol précité mais prétendit ne pas pouvoir m’enlever la punition par lui infligée.

(…)

Je partis donc de mon chantier « Passoura » le 27 juillet 1908 et je mis trois jours pour effectuer le parcours qui me séparait de Gourdanville. Je fis donc une moyenne de 23 kilomètres par jour, ce qui est à la Guyane le maximum de la marche qu’un homme peut fournir.

Durant ce temps, il se commet un meurtre sur la personne d’un transporté faisant le service de planton, et quel ne fut [pas] mon étonnement, moi qui ignorais ce meurtre, de me voir à mon arrivée inculpé pour la seule raison que j’avais illégalement quitté mon chantier. Je fus donc mis immédiatement en prévention de conseil pour deux motifs : le premier, meurtre et le second, évasion suivie de vol qualifié.

Je ne me fis tout d’abord pas trop de mauvais sang car j’étais certain de pouvoir me disculper, attendu qu’il était impossible en faisant preuve de bonne et franche justice, de relever contre moi aucun fait de nature à prouver que j’étais coupable des faits à moi incriminés.

Mais je ne comptais pas trouver plus tard contre moi toutes les choses qui suffisent pour faire d’un innocent le plus grand des coupables, c’est-à-dire le faux témoignage et l’impartialité [sic].

Pendant les deux mois qui me séparent entre mon arrestation et la comparution au Conseil Maritime, Monsieur le Commandant du pénitencier de Kourou reçut une lettre du transporté Gardelle datée du 17 août 1908, l’informant que 4 jours auparavant, il m’avait entendu, moi Graglia, faire à un de mes co-détenus nommé Beltimpi, enfermé dans une cellule assez éloignée de la mienne, il avait entendu dis-je, faire l’aveu du meurtre du planton de Passoura.

(…)

Je comparais le 18 mai 1909 devant le Tribunal Maritime Spécial où il n’y a d’autre témoin à charge et ceci a son importance, il n’y a, dis-je, que Gardelle et après avoir entendu ce dernier et les conclusions de M. le Commissaire Rapporteur, le tribunal estime qu’il ne peut y avoir suite au sujet de l’évasion et retient contre moi le meurtre et le vol. - De meurtre il n’y a point, de vol, si vol il y a, le voici.

Pour me rendre de mon chantier de Passoura à Gourdanville, j’étais obligé de traverser le fleuve « Kourou », large de 400 mètres environ et pour cela j’avais besoin d’une embarcation.

Après quelques recherches, j’en découvris une renversée sur la rive, éloignée de toute habitation, je résolus de m’en servir et arrivé à la rive opposée, je l’amarrais de façon que son propriétaire puisse la retrouver. - Mais malgré tout, le tribunal estime qu’il y a vol, maintient l’accusation et je suis donc condamné pour meurtre et vol à la peine de mort.

Je me pourvois en cassation contre l’arrêt du tribunal. L’arrêt du tribunal fut cassé par la Cour de cassation en date du huit juillet 1909 pour vice de forme.

Enfin le 17 décembre 1909, je recomparais pour la deuxième fois devant le même tribunal, qu’après plaidoirie Monsieur le Commissaire Rapporteur, mais pas de défenseur, attendu que ce dernier est représenté par un caporal de l’armée coloniale incapable d’accomplir la mission qui lui est confiée. - Je suis condamné cette fois à 5 ans de réclusion pour vol et évasion que cette fois-ci me rappelle le Tribunal.

Vous me permettrez, Monsieur [le Président] de la République, d’attirer sur cette affaire dont je suis la triste victime votre bienveillante attention sur la peine que je suis frappé, d’abord à 5 ans de réclusion par le tribunal, plus 17 mois de prévention, ce qui me fait 6 ans et demi que je me vois dans l’obligation de subir....

Monsieur le Président de la République, veuillez attirer votre bienveillante attention sur ce fait que voici.

Quelques jours après que je suis été arrêté et que j’étais sous les verrous, heureusement pour moi, un deuxième crime a été commis et sur la même route, donc si la fatalité avait voulu que je sois arrêté après ce deuxième crime, j’aurais été inculpé du deuxième comme je suis été inculpé du premier, sans aucune autre preuve que celle que j’était absent de mon chantier, donc tout vous prouve mon innocence » (...)

Vous pouvez trouver cette lettre parmi d’autres lettres de bagnards, retranscrites et présentées par Hélène Taillemite.

Liens :

L’excellent site Criminocorpus signale deux articles qui inaugurent leur collaboration avec les Archives nationales d’outre-mer :

Vivre au bagne, par Hélène Taillemite.

La présentation de la série H par les ANOM.

Les archives de l’Administration pénitentiaire coloniale, conservées aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence, première source pour l’histoire des bagnes.

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