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OFFSHORE LEAKS - SECRET DES SOURCES DES JOURNALISTES - LE MONDE NE LIVRERA PAS LES FICHIERS

Source : http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/04/10/

offshore-leaks-le-monde-ne-livrera-pas-les-fichiers_3157051_3208.html

"Offshore Leaks" : "Le Monde" ne livrera pas les fichiers

LE MONDE | 10.04.2013 à 10h17 * Mis à jour le 10.04.2013

à 13h08

Éditorial du "Monde"

Au sixième jour des révélations faites par plusieurs médias

internationaux, dont Le Monde, à propos de l'univers opaque,

et souvent illicite, des zones offshore et de l'usage immodéré

qui en est fait à travers le monde, un ministre de la République

a demandé à "la presse " de livrer les données qui ont nourri

son enquête.

Bernard Cazeneuve, ministre du budget, a lancé cette injonction,

mardi 9 avril, devant l'Assemblée nationale :

"Je veux demander à la presse qui dit détenir des éléments

et des fichiers de bien vouloir les communiquer à la justice

de manière à ce que celle-ci puisse faire son travail."

Le propos n'a été ni nuancé ni corrigé par d'autres

autorités de l'Etat.

On peut donc en déduire qu'il exprime la position

du gouvernement : le problème, c'est "la presse".

Ou plus exactement Le Monde, seul journal français à avoir

eu accès à la masse de 2,5 millions de documents

dits "OffshoreLeaks" qui ont été recueillis par un consortium

international de journalistes d'investigation et ont permis

une plongée sans précédent dans les réseaux de la finance

de l'ombre.

"La presse ", donc, deviendrait suspecte d'entrave à la

justice si elle ne coopère pas ?

Cette approche est pour le moins surprenante.

Elle inverse les termes du débat et fait penser

irrésistiblement au proverbe chinois selon lequel

quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt...

Si l'on suit cette logique, les élus de la nation et l'opinion

n'auraient plus qu'à s'en prendre à "la presse " si, d'aventure,

toutes les conséquences n'étaient pas tirées de l'enchaînement

de révélations qui ont considérablement assombri le climat

politique en France.

C'est faire peu de cas de quelques règles fondamentales.

Celle, d'abord, du secret des sources des journalistes.

Ce principe, rappelons-le, est protégé en France par la loi.

De son côté, la Cour européenne des droits de l'homme

en fait la "pierre angulaire de la liberté de la presse".

Remettre à la justice les documents qui fondent notre enquête

reviendrait à exposer le cheminement de ces données et

pourrait conduire à l'identification de nos sources.

Les règles, ensuite, de la charte des journalistes qui encadrent

notre profession : le journaliste ne doit en aucun cas confondre

son rôle avec celui du policier ou du justicier.

Le Monde, en enquêtant, n'est engagé ni dans une entreprise

de délation ni dans un travail d'auxiliaire de l'inspection fiscale

ou d'autres autorités, judiciaires ou policières, recherchant la

trace d'acrobatiques placements d'argent à l'étranger.

A chacun son rôle.

A la justice d'établir les responsabilités là où la loi a pu être enfreinte.

Aux gouvernants et législateurs de prendre des mesures pour

prévenir les abus.

A la presse d'éclairer le citoyen, avec bonne mesure.

Protection des sources, protection de la mission d'information,

sobre et rigoureuse, qui est la nôtre : pour ces deux raisons,

Le Monde rejette fermement - comme l'ont fait les autres

médias travaillant sur "OffshoreLeaks" - toute demande,

qu'elle soit judiciaire ou gouvernementale, de transmission

de données.

Le contraire serait attentatoire à la liberté même d'exercer

notre métier, en démocratie.

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