Par frederic.kieffer le 19/12/09

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,

Même quand elle marche on croirait qu'elle danse,

Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés

Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l'azur des déserts,

Insensibles tous deux à l'humaine souffrance,

Comme les longs réseaux de la houle des mers,

Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,

Et dans cette nature étrange et symbolique

Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants,

Resplendit à jamais, comme un astre inutile,

La froide majesté de la femme stérile.

Par frederic.kieffer le 02/03/09

Le temps où la beauté, si longtemps incarnée par le corps nu des femmes, était célébrée est révolu. La beauté est devenue suspecte : elle ne serait que le masque de l'horreur. Elle est mensongère. Elle nie la déformation, la dégradation des corps, la pourriture, les charniers. Elle nie la mort. La vérité exige des corps meurtris, avilis, torturés, informes. Le culte de la beauté, quand l'inhumain a gagné la partie, n'est pas loin d'être un crime.

Si ce diable d'Eros n'a pas disparu de l'univers des peintres, il subit désormais l'emprise de Thanatos : voyez Egon Schiele, les adolescentes à peine nubiles ont déjà inscrit en elles ce qui les attend, le désastre d'un corps flétri. L'étreinte amoureuse, elle, est figurée comme un coït animal : voyez Francis Bacon. La femme nue n'est plus un objet de désir, elle est traitée comme une chose : voyez Lucian Freud. N'aurions-nous plus affaire qu'à des déchets d'humanité ?

Vite revenir à Bonnard, aux jardins, aux fenêtres, aux jeux de lumière. Approcher du secret de Marthe, d'Olympia, de la Maja, des indifférentes, des provocantes, de toutes étendues qui rêvent à autre chose, de toutes ces belles endormies. Représentées dans votre nudité, vous me restez plus que jamais insaisissables.

Jean-Bertrand Pontalis, Elles, Folio n° 4799, pages 20-21

Par frederic.kieffer le 10/09/08

Si vos vacances aux Bahamas ou à Bécon-les-Bruyères vous ont ruinés, si, fauchés comme les blés, vous n'avez cet automne la possibilité d'acheter qu'un seul livre, il va de soi que, charité bien ordonnée commençant par soi-même, je vous conseille d'attendre le 23 octobre, jour où mon nouvel enfant, baptisé Vous avez dit métèque ?, sortira en librairie. C'est un fort volume de plus de quatre cents pages, publié aux Editions de La Table Ronde, qui vous donnera, je l'espère, un grand plaisir de lecture.

En revanche, si vous êtes sagement restés chez vous en août, évitant ainsi les files d'attente sur les autoroutes et aux guichets des aéroports, si vous avez, telle la fourmi de La Fontaine, fait des économies, si vous pouvez acquérir quelques ouvrages sans risquer de vous trouver sans le sou le jour de la sortie du mien, voici quelques titres que je signale à votre attention.

N'étant ni critique littéraire, ni membre d'un jury, je n'ai aucune raison de recevoir en service de presse les nouveaux livres. Les auteurs qui m'envoient les leurs sont soit des amis soit des inconnus qui ont pour moi de l'estime ou se reconnaissent dans mes écrits.

En cette rentrée de septembre, j'ai donc reçu huit romans et un récit. Ce n'est pas beaucoup, me direz-vous, mais que neuf personnes aient en cette occasion pensé à moi, voilà qui suffit à mon bonheur. En amitié comme en art, ce n'est pas la quantité qui importe, mais la qualité.

Voici ma liste :

Tout d'abord, trois premiers romans :

Festino ! Festino ! d'Elodie Issartel aux Editions Léo Scheer, Pourquoi pas le silence de Blanche de Richemont aux Editions Fayard, Marilou sous la neige d'Angie David aux Editions Léo Scheer.

Puis trois autres romans écrits eux aussi par des femmes, mais celles-ci ne sont pas des débutantes, ce sont des auteurs qui jouissent déjà d'une grande notoriété :

Le Marché des amants de Christine Angot au Seuil, Les Obscures de Chantal Chawaf aux Editions des Femmes, Le Chemin des sortilèges de Nathalie Rheims chez Léo Scheer.

Trois romans écrits par des hommes, eux aussi écrivains notoires :

Ce que nous avons eu de meilleur par Jean-Pierre Enthoven aux Editions Grasset, Les Pieds dans l'eau de Benoît Duteurtre aux Editions Gallimard et, chez le même éditeur, Le Silence de Mahomet par Salim Bachi.

Last but not least, un récit :

Troublé de l'éveil par Emmanuel Pierrat aux Editions Fayard.

N'ayant reçu que ces neuf ouvrages, j'ai pu les lire paisiblement, la plume à la main, ce qui n'est assurément pas le cas des journalistes littéraires et des membres de jurys dito qui, eux, entre le 10 juillet et le 20 août, en auront reçu six cents minimum.

Mes lecteurs le savent, je ne crois pas au hasard, je crois au destin. Dans la préface à la deuxième édition du Défi, j'évoque les livres « qui finissent toujours par rencontrer celles et ceux auxquels ils sont destinés ». Eh bien, si j'ai reçu ces neuf livres, c'est, j'en ai la conviction, parce que leurs auteurs pressentaient qu'ils parleraient à mon âme, qu'ils auraient en moi un lecteur attentif et complice ; parce que, sur les milles livres de la rentrée, c'était ceux-là que je devais lire, et eux seuls.

Cioran et moi, inguérissables insomniaques, lorsque nous parlions de nos nuits blanches, nous nous corroborions au réciproque en professant que cette infirmité faisait de nous des types dans le genre de Jules César, le plus célèbre d'entre nous. C'est à cela que sert l'histoire : à nous dorer la pilule dans les épreuves de la vie. Sujet aux coliques néphrétiques, je me console en songeant à ceux qui, avant moi, endurèrent les mêmes maux : d'Epicure à Chénier, de Montaigne à Byron, la liste est longue, j'y suis en excellente compagnie. Lorsque la police sonne chez moi à l'heure du laitier, il me suffit de penser à Casanova et c'est avec un sourire sur les lèvres que j'ouvre la porte aux argousins. C'est dire que le récit d'Emmanuel Pierrat sur ses insomnies sans bornes m'a ensemble captivé et amusé. Je n'ai qu'un seul regret : que mon cher Cioran ne soit plus parmi nous. Il nous aurait invités, Pierrat et moi, à dîner (ah ! les bons petits plats de Simone Boué !), nous aurions vidé quelques bouteilles de son excellente cave de bordeaux (Cioran était un sybarite, amateur de jolies femmes et de bons vins), puis, tous les trois, nous aurions fait une promenade nocturne dans les rues désertes du quartier Latin, sous l'œil ironique d'Hypnos, fils de la Nuit et de l'Erèbe, frère jumeau de Thanatos...

Des romans que j'ai lus, celui dont je me sens le plus proche est Ce que nous avons eu de meilleur de Jean-Paul Enthoven. Nous sommes, lui et moi, très différents : Enthoven est inséré dans la société, dans le milieu littéraire ; il a un bureau, des responsabilités ; c'est un père de famille, un éditeur respecté. Moi, je ne suis rien de tout cela. Je suis un homme seul, je suis un irresponsable, je suis peu respecté (et, je l'admets volontiers, peu respectable). Pourtant, lisant Ce que nous avons eu de meilleur, j'ai été sensible non seulement à la beauté de l'écriture, à la justesse des métaphores, mais aussi à un mixte de mélancolie désabusée et d'amour gourmand de l'existence où je me suis reconnu. C'est un roman sur l'essentiel : l'amour, l'amitié (le superbe personnage de Lewis), le temps qui passe, les fugaces instants de bonheur, bref un roman sur la grâce, au sens profane et divin du terme.

Evoquant l'acteur Maurice Ronet, le protagoniste d'Ascenseur pour l'échafaud et de Feu-follet, Enthoven écrit : « Moi, dans mes moments-Ronet... » Disons pour faire court que, moi, j'ai mes moments-Enthoven.

Selon que je le sens, Ce que nous avons de meilleur est, comme l'indique son titre, le meilleur livre d'Enthoven. Une amie commune me dit avoir préféré Aurore, mais moi j'ai le sentiment que dans ce dernier livre Enthoven progresse, qu'il y atteint à la pleine possession de son art.

J'en dirai autant des Pieds dans l'eau de Benoît Duteurtre. J'adore les romans rigolos de Duteurtre, les récits où il donne libre cours à son côté Jacques Tati. On retrouve certes Jacques Tati, celui des Vacances de Monsieur Hulot, dans certaines descriptions de vacances balnéaires, mais Les Pieds dans l'eau est aussi l'histoire de quatre générations de bourgeois français, peut-être le livre le plus grave, le plus ambitieux de Duteurtre. Si j'étais académicien, je lui donnerais le grand prix du roman.

Au jeu des « si j'étais... », je dirais semblablement que si j'étais un juré du prix Médicis, je voterais sans hésiter pour Les Obscures de Chantal Chawaf. La maîtrise de son l'écriture, la richesse coruscante de son vocabulaire auraient enchanté Flaubert, et, lisant Les Obscures, j'ai souvent pensé à Salammbô, association qui paraîtra bizarre à beaucoup, vu que l'intrigue très moderne de Chantal Chawaf n'a rien à voir avec le roman historique de notre bon maître de Croisset. Je maintiens Flaubert à cause de la rigueur, du souci de la perfection, du souffle, de la sonorité, de la beauté de la langue. Et je maintiens le prix Médicis parce que Les Obscures n'est pas un roman facile ; que pour toutes les raisons dites ci-devant c'est à un tel jury qu'il appartient de le défendre, de le faire connaître au public lettré.

Mes lecteurs savent combien j'avais aimé Le Rêve de Balthus et Journal intime de Nathalie Rheims. Cet été, alors que je traversais de gros soucis de santé et une grande détresse morale, j'ai lu son nouveau roman, Le Chemin des sortilèges, et cette lecture a eu sur ma complexion un effet roboratif. Un conte de fée, disent certains. Oui, si l'on veut, et, le lisant, j'ai moi-même souvent pensé à Alice au pays des merveilles. Nathalie Rheims a d'ailleurs, et pas seulement dans ce livre, un indiscutable côté Alice et l'on pourrait s'amuser, scrutant son cercle intime, à deviner qui est le lapin, qui est le chat, qui est le loir, qui est la duchesse. Toutefois, un cinéphile pourrait également songer à La Nuit du chasseur de Charles Laughton. L'univers de Nathalie Rheims charme, mais il peut aussi effrayer, et cette dimension onirique, fantastique qui nous fait sans cesse osciller entre le rêve et la réalité est la marque de fabrique de l'énigmatique Nathalie, sa signature.

J'avais beaucoup aimé Autoportrait avec Grenade, le récit que Salim Bachi a publié au Rocher dans la collection dirigée par Christian Giudicelli ; et aussi la première partie de son roman Tuez-les tous, paru chez Gallimard. Dans Le Silence de Mahomet, Salim Bachi ose avec Mahomet ce que Nikos Kazantzaki avait dans La Dernière tentation osé avec le Christ : en faire un personnage de roman. Certains chrétiens, tant orthodoxes que catholiques, avaient accueilli de manière imbécile le magnifique roman de Kazantzaki. Je forme le vœu que les mahométans, qu'ils soient chiites ou sunnites, témoignent plus d'intelligence lorsqu'ils liront celui de Bachi. J'écris « lorsqu'ils liront », parce que trop souvent nos zoïles n'attendent pas de nous avoir lus pour nous insulter ou nous condamner. Je suis certain que la plupart des connards hystériques qui manifestèrent contre le roman de Kazantzaki, puis contre le film qu'en tira Martin Scorsese, n'avaient ni lu le roman ni vu le film. Que le Ciel préserve Le Silence de Mahomet de semblables mésaventures.

L'attachée de presse d'Angie David et d'Elodie Issartel (qui est aussi la mienne pour les deux livres que j'ai chez Léo Scheer) m'a recommandé de ne rien écrire sur Marilou sous la neige et Festino ! Festino !, vu qu'ils ne sont pas encore parus. Anne Procureur a raison : il ne faut parler des livres que lorsque le lecteur, accroché par tel ou tel éloge, entre dans une librairie et, réclamant le livre en question, l'obtient aussitôt. Si la vendeuse est contrainte de lui répondre : « Désolée, cher monsieur, mais ce livre ne sort que dans trois semaines », c'est râpé, car dans trois semaines ledit lecteur aura autre chose en tête et ne retournera pas dans la librairie. C'est, soit dit par parenthèse, ce que j'ai récemment tenté d'expliquer à une fidèle lectrice, passionnée d'Internet, qui voulait déjà lancer dans son blog une discussion sur Vous avez dit métèque ? C'eût été un coup d'épée dans l'eau.

Bref, je ne vous raconterai ni le premier roman d'Elodie Issartel, ni celui d'Angie David, ni d'ailleurs celui de Blanche de Richemont, Pourquoi pas le silence. Ce que je puis dire, c'est que tous les trois révèlent un tempérament et des dons d'écrivain.

Issartel et Richemont partent un peu dans tous les sens, leurs romans sont semblables à des fusées au trajet chaotique, l'intrigue est parfois difficile à suivre, mais ces deux débutantes font preuve d'une telle santé, d'un tel amour des mots, d'un tel humour, que je les ai lues avec une constante jubilation.

En ce qui regarde Angie David, motus et bouche cousue. Je dirai néanmoins ceci : j'ai tant décrit les jeunes filles, analysé ce qu'elle attendent de la vie, de l'amour, de l'homme qu'elles aiment, j'ai tant écrit sur le malentendu fondamental qui existe entre les deux sexes, sur la perpétuelle insatisfaction féminine, sur la fatale, mortifère inaptitude des femmes au Carpe diem, que je suis toujours heureux d'observer le champ de bataille à travers la lorgnette de l'ennemi, de découvrir comment, lui, il voit les choses. Ce saut dans le camp adverse, Journal intime de Nathalie Rheims m'en avait donné la possibilité l'année dernière ; et à présent Marilou sous la neige.

A présent aussi, Le Marché des amants de Christine Angot. Il est de bon ton dans le milieu littéraire de ricaner de Christine Angot, de la tourner en dérision. C'est un exercice où Paris, ville frivole, méchante et envieuse, excelle. N'en déplaise aux ricaneurs, Christine Angot est un écrivain. Que parfois elle écrive trop vite, qu'elle laisse passer des négligences de style, des erreurs de syntaxe qu'elle n'aurait eu aucune difficulté à corriger si elle avait relu encore une ou deux fois son manuscrit avant de le remettre à l'éditeur, c'est clair ; mais il n'est pas moins clair que dans son œuvre en général, et en particulier dans Le Marché des amants, il y a des pages d'une très grande beauté. Pour ma part, j'aime beaucoup cette prose à la fois piaffante et lyrique, cette voix musicale et heurtée. Cela me touche, cela m'émeut. Ce que j'aime aussi beaucoup, c'est le regard que porte l'amoureuse protagoniste du Marché aux amants sur les hommes. Ce qui caractérise les hommes dans leur vie érotique, c'est, je l'ai souvent écrit, l'égoïsme et la lâcheté. L'héroïne d'Angot se bat pendant plus de trois cents pages contre cette lâcheté, contre cet égoïsme, avec la lucidité d'une femme intelligente, avec la naïveté et la faiblesse d'une femme amoureuse. Et le portrait qu'elle trace du principal personnage masculin de cette histoire est prodigieux d'acuité, de vérité, ensemble implacable et tendre. Pour prétendre (je l'ai lu sous la plume d'une journaliste) que le nouveau roman d'Angot est « sans intérêt » (sic), il faut véritablement n'avoir pas la moindre idée de ce qu'est l'amour, pas la moindre idée de ce qu'est la littérature.

Chers internautes, éteignez vos ordinateurs et lisez les neuf livres que j'évoque ci-devant. Et puis, à partir du 23 octobre prochain, faites le siège de vos librairies pour y acheter Vous avez dit métèque ? Cela mettra du beurre dans les épinards de votre archange préféré.

Gabriel Matzneff

27 août 2008

www.matzneff.com

Par frederic.kieffer le 01/04/08

Une bien passionnante émission à écouter

Par frederic.kieffer le 11/03/08

Un des derniers grands auteurs français, actif et vivifiant, sera au salon du livre de la Porte de Versailles le samedi 15 mars de 15 heures à 17 heures et (éventuellement) le mardi 18 lors de la nocturne de 19 heures à 21 heures.

Pour ceux qui auront la chance d'être présents, n'hésitez pas à lui rendre visite. Pour les mêmes et pour les autres, plongez-vous dans les lectures roboratives de ses oeuvres.

Puis, racontez-moi...