Sep
26
L'anorexie à nu

« Bravo à Oliviero Toscani, sa campagne est très efficace ! » Emma Bonino, ministre aux Affaires européennes, est enthousiaste, alors que Livia Turco, ministre de la santé se précipite pour « apprécier et soutenir » le photographe. Précision importante : les affiches du célèbre photographe, montrant le corps nu et décharné d'une jeune femme anorexique, sont celles d'une campagne soutenue par le gouvernement italien, et parrainée par la marque de vêtements No-l-ita.

Mise à nu...

Fin 2006, le gouvernement italien, la Fédération de la mode italienne et l'association Alta Moda, qui regroupe les couturiers de la péninsule présentant leurs collections à Rome et Milan, avaient adopté un « manifeste anti-anorexie » destiné à « remettre en avant un modèle de beauté sain, solaire, généreux, méditerranéen ». Le texte était en réalité peu contraignant, interdisant les défilés aux filles de moins de 16 ans, et obligeant les mannequins à présenter un certificat médical affirmant qu'elles ne souffraient d'aucun trouble alimentaire.

Ces réactions minimalistes venaient après deux faits dramatiques. Coup sur coup, le décès le 2 août 2006 de Luisel Ramoss, une jeune mannequin uruguayenne, morte d'épuisement à la fin d'un défilé, et le 14 Novembre 2006, le décès de Ana Carolina Reston, qui s'apprêtait à venir faire des photos de mode sur Paris. Elle pesait 40 kilos pour 1 mètre 74, soit un indice de masse corporelle de 13, correspondant à un état de dénutrition de grade III. Elle ne s'alimentait que de pommes et de tomates. Elle revenait du Japon, pour le catalogue de Giorgio Armani.

Tiens, justement, le même Giorgio Armani, à la fin de son défilé à Milan, vient de déclarer : « Je crois que ces campagnes, avec des images aussi dures et crues sont justes et opportunes.» Si le gouvernement italien cherche un jour un ministre de la sincérité, voici une piste intéressante. Sachons reconnaître les talents.

... de la souffrance

Le mannequin d'Oliviero Toscani est l'actrice française Isabelle Caro, 27 ans, qui explique sur son blog qu'elle souffre d'anorexie depuis l'âge de 13 ans.

Voilà le mot : souffrir.

Car avant d'être emballée par la mode, l'anorexie est une grave maladie. Une maladie qui signe les plus grandes difficultés à se situer par rapport à soi, par rapport au monde. Un juste motif pour Giorgio Armani et ses petits copains de projeter ces jeunes filles sur le devant de la scène. Faux ? Allez faire un tour sur les sites de mode, ou ceux traitant de l'anorexie, notamment par le mouvement pro ana : vous y trouverez sans peine des photos bouleversantes.

Alors il faudra un peu décrypter les belles déclarations outragées qui vont fleurir, du style de celles de Joseph Besnaïnou, le directeur du Bureau de vérification de la publicité (BVP), organe d'autorégulation de la profession, qui a « totalement déconseillé » aux afficheurs français de placarder les photographies de cette jeune femme. Le BVP n'avait fait part des mêmes prévenances quand les beaux magazines publiaient les photos d'Ana Carolina Reston, sans doute plus habillée, mais aussi presque morte.

Atteinte à la dignité ou idée qui blesse ?

Pour ce qui est de l'efficacité de la campagne, du message qui en restera, le débat s'ouvre, et en moins de 48 heures après la publication des premières photos, le ton s'est déjà enflammé. Ce ne sera pas mon propos. J'essaie seulement de voir ce qui en résulte par la petite lorgnette du droit.

Trois règles sont en conflit.

Isabelle Caro a donné son consentement pour la photo, et, semble-t-il, pour la campagne. Mais, en droit, la protection du corps dépasse la simple expression de l'accord de la personne.

La question de la dignité humaine est posée, ce d'autant plus que la violence de ces images ne concernera pas que les lecteurs des magazines, car la campagne doit bientôt s'étaler sur les murs. Oliviero Toscani a sans doute, via la marque Benetton, conduit de magnifiques campagnes contre le racisme. Mais, ses photos montrant des corps portant, gravé dans la chair, le matricule « HIV positive » lui a valu une condamnation par la cour d'appel de Paris le 28 mai 1996 pour atteinte à la dignité. Qu'il n'existe pas de censure n'empêche pas d'avoir répondre de l'atteinte à des droits individuels ou collectifs. La liberté d'abord, la responsabilité ensuite.

En sens inverse, on entend déjà la liberté d'expression et la condamnation de l'hypocrisie : « Tout le monde sait, mais il ne faut pas montrer ? » Et la Cour européenne des droits de l'homme protége toutes les idées, même celles « qui heurtent, qui choquent ou qui blessent. » Toute idée doit être sur la table pour affronter le débat des sociétés démocratiques. Et incontestablement, il y a une idée dans ces photos.

Typiquement le genre de débat à ne pas laisser entre les mains des seuls juristes.

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