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Demain, la profession d'avocat en clair.

Quel sera le modèle économique d'un marché commercial numérique juridique et judiciaire ? Revenons un peu en arrière pour mieux nous projeter dans notre avenir professionnel proche. Nous avions deux fois plus de dossiers à traiter et nous étions tous généralistes. Le droit était affaire de professionnels peu nombreux qui se connaissaient. Les brebis galeuses étaient connues de tous et l'entourloupe exclue car le renvoi d'ascenseur immédiat. Nous avions le temps de déjeuner à la buvette du Palais et les fast food n'avaient pas pris la place des restaurants. Pas de téléphone portable ni tablettes, le courrier postal était bien assez rapide et fiable. Nous disposions de personnel, secrétaires, dactylos, standardiste, clerc d'audience chargé des écritures et clerc du Palais, d'Aide-comptable alors même que la TVA ne nous était pas encore imputable. Nombre de confrères ne manquaient pas en semaine d'aller à une exposition, une vente à Drouot, ou suivre une course hippique... En deux décennies, tout le monde a basculé dans l'activité dominante puis la spécialité voire l'hyper spécialisation. Le responsabilité du Barreau face à cette dérive due à l'inflation des textes autant qu'à une jurisprudence legislative, notamment dans le droit du travail, est patente. Puis depuis 20 ans, les effectifs de la profession ont explosé alors que l'économie ne cesse de ralentir. Nous sommes en stagflation depuis plus de 10 ans. L'augmentation du chiffre d'affaires globale de la profession ne profite qu'aux grosses structures d'exercice selon le modèle anglo-saxon en général. C'est comme l'augmentation du PIB d'1,8% qui nous est annoncé. Il est le fait des entreprises du CAC 40. Pas que mais je suis polémiste pour faire remarquer la captation de l'économie. Le nombre de procédures de fond à diminué de 60% en un plus d'une décennie au Tribunal de Commerce de Paris. Ce qui est aussi largement la conséquence de la fusion des opérateurs économiques, des compagnies d'assurance et des Banques. Parallèlement les outils informatiques ont révolutionné le travail des Cabinets. Les avocats tapent leur courier qui sont devenus de simples mails, leurs actes et conclusions, et font leur café tout seul. Ils ont des robots pour standard encore que vous ne pouvez plus joindre qui que ce soit au téléphone et la buvette du Palais est devenu un lieu de stockage d'archives: qui a encore le temps de déjeuner ? Beaucoup d'avocats partaient deux mois l'été, puis ils fermaient leur Cabinet "que" le mois d'août, je n'en connais pas qui partent maintenant plus de quinze jours. Les journée de travail devenues intenses et stressantes se sont allongées, les week-end sont souvent amputés. L'externalisation des tâches est la règle. Soyons francs depuis la fin des années 70, le métier est incontournablement un métier à plein temps au sens premier du terme. Sauf à gérer un Cabinet ou un carnet d'adresses plutôt que d'exercer, faire autre chose que son métier revient à menacer son activité durablement. Les Cabinets les plus importants ne faisaient que des fusions, des absoprtions et méprisaient le contentieux, ignorant le judiciaire. Puis, la situation économique ayant basculé ils se sont emparé du contentieux et sous couvert de modernité, ont affirmé que le judiciaire, c'est fini, place à la médiation et au clic sur le mulot pour toutes les procédures. Pour l'heure ces Cabinets délaissent le recouvrement qui implique de maîtriser le judiciaire. En plus les marges se sont effondrées rendant ce domaine d'activité moins attractifs que les nouveaux parmi lesquels la fameuse "compliance" découlant de la poursuite de la complexification devenue mondiale du droit qui frappe les entreprises. Cette fuite en avant des Cabinets d'avocats de structures anglo-saxonnes dit d'affaires est la conséquence d'une baisse des prix induit par la baisse des coûts de production de la prestation de services, aggravée par une concurrence accrue, la perte évidente également du prestige de l'avocat dans la société, comme il en est pour le médecin et d'autres professionnels libéraux que nos politiciens d'ailleurs détestent ...car pour eux le monde du travail se divise en deux, les fonctionnaires qui peuvent faire grève d'un côté et de l'autre les salariés.

Il y a deux conséquences visibles immédiatement: la paupérisation de la profession. 30% de nos confrères parisiens sont dispensés de payer leur cotisation ordinale et 30% de membres de notre Barreau sont des collaborateurs libéraux.  Ces deux tiers ne se confondent pas. Par ailleurs l'unité de la profession n'existe plus. Il y a d'un côté les pénalistes qui seront appelés d'ailleurs à se regrouper massivement, de l'autre les grosses structures d'exercice, et le reste qui est déjà passé par pertes et profits, puisque seule la macro-économie du métier est une approche statistique concevable. Le numérique nous est annoncé comme notre avenir. Fintechs, plateformes, prédictivité, banques de données, cloud, blockchains et coffre-forts virtuels, le digital est partout mais bientôt il n'y a aura plus que cela. On nous le dit partout et tout le temps depuis cinq ans mais de plus en plus fréquemment et de façon plus urgente et pressante. Cela s'inscrit dans l'alignement de notre droit sur la modèle anglo-saxon dont nous absorbons les pratiques dans la perspective de la constitution d'une plaque économique tectonique absorbant l'Amérique du Nord et l'Europe. Donc l'exploitation du marché du droit dans cet ensemble sera commercial et doté d'une grande profession du droit soumis à la dérégulation en réalité parce que c'est l'objectif de Bruxelles. Et cette perspective est inscrite dans la révolution numérique. Mais vous avez remarqué que les colloques éludent toujours le modèle économique de la profession découlant du choix d'une industrie commerciale numérisée du droit et de la justice. Le seul modèle pertinent qui s'offre à nos yeux est celui des chauffeurs de taxi à Paris. Fini, bien sûr, les princes russes des années vingt puis les artisans qui connaissaient Paris comme leur poche, qui savaient vous emmener en sachant où étaient les travaux et à quelle heure il fallait éviter une rue. Ça c'était avant les couloirs de bus. Je passe sur une période de nullités professionnelles imposées par la Préfecture au grand' damme de la profession. Maintenant nous avons deux compagnies de taxis et des uberisés collés à leur GPS. La profession rapportent à ceux qui l'exploitent ou la dirigent dans des bureaux. C'est ce qui nous attend.

Déjà les avocats travaillent isolés chacun devant son écran. Pendant ce temps à longueur d'année nous voyons pérorer une poignée d'happy fews de sénacles dans tous les séminaires, conférences et colloques (le symposium se fait plus rare) qui nous expliquent ce que nous faisons déjà mais pas comment ils vont, à terme, exploiter le marché du droit...Entre-nous soit dit, chapeau bas, je ne sais pas comment ils trouvent la disponibilité avec un métier aussi exigeant que le nôtre.

Toutes les procédures seront sur le modèle de la procédure devant le T.A.. Nous ne verrons plus le juge. Nous ne plaiderons plus. Nous ne verrons plus les clients. Tout sera dématérialisé. C'est ce que veut Bruxelles et c'est déjà décidé. Seules les structures qui auront réuni les moyens exploiteront le marché du droit à leur seul profit avec ceux, pas tous avocats, qui sont actuellement sur les estrades à raconter les outils numeriques...qui vont leur permettre exploiter la profession juridique dérégulée pour chaluter le marché, mais ça, le fameux modèle économique, on ne nous en parle pas. On nous parle de management horizontale et qualité de la vie personnelle en rapport avec la vie professionnelle, pour l'emballage. En fait demain pour le métier ce sera "soleil vert" de Fleischer. Qui sera sur les tractopelles et qui sera sous la bulle en verre avec de l'air filtré au milieu des petites fleurs ? Est-ce que ce sera vous ? Pensez-y en votant au mois de Novembre aux élections professionnelles si vous ne voulez pas dans 5 ans vous retrouver devant les tractopelles et ne pas voir notre serment amputé du mot "humanité." Les avocats sans robes de demain ne sont que des avocats qui se dérobent aujourd'hui face au débat de fond. Il faut obtenir les moyens juridiques et matériels permettant à 75 % des confrères qui ne font pas partie des grosses strutures, de se regrouper pour le défi annoncé et s'approprier l'évolution du numérique. Seule cette solution permettra de maintenir de fait le rôle de l'avocat dans les principes fondateurs de la profession face à des praticiens uberisés dans un marché du droit capté et asservi par ceux qui auront seuls les moyens matériels de s'en emparer. Le choix est le suivant: le commerce du droit ou rester avocat. Être les esclaves des acteurs du marché ou non. L'avenir de notre profession se joue au mois de Novembre. « Le désintéressement, l’humanité, l’oubli de soi, c’est d’abord pour cela que l’on devient avocat »(Attias Dominique)
Pourquoi allez- vous le rester à l'heure du numérique dans le marché commercial du droit dérégulé ? Réponse dans les urnes ?

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