Jan
24
"CHINALEAKS" LES BONNES AFFAIRES DES ENFANTS DE WEN JIABAO

Comment Credit Suisse Hongkong a acheté de l'influence en Chine en ouvrant des sociétés offshore aux enfants de l'ex-premier ministre chinois

Quoi de plus efficace pour s'attirer les bonnes grâces des dirigeants chinois que de favoriser la prospérité financière de leurs enfants ? C'est la pratique, devenue quasiment passage obligé pour pénétrer le marché chinois, des établissements bancaires occidentaux. Credit Suisse Hongkong, UBS et JPMorgan s'en sont fait une spécialité. Troisième et dernier volet de notre série d'articles sur l'argent caché des " princes rouges ".

Pour Cathy S. et ses collègues du Credit Suisse à Hongkong, aider à créer des sociétés-écrans, c'était la routine. Ils en avaient déjà plusieurs centaines à leur actif lorsqu'il a fallu, le 28 septembre 2006, traiter un client un peu particulier. Ce jour-là, les employés de la filiale de la banque suisse ont été priés de faire ouvrir une société aux îles Vierges Britanniques pour Wen Yunsong, fils de Wen Jiabao, membre du comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois et premier ministre en exercice, depuis trois ans.

Dans leur tour majestueuse avec vue sur la baie, ils ne se doutaient pas que cette société offshore, sept ans plus tard, allait leur causer des sueurs froides. Trend Gold Consultants Limited, c'est d'elle qu'il s'agit, devait servir à héberger au Credit Suisse les comptes d'un ayant droit politiquement très exposé. C'était compter sans la gigantesque fuite baptisée " OffshoreLeaks ", provenant notamment de Portcullis TrustNet, une société spécialisée dans les services offshore qui servit d'intermédiaire (Le Monde du 23 janvier) - fuite dont le versant chinois, baptisé " ChinaLeaks ", est aujourd'hui révélé.

La datasheet établie par Cathy S. lors du montage de Trend Gold, qui n'a coûté que 600 dollars, figure parmi les 2,5 millions de documents en possession du Consortium de journalisme d'investigation (ICIJ) et de ses partenaires. Si bien que, pour la première fois, il est possible de montrer le rôle joué par la banque suisse dans la marche chinoise vers les paradis fiscaux. Parmi les quelque 22 000 Chinois figurant dans la base de données OffshoreLeaks, on trouve en effet les deux enfants de l'ex-premier ministre Wen Jiabao : Wen Yunsong et Wen Ruchun. Ces documents mettent au jour les liens que la famille Wen a entretenus avec Credit Suisse ainsi qu'avec sa concurrente helvétique UBS. Des relations qui se sont intensifiées au moment où la Chine a commencé à s'ouvrir aux instituts financiers occidentaux.

Le 28 septembre 2006, Wen Yunsong est donc devenu directeur et actionnaire unique de la société écran Trend Gold Consultants Limited, grâce au bureau hongkongais de Credit Suisse.

Après ses études d'ingénieur à Pékin, " Winston Wen ", comme il se fait appeler en Occident, est parti se spécialiser en sciences des matériaux au Canada, avant de se familiariser avec l'économie de marché à la Kellogg School of Management, près de Chicago, aux Etats-Unis. En 2005, il retourne à Pékin et crée le fonds d'investissement New Horizon Capital, qui ne va pas tarder à démarrer une relation d'affaires avec le Credit Suisse.

En 2006, par exemple, la banque helvétique participe à une augmentation de capital de la société Golden Meditech, un géant chinois des services médicaux, sur le Nasdaq de New York. Parmi les principaux actionnaires de Golden Meditech, qui pèse aujourd'hui 2,5 milliards de dollars en Bourse (1,8 milliard d'euros), figurent Credit Suisse et New Horizon.

En apparence anodins, ces liens éclairent l'envers du miracle économique chinois et nourrissent les soupçons de corruption et de conflits d'intérêts qui minent la crédibilité du pouvoir.

Les fils et des filles de hauts responsables politiques chinois, les " princes héritiers " comme ils sont appelés en Chine, y jouent un rôle tout particulier. Les plus grandes banques du monde les embauchent afin de s'assurer les connexions indispensables pour prospérer sur le marché chinois.

Ce genre de pratique présente toutefois certains risques. C'est une banque américaine qui a été la première à s'y brûler les doigts. En août 2013, JPMorgan a reconnu qu'elle faisait l'objet d'une enquête de la SEC, l'autorité de surveillance de la Bourse américaine, portant sur ses " pratiques d'embauche en Chine ", assimilées à de la corruption.

Au coeur de l'affaire apparaît cette fois la fille de Wen Jiabao. Selon des révélations du New York Times, Wen Ruchun aurait perçu 75 000 dollars par mois durant deux ans de la part de JPMorgan pour des prestations de " consultance ". Au même moment, en 2007, la banque américaine obtenait le mandat pour organiser la cotation en Bourse de la société d'Etat China Railroad Group. Valeur de l'entreprise une fois cotée : 2,5 milliards de dollars. Commission estimée pour la banque : 100 millions.

En clair, la SEC soupçonne la banque d'avoir versé 1,8 million de dollars pour corrompre la famille Wen. Selon le New York Times, c'est une société du nom de Fullmark Consultants Limited qui a servi à encaisser cet argent.

Les données d'OffshoreLeaks confortent ces soupçons. Fondée deux ans avant la société du frère Trend Gold Consultants Limited, Fullmark Consultants Limited est également basée aux îles Vierges britanniques. La banque suisse UBS réglait des factures. A l'automne 2013, la SEC a décidé d'étendre son enquête JPMorgan à six autres banques actives à Wall Street, parmi lesquelles UBS et Credit Suisse.

Credit Suisse, toujours elle, a entretenu des relations encore plus étroites avec la fille de l'ancien premier ministre. De fin 1999 à mi-2001, la banque helvétique a embauché Wen Ruchun sous le pseudonyme de " Lily Chang " dans sa filiale de Pékin. Y travaillaient une quinzaine de personnes, sous la responsabilité du chef de la division locale, Urs Buchmann. La banque a refusé de s'exprimer sur la mission exacte de Lily Chang.

Le fait est que le mari de cette dernière a été nommé en 2006 dans la puissante China Banking Regulatory Commission. Cette autorité décide par exemple des autorisations qui sont accordées aux banques étrangères.

Au moment où se nouaient ces relations entre la banque et les deux enfants du premier ministre, Credit Suisse est parvenue à être la première banque occidentale à entrer sur le marché chinois de la gestion de fortune, grâce à un partenariat avec la banque étatique ICBC, conclu en juin 2005.

Ces négociations ont été ficelées par le même Urs Buchmann, un ressortissant suisse installé en Chine depuis 1987. Pianiste virtuose en plus d'être banquier, il parle huit langues, dont le mandarin, avec l'accent pékinois. L'ex-ambassadeur de Suisse à Pékin, Dante Martinelli, se souvient encore de lui avec admiration : " M. Buchmann avait d'excellentes relations à l'intérieur de l'administration. "

Ces discussions avec les Suisses sont remontées jusqu'au plus haut niveau de l'Etat chinois. " Et il est presque certain que Wen Jiabao en personne a eu son mot à dire ", confie un grand connaisseur du pays, sous le sceau de l'anonymat.

En 2006, Urs Buchmann a organisé l'entrée en Bourse très remarquée d'ICBC, " coiffant au poteau Citibank et UBS ", comme il l'a lui-même raconté au magazine chinois Modern Weekly. Il a ensuite organisé la cotation d'une bonne douzaine d'entreprises, dont Shanghai Electrical Appliance, Baidu et Suntech Power.

Credit Suisse est leader sur le marché chinois, avec environ 24 milliards d'euros sous gestion au 18 juin 2013. Un chiffre qui a doublé en deux ans. Urs Buchmann a quant à lui été promu récemment " chef de la clientèle institutionnelle et commerciale pour la région Asie-Pacifique " avec siège à Pékin.

La fortune de la famille Wen est estimée à au moins 2 milliards d'euros. Le fils et la fille de Wen Jiabao n'ont pas réagi aux nombreuses sollicitations de l'ICIJ.

Sur leurs relations avec les enfants de Wen Jiabao, ni Credit Suisse ni UBS n'ont souhaité faire de commentaire. " Les relations avec des personnes politiquement exposées (PEP) auprès du Credit Suisse sont traitées dans un processus très spécifique. Tout ce dispositif PEP est conforme avec les obligations et standards relatifs au combat du blanchiment d'argent en Suisse et sur les places financières principales ", déclare Marc Dosch, porte-parole de la banque à Zurich.

Même discours chez UBS : " Les règles et procédés “know-your-client” - connaissance du client - chez UBS (...) sont considérés comme étant parmi les plus stricts de toute la branche ", affirme Yves Kaufmann, porte-parole.

Cependant, au-delà de ces réponses formatées, un certain malaise est perceptible chez Credit Suisse. Comme si une partie des opérations de sa filiale prodige à Hongkong avait échappé au siège zurichois de la banque, qui va devoir maintenant en assumer les conséquences. Confrontée aux informations d'OffshoreLeaks, la banque a d'abord nié tout lien avec la société du fils de Wen Jiabao. Avant de se réfugier derrière un " no comment " lorsque des documents leur ont été mis sous les yeux.

Les dessous du succès des banques suisses en Chine

Les révélations d'OffshoreLeaks tombent au plus mauvais moment en Suisse. A Berne, le Parlement doit ratifier très prochainement un accord de libre-échange avec la Chine - une première pour un pays européen. Le secteur bancaire helvétique rêve de profiter de cette occasion pour s'imposer comme une future place de négoce du yuan. Dans une compétition serrée avec Londres et Francfort. Or une enquête trop poussée de l'Autorité de surveillance helvétique (Finma) sur les liens des banques suisses avec les " princes rouges " pourrait venir troubler cette idylle et ces ambitions. Mercredi 22 janvier, la Finma a confirmé qu'elle allait " donner suite " aux informations parues dans la presse.

Quand l'embauche d'un " fils de " devient passage obligé

D'UNE génération à l'autre, il n'y a plus de contradiction entre le Parti communiste chinois et la finance internationale, comme l'illustre la présence de nombre d'enfants de hauts responsables de l'appareil politique dans le milieu. Cas spectaculaire entre tous, celui de Wen Ruchun, fille de l'ancien premier ministre Wen Jiabao, ancienne consultante pour JP Morgan, qui fait l'objet d'une enquête de la Securities and Exchange Commission américaine (SEC) depuis les révélations du New York Times.

Une série d'interviews avec banquiers, investisseurs et universitaires montre que la présence des fils et filles d'officiels chinois au sein des banques et fonds d'investissement s'est normalisée. La proximité du pouvoir politique avec la finance n'est pas une spécificité chinoise, mais l'opacité et la toute-puissance du Parti communiste font du milieu chinois un terreau particulièrement fertile.

Un patron de banque européenne en Chine explique que le recours aux enfants de cadres du PCC s'est développé afin d'obtenir les mandats des grandes introductions en Bourse et des émissions d'obligations : " Ce sont des opérations sur lesquelles toutes les grandes banques étrangères sont compétentes. La difficulté consiste donc à décrocher le mandat, ce qui se décide à haut niveau... "

La mise en cotation d'une partie du capital des grandes entreprises publiques dans la décennie 2000 a accéléré le besoin de recourir aux héritiers rouges pour décrocher les mandats importants. Cette phase culminera avec l'introduction en Bourse de la dernière des quatre grandes banques chinoises, la Banque agricole de Chine qui, en juin 2010, lèvera 19,2 milliards de dollars (14 milliards d'euros).

La liste des " fils et filles de " passés par les grandes banques est longue. Et leur embauche peut parfois avoir des conséquences décisives : selon un message interne de la banque JPMorgan, l'embauche à la Deutsche Bank de la fille de Wang Yang, gouverneur du riche Guangdong, aurait permis à la banque allemande d'arracher un important mandat à la banque américaine.

La fille de Han Zheng aurait de son côté fait un tour chez Standard Chartered à Shanghaï alors que son père était à l'époque maire de la plus grande ville de Chine, dont il est depuis devenu secrétaire du PCC. Wilson Feng, beau-fils du numéro deux dans la hiérarchie du parti unique jusqu'à l'automne 2012, Wu Bangguo, a de son côté dirigé l'activité de banque d'affaires de Merrill Lynch.

Souvent, ces " fils de " sont jugés parfaitement aptes à tenir leurs fonctions, notamment parce que les grandes universités américaines ont elles-mêmes ouvert grand leurs portes aux élites chinoises - la fille du président Xi Jinping est passée par Harvard. " Totalement compétente ", balaye ainsi une personne qui l'a côtoyée au sujet de Margaret Ren, belle-fille du défunt Zhao Ziyang, qui fut secrétaire du Parti communiste et finit sa vie en résidence surveillée pour s'être opposé à la répression du mouvement de la place Tiananmen, en juin 1989. Décrite comme une " rainmaker ", une faiseuse d'affaires, Mme Ren est passée par Bear Stearns, Citigroup, Merrill Lynch puis, de 2009 à 2012, chez BNP Paribas, avant de revenir chez Merrill Lynch.

Autre niche pour les enfants des hautes sphères du parti, les fonds d'investissement, qui nécessitent eux aussi de bons contacts. A moins de 30 ans, Alvin Jiang, petit-fils de l'ancien président Jiang Zemin, est ainsi partenaire au sein du fonds Boyu après avoir été analyste chez Goldman Sachs. On peut également citer Liu Lefei qui, jusqu'en juin 2012, fut PDG du fonds Citic Private Equity. Son père, Liu Yunshan, accéda, en novembre, au Comité permanent, à la tête de la propagande.

Ce responsable d'un fonds d'investissement en Chine constate : " Les bons deals des cinq dernières années sont le fait de types qui ont réussi à être en haut de la pile pour obtenir l'introduction en Bourse. Donc forcément être “fils de” ça aide. " Il revient sur le cas le plus célèbre, celui de Wen Yunsong, fils de Wen Jiabao qui monta le fonds New Horizon et le quitta en 2010 pour rejoindre Satcom, une entreprise publique spécialisée dans les satellites. Et souligne : " Que le père soit aussi haut placé et lui aussi visible, c'était du jamais-vu. "

Si les institutions financières, en particulier les banques, sont les principales intéressées, l'embauche des " fils et filles de " n'est pas leur monopole exclusif. Jeffrey Li, deuxième fils de Li Ruihuan, membre du Comité permanent du bureau politique du PCC, a dirigé la division chinoise du géant pharmaceutique Novartis de 2004 à 2009.

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA