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A l'usage de tous

L'analyse des conflits de propriété dans le XVIIIe siècle anglais, menée par Edward P. Thompson dans " La Guerre des forêts ", résonne fortement à l'ère d'Internet

Il faut parfois se promener dans les bois. C'est là qu'on ramasse, fraîches et disponibles, des idées qui, pour avoir germé à l'ombre de nos ignorances, n'en ont pas moins fécondé des mouvements de pensée aujourd'hui très actifs. Ainsi l'histoire d'un livre est-elle parfois celle de sa rencontre avec une époque qui lui est bien postérieure. Cette intuition se trouve à l'origine de la collection lancée à l'automne 2013, aux éditions La Découverte, par l'historien Philippe Minard : elle propose, sous l'astucieux titre " Futurs antérieurs ", la traduction de textes fondateurs à même de dynamiser le débat intellectuel et politique contemporain. Ainsi La Guerre des forêts, qui traduit, en l'abrégeant, l'ouvrage Whigs and Hunters (" Whigs et chasseurs "), de l'historien britannique Edward P. Thompson (1924-1993), auteur du livre somme sur La Formation de la classe ouvrière anglaise (Points, 2012), participe d'une réflexion sur les modes de propriété et la socialisation des biens, qui connaît un regain de vigueur.

L'ouvrage, paru à Londres en 1975, est une enquête vivante d'histoire sociale : au début du XVIIIe siècle, un conflit oppose, d'un côté, les propriétaires et administrateurs de la forêt - celle de Windsor notamment - et, de l'autre, ses usagers. Au point qu'une loi promulguée en 1723 punit de mort certains des usages coutumiers : ce " Black Act ", ainsi nommé parce que les braconniers se couvraient le visage de suie, est particulièrement impitoyable : si un vol de cerf est un crime capital, l'abattage de jeunes arbres ou la mutilation du bétail peuvent conduire aussi la potence. Les habitants des forêts opposent, à cette répression " sanguinaire ", le droit coutumier des usages collectifs (droits de pâturage, d'extraction de tourbe, d'abattage et de ramassage du bois...).

Ainsi, outre la mise en place d'une évidente " politique de classes ", ce que Thompson, grande figure intellectuelle inspirée par le marxisme et pionnier de " l'histoire par le bas ", nous oblige à penser, c'est un monde dans lequel survivaient, avant que le XVIIIe siècle ne les arase au profit d'une conception exclusive, des modes et des degrés de propriété fort différents : " Ce qui était en jeu, écrit-il, (...) c'était des définitions concurrentes du droit de la propriété : pour le propriétaire terrien, l'enclosure ; pour le petit paysan, les droits collectifs ; pour les autorités de la forêt, les “chasses gardées” des cerfs ; pour les habitants des forêts, le droit de prélever de la tourbe ".

Selon Philippe Minard, c'est l'un des aspects les plus frappants de cet ouvrage : " Thompson nous aide à penser la diversité des régimes d'accès possibles, tout ce qui existe entre la propriété individuelle et l'absence totale de propriété. " Resurgi dans les années 1970, à la faveur de l'écologie (quand il a fallu déterminer à qui appartenaient les forêts, les océans ou encore l'atmosphère, en passe d'être durablement souillés), ce questionnement s'est poursuivi avec le développement d'Internet. Depuis la fin des années 1990, des activistes se battent contre tout ce qui entrave la circulation et l'appropriation collective des connaissances, en faisant explicitement référence aux pratiques des droits collectifs et des commons. Il se déroule sur le Net, selon eux, ce que Thompson décrivait dans les forêts anglaises : " Un conflit entre les utilisateurs et les exploiteurs. "

Préventions

Karl Marx s'était penché, lui aussi, sur ces modes alternatifs à la propriété individuelle, dans des articles sur le vol de bois en Rhénanie (La Loi sur les vols de bois en Rhénanie, Malassis, 2013). " En 1841, la Diète rhénane adopte une loi qui marque le triomphe d'une conception absolue et exclusive de la propriété contre l'invocation des droits d'usage anciens. C'est exactement le même problème, à un siècle d'écart, souligne Philippe Minard. Mais cette pensée des communs n'a pas irrigué le marxisme orthodoxe des années 1930-1970. Le communisme français est alors très étatiste. On reste dans le schéma : propriété privée contre propriété publique, sous la forme de la nationalisation. Qu'il puisse y avoir une socialisation des biens en dehors du champ étatique est longtemps resté absent du cadre de réflexion. "

Cette indifférence n'est pas la raison centrale de la traduction tardive de La Guerre des forêts, mais elle recoupe une partie des préventions dont E. P. Thompson a été victime en France. Comme il est rappelé dans la préface, l'historien a pâti d'être considéré comme un marxiste " hétérodoxe ". Membre de la New Left, cette nouvelle gauche britannique antistalinienne, il s'est opposé avec force, et avec un certain amour de la polémique, à la " forme religieuse du marxisme " qu'il décelait chez le philosophe français Louis Althusser et ses disciples.

Reste une question : faut-il nécessairement, à la gauche radicale continentale, traverser la Manche pour renouveler ses outils critiques ? D'un côté, les luddites, ces briseurs de machines du XIXe siècle, intéressent certaines branches de l'écologie, de l'autre la résistance des commons inspirent les activistes d'Internet : l'histoire politique anglaise recèlerait-elle des ferments de pensée dont la française serait dépourvue ? Disons que les bois sont toujours plus verts ailleurs. Et qu'assurément, il y a toujours, chez Thompson, beaucoup à glaner.

EXTRAIT

" Pendant quelques mois, le légendaire Robin des bois fut ainsi incarné par le “roi Jean”. Le ressentiment accumulé pendant des décennies le protégea, lui et sa bande, ce qui lui permit de se déplacer au grand jour et de faire régner une justice du peuple. Ses partisans étaient capables de disparaître aussi facilement dans les replis de la dissimulation populaire que le Vietcong dans la jungle. Nombre d'incidents du nord-est du Hampshire, déjà évoqués (...), relevaient sans doute des activités de ce groupe, qui était basé près de Farnham ou de Crondall. La sanction infligée au zélé Sir John Cope - l'abattage de jeunes arbres - semble correspondre au scénario de leurs actions. Mais, si les Blacks du Hampshire avaient prêté un serment d'allégeance au “roi Jean”, très peu faisaient vraiment partie de la confrérie. "

La Guerre des forêts, page 71

AU COeUR de La Guerre des forêts, de l'historien britannique E. P. Thompson, il y a la promulgation, au printemps 1723, d'une loi dont la sévérité est ahurissante, le Black Act : dorénavant, la potence attend quiconque braconne un lièvre ou du poisson, brise les vannes d'un vivier, coupe un arbre, surtout s'il a pénétré " armé et déguisé " dans la forêt. La répression s'adressait en particulier aux braconniers, qui se noircissaient le visage afin ne pas être reconnus, d'où leur surnom de Blacks, notamment dans le Hampshire et le Berkshire. Selon l'historien, ces désordres, suscités par des bandes plus ou moins organisées - l'une est dirigée par un " roi Jean " -, manifestaient la résistance des villageois aux tentatives d'appropriation de leur environnement, à la montée du capitalisme agraire qui les privait des droits coutumiers et des formes d'usage collectives des terres.

Au terme de son enquête dans les archives, Thompson restitue finement non seulement les causes des troubles et les motivations des braconniers rebelles, mais aussi les positions de la gentry locale et des grands propriétaires. Cette lutte des classes est aussi l'occasion, pour l'historien marxiste, de développer une pensée subtile du droit qui ne saurait, à ses yeux, être uniquement rabattu sur son pouvoir d'oppression. Ces belles analyses sur la force du droit ne font qu'augmenter l'intérêt de cet ouvrage dont la riche matière historique croise le talent de style de son auteur.

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