Jan
23
Cinq morts à Kiev : les Occidentaux tergiversent

Face à la violence du régime, l'opposition ukrainienne attend une réaction plus forte de l'UE et des Etats-Unis

Les Etats-Unis ont répondu aux violences qui ont fait cinq morts, mercredi 22 janvier en Ukraine, par des restrictions de visas et des menaces de sanctions. Selon la porte-parole du département d'Etat, Marie Harf, qui s'est refusée à toute précision, plusieurs officiels ukrainiens considérés comme responsables de la répression contre des manifestants pacifiques ont vu leur visa suspendu.

Alors que des émeutes ont fait leurs premiers morts à Kiev, l'administration américaine a continué à réfléchir à d'éventuelles sanctions, une demande de l'opposition ukrainienne qui voudrait que les Occidentaux s'engagent plus nettement contre le président, Viktor Ianoukovitch, à qui elle reproche d'avoir renoncé, fin novembre 2013, à signer un accord d'association avec l'Union européenne au profit d'un rapprochement avec la Russie.Preuve, s'il en fallait, qu'entre le pain et la liberté les peuples choisissent toujours cette dernière!

Mais le dossier ukrainien ne fait pas partie des priorités américaines, d'autant que l'administration Obama est actuellement engagée dans un dialogue délicat avec Moscou, que ce soit sur la Syrie ou la sécurité des Jeux olympiques de Sotchi. Déjà, la Russie a dénoncé des " ingérences étrangères " dans les affaires de l'Ukraine, mercredi, par la voix du vice-ministre des affaires étrangères, Grigori Karassine. La veille, c'était le ministre Sergueï Lavrov qui dénonçait une situation hors de contrôle. " Apparemment, quelqu'un est intéressé par ce chaos ", a-t-il lancé dans une conférence de presse à Moscou.

L'administration Obama est désireuse de manifester sa sympathie aux manifestants proeuropéens sans avoir l'air d'encourager la révolte, tout en se méfiant des débordements. Mercredi, Mme Harf a mis en garde contre les dérapages causés par " de petits groupes d'extrême droite ". En décembre, la secrétaire d'Etat adjointe pour l'Europe, Victoria Nuland, s'était rendue à Kiev, en plein milieu des manifestations.

Le 19 janvier, Washington a solennellement appelé le gouvernement ukrainien à " révoquer les lois antidémocratiques " passées les jours précédents pour criminaliser les manifestants, à " retirer la police anti-émeutes du centre de Kiev et à entamer un dialogue avec l'opposition politique ". Le secrétaire d'Etat, John Kerry, s'est déclaré " extrêmement troublé " par ces mesures, avant de faire un appel du pied aux Européens : cela " devrait inquiéter tous les pays qui veulent voir le peuple ukrainien pouvoir, non seulement exprimer ses souhaits, mais également les voir exaucés ". Et, a-t-il ajouté : " Nous pensons profondément que le peuple ukrainien veut être affilié, veut être associé avec l'Europe. "

A deux semaines des Jeux olympiques, les Américains essaient d'éviter les frictions avec la Russie. Quand Barack Obama s'est entretenu, mardi, avec son homologue Vladimir Poutine, la situation en Ukraine n'a pas été évoquée, si l'on en croit le compte rendu de la conversation fait par la Maison Blanche. Le principal sujet de conversation a été la sécurité des Jeux olympiques, qui préoccupe les Américains. Selon la partie russe, qui ne mentionne pas les Jeux, c'est la conférence sur la Syrie qui a surtout occupé les deux hommes.

Le département d'Etat a publié une mise en garde aux voyageurs. Un élu du Congrès, Mike Rogers, et non des moindres - il préside la commission du renseignement - a visité Moscou et déclaré qu'il déconseillerait à sa famille de venir assister aux Jeux. " Nous avons noté une absence de coopération que je trouve très préoccupante. Ils font beaucoup pour la sécurité mais nous ne recevons pas toutes les informations dont nous avons besoin pour protéger nos athlètes. "

Les Etats-Unis ont offert leur assistance, mais la Russie a refusé, dans un premier temps, n'autorisant la présence que d'une quarantaine d'agents du FBI. A la suite de l'entretien Obama-Poutine, la Maison Blanche a fait savoir que les Russes étaient intéressés par des équipements d'interception électronique des détonateurs de bombe à distance. Les détails sont en cours de discussion. Cela supposerait que des techniciens américains accompagnent le matériel.

Sur la place de l'Indépendance, " il n'y a pas de stratégie, on se tient prêt, c'est tout "

Mercredi 22 janvier, l'Ukraine a compté ses premiers morts dans le centre de Kiev, à quelques pas du Parlement, où s'opposent depuis dimanche protestataires et forces de l'ordre : cinq personnes ont trouvé la mort, selon les services médicaux de l'opposition, dont quatre auraient été tuées dans la journée. Le parquet n'a confirmé le décès que de deux personnes.

Des probables morts par balles, on ne saura pas grand-chose. La police dément avoir tiré sur les manifestants et le premier ministre, Mykola Azarov, a rejeté la responsabilité sur les chefs de l'opposition.

Ces morts ont à peine une identité : tout juste connaît-on celle de l'une des victimes, Sergueï Nigoyan, un jeune de 20 ans, né en Ukraine de parents arméniens, qui avait rejoint Maïdan, la place de l'Indépendance de Kiev, le 8 décembre pour " s'assurer un meilleur avenir ".

Sur l'avenue Khrushevshkoho, où ont lieu désormais les principaux affrontements, la police a lancé l'assaut mercredi à l'aube. A plusieurs reprises, les forces de l'ordre - les jeunes policiers à l'avant, les forces anti-émeutes à l'arrière - ont avancé de plusieurs centaines de mètres, provoquant des mouvements de foule à l'arrière. L'odeur âcre des pneus brûlés et les explosions régulières de grenades assourdissantes plongeaient les rues qui relient le Parlement à la place de l'Indépendance un air de guérilla urbaine.

Mais au final, à coups de jets de pierres et de cocktails Molotov, les manifestants regagnaient leur position d'origine, derrière une ligne de bus calcinés. Lassitude

Armées d'un tout nouvel arsenal répressif, d'un véhicule blindé positionné sur l'avenue Khrushevshkoho et fortes d'un décret publié dans la journée autorisant la police à utiliser des canons à eau malgré les températures glaciales avoisinant les - 10 °C, les autorités n'ont pas réussi à mater la contestation. Le grand assaut sur la place de l'Indépendance n'a pas été lancé.

C'est là, à quelques encablures du front avancé de Khrushevshkoho, qu'est situé le camp retranché des protestataires. Sur environ 700 mètres, autour de Maïdan et le long de la principale rue adjacente, se situe le " village " : tentes, services d'aide médicale ou de restauration, galeries d'art, espaces de débat... Une véritable place forte, avec ses tours de guet de fortune et ses comités de défense, organisés en colonnes, à l'équipement précaire (bouts de tôle en guise de boucliers, bâtons de bois et parfois, un gilet pare-balles). Anatoliy, la quarantaine, surveille les entrées et sorties de la place. Comment se prépare-t-il à l'assaut annoncé ? " Il n'y a pas de stratégie, on se tient prêt, c'est tout. "

Depuis deux mois qu'ils occupent l'endroit et que la crise politique fait du surplace, les manifestants résistent. Même les modérés de Maïdan, lassés par l'absence de concessions du régime, soutiennent à mots plus ou moins couverts les actions radicales menées près du Parlement. Et si d'Europe, il n'est plus beaucoup question - le rapprochement avec Bruxelles ayant été définitivement écarté par l'accord signé avec la Russie le 17 décembre -, c'est bien l'Etat policier mis en place par le président Viktor Ianoukovitch qui est dénoncé.

Malgré une fatigue manifeste, la solidarité reste l'un des moteurs du mouvement. Perché sur une barricade, Sergueï, 26 ans, vide des bidons d'eau afin de transformer les abords de la place en patinoire. " Chacun prend ses initiatives. Si on voit une pelle traîner, on s'en empare 30 minutes pour former des tas de neige et remplir des sacs. " Sur cette barricade où s'activent des jeunes joyeux et pleins d'entrain, on oublierait presque que les affrontements sur Khrushevshkoho sont bien réels.

En fin de journée, les représentants de l'opposition sont arrivés sur l'estrade de la place de l'Indépendance. Une minute de silence a été observée en hommage aux protestataires tués. Les dizaines de milliers de personnes rassemblées attendaient les résultats d'une réunion d'urgence organisée dans l'après-midi entre l'opposition et le président. La réponse les a déçues : le pouvoir reste sourd à la demande d'élections générales anticipées. Trois heures de discussion n'ont abouti à aucune avancée.

Accusés ces derniers jours de manquer de combativité, les chefs de parti se sont montrés plus pugnaces, fixant un ultimatum de " 24 heures " au président pour faire des concessions, avant de " passer à l'offensive ".

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