Jan
23
Croyances stupides en pays rationnels

AU RAYON nullités, on n'a que l'embarras du choix. Certains soutiennent, arguments à l'appui, que les attentats du 11-Septembre furent organisés par les Américains eux-mêmes(bigard ou son "lancé de salopes" mal luné, archétype de la misogynie imbécile et méchante qui rend presque sympathique les mouvements féministes les plus extrêmes et les plus déphasés. D'autres sont convaincus que les Illuminations existent et que le Da Vinci Code dit vrai. Quelques-uns se sont persuadés, façon Men in Black, que les politiciens sont des extraterrestres. Et tutti quanti... On ne compte plus les tentatives d'explication des événements, quels qu'ils soient, par conspirations mondiales, complots planétaires, cosmiques ou comiques. A peine démontés, ces tissus d'absurdités se reconstituent obstinément. Or ceux qui s'y laissent prendre ne sont pas nécessairement débiles ni forcément pervers. Comment des esprits adultes, parfois brillants, s'empêtrent-ils dans de bizarres niaiseries ?

Des éléments pour éclairer ce mystère figurent dans un livre posthume du sociologue Raymond Boudon, qui vient de paraître. Il avait mis la dernière main à ce Rouet de Montaigne. Une théorie du croire avant de disparaître, le 10 avril 2013, au terme d'une longue carrière. Dans ce recueil d'articles, plusieurs lignes d'analyse s'entrecroisent, au détriment parfois de la clarté de l'ensemble. Un bref aperçu retiendra d'abord ce que Boudon dénomme - par opposition à la classique théorie du choix rationnel - " théorie de la rationalité ordinaire ". Dans nos décisions quotidiennes et nos choix concrets, les idées comptent souvent plus que les intérêts, et un comportement probabiliste l'emporte. Faute de pouvoir établir la vérité de toutes les affirmations, nous faisons confiance aux options qui paraissent pouvoir rendre compte du plus grand nombre de faits. Si elles ne sont pas directement démenties, nous les tenons pour confirmées.

Effet pervers

Somme toute, c'est une leçon à méditer, l'adhésion à des croyances étranges ne serait pas défaut d'intelligence, manque de discernement, échec de la raison. Elle constituerait plutôt un effet pervers du fonctionnement normal de la rationalité ordinaire. Boudon en trouve confirmation, sur un autre registre, avec l'existence de postulats indémontrables au point de départ de toutes les investigations scientifiques. Il ne s'agit pas de déclarer identiques hypothèses rationnelles et fantasmagories complotistes. Il s'agit de rappeler qu'" il n'y a pas de science sans présupposé ", comme le soulignait Max Weber. Tout présupposé doit être confronté à l'épreuve des faits. Il n'est donc pas tout de suite reconnu vrai ou faux. C'est là que nous sommes au rouet, car tester prend du temps. L'hypothèse envisagée se révèle, au bout du compte, erronée ? Ses méfaits, en attendant, se sont déjà répandus... Boudon en donne moult exemples en sciences humaines, de la sociobiologie au structuralisme. Voilà qui agacera quelques dents, comme d'habitude.

Rapprocher Durkheim et Weber, que l'on eut trop tendance à opposer, dégager les traits d'une sociologie scientifique, distinguer les bonnes abstractions des mauvaises... sont d'autres perspectives de ce recueil d'articles. En fait, il ne cesse d'expliquer pourquoi et comment, tout en étant rigoureux, rationnel et intelligent, on peut se tromper gravement. Le problème, c'est qu'il ne semble pas envisager l'effet boomerang de ces analyses sur sa propre démarche...

de Montaigne. Une théorie du croire,

de Raymond Boudon,

Hermann, " Société et pensées ",

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