Jan
28
Diplomatie et star-système

La Suisse centre de l'univers, c'est possible. C'est même arrivé la semaine dernière, lorsque les stars de la diplomatie planétaire et les puissants du Vieux et du Nouveau Monde ont convergé sur la petite confédération. De Montreux, sur les bords du Léman, où se sont enfin ouverts les pourparlers de paix sur la Syrie, mercredi 22 janvier, aux cimes de Davos, qui accueillait le Forum économique mondial de mercredi à samedi, cette concentration de têtes dirigeantes a sans doute épuisé la quasi-totalité des très efficaces services de sécurité helvétiques. Mais surtout, la concomitance des deux événements, qui a d'ailleurs permis à certains d'aller de l'un à l'autre, a offert une photo saisissante de l'état d'un monde en transition où, soudain, tout s'est entrechoqué, conflits et succès, espoirs et déceptions.

Côté scène, malgré une belle affiche de PDG d'entreprises mondiales à Davos, ce sont les politiques qui ont volé la vedette aux patrons. Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, et le président iranien, Hassan Rohani, ont été, pour leur première apparition au Forum, les stars du show 2014. Les deux hommes ont en commun d'être à la fois source d'espoir et de controverse, pour des raisons différentes. Ils respirent la même assurance, celle de ceux qui se voient comme des game changers, des hommes qui transformeront le monde, même s'il reste une bonne partie du chemin à faire, et même si rien ne dit qu'ils y parviendront.

Shinzo Abe s'est présenté comme un fonceur. Un défonceur, même. " Je veux agir comme une perceuse assez puissante pour briser les intérêts établis, a-t-il dit. Dans les deux années qui viennent, pas un seul de ces intérêts établis ne sera à l'abri de ma perceuse. " Fini, le Japon de la déflation chronique ; englouti, l'Archipel de la décennie perdue. Sous les coups de boutoir de l'" Abenomics ", le Japon est de retour. Et prêt à en découdre, s'il le faut : en réponse à une question sur l'éventualité d'une guerre entre la Chine et son pays, en conflit sur les îles Senkaku/Diaoyu, M. Abe s'est lancé dans une comparaison avec la Grande-Bretagne et l'Allemagne de 1914 qui a été particulièrement peu appréciée à Pékin, contraignant la diplomatie nippone à un exercice de rétropédalage assez acrobatique le lendemain (explication classique : c'est la faute de l'interprète).

Le président iranien, lui, a adopté la tactique inverse, tout en douceur et en sourires. Opération de charme réussie, tant le contraste avec son prédécesseur, Mahmoud Ahmadinejad, est frappant, dans la rhétorique et jusque dans l'apparence physique, que M. Rohani soigne - pas un poil ne dépasse de sa barbe.

Après son discours à l'ONU en septembre 2013, c'était la deuxième prestation du dirigeant iranien devant un auditoire international ; il a fait salle comble et n'a pas déçu. En mettant l'accent sur la volonté de son pays de s'intégrer dans l'économie régionale et mondiale, et de rejoindre le peloton de tête des économies émergentes (" l'Iran peut être l'une des dix premières économies du monde dans les trois décennies à venir "), en invitant les investisseurs à venir en Iran dans la perspective de la levée des sanctions, M. Rohani a donné un tour positif à son intervention et fait passer le nucléaire au second plan.

Cameron, un bon second rôle

Le plus par rapport à l'ONU, c'est qu'à Davos, les patrons des grandes compagnies pétrolières - Total en tête - sont là, et le président iranien ne s'est pas privé de les rencontrer autour d'un petit-déjeuner. Désinvité à la négociation de Montreux, l'Iran s'est imposé à Davos et a fait passer son message sur le conflit syrien : le problème n'est pas Assad mais les terroristes, ces " assassins impitoyables " dont certains pays étrangers inondent la Syrie.

Si beaucoup ne demandent qu'à succomber aux accents gorbatchéviens de l'Iranien, il en faut plus pour séduire Benyamin Nétanyahou et John Kerry. Avec différents degrés de subtilité, le premier ministre israélien et le chef de la diplomatie américaine ont fait comprendre que les assurances de Téhéran sur un usage purement civil du nucléaire ne seraient crédibles que lorsqu'elles seraient assorties de preuves. M. Kerry a fait le trajet de Montreux à Davos surtout pour dissiper une impression alimentée par certains débats organisés au Forum : celle d'un désengagement américain du Moyen-Orient. Pour ne pas risquer de noyer l'effet de son discours entièrement consacré à ce sujet, il a préféré éviter l'exercice des questions-réponses auquel se sont prêtés les autres, y compris M. Rohani.

Dans les seconds rôles, il faut rendre un hommage particulier à M. Nétanyahou et à son homologue britannique, David Cameron, de loin les meilleurs vendeurs pour dresser un tableau idyllique de leurs pays aux investisseurs. Dilma Rousseff a fait un effort méritoire pour le Brésil, mais outre qu'elle n'a pas le talent de bateleur des deux premiers, la cote des BRICS était en baisse cette année, ternie par les turbulences sur les marchés des économies émergentes. Tandis qu'Israël, a déclaré son premier ministre, autrefois surnommée " la nation start-up ", est désormais " la nation innovation ". Quant au Royaume-Uni, M. Cameron l'a baptisé " la nation de la relocalisation ", car, optimiste impénitent, il avait une annonce à faire à Davos : " Les emplois reviennent de l'Est vers l'Ouest. " Adieu l'offshoring, bonjour le reshoring.

Ce n'est pas tout à fait la conclusion à laquelle on parvenait, côté jardin, dans les entretiens et les débats avec les hommes et femmes d'affaires, mais après tout, Davos aussi a besoin de rêver.

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