Jan
19
Egypte : les militaires ont fait adopter leur Constitution

L'Egypte semble renouer avec des scores électoraux dignes de l'époque d'Hosni Moubarak. Selon la commission électorale, 98,1% des votants ont approuvé le référendum constitutionnel qui s'est déroulé mardi 14 et mercredi 15 janvier. Un résultat qui masque difficilement une participation plafonnant à 38,6 %.

Là résidait pourtant tout l'enjeu de ce scrutin, six mois après le renversement du président Mohamed Morsi par l'armée. Le nouveau régime comptait sur un engouement populaire, tandis que les Frères musulmans, eux, appelaient à boycotter le scrutin. « Pour la Constitution de 2012, élaborée sous les Frères, 32 % des votants s'étaient déplacés. C'est un peu mieux cette fois-ci. Mais c'est aussi moins bien que lors du premier référendum postrévolutionnaire en mars 2011, auquel 41 % des électeurs avaient participé », commente Alaa Kotob, magistrat et expert électoral. Le pouvoir n'a donc pas de quoi pavoiser. La victoire n'est pas franche non plus pour le général Abdel Fattah Al-Sissi, nouvel homme fort du pays.

DES CHANTS PATRIOTIQUES DEVANT LES BUREAUX DE VOTE

Le régime avait pourtant mis tout en oeuvre pour inciter les 53 millions d'électeurs à se rendre aux urnes. Ces dernières semaines, les chaînes télévisées, gouvernementales comme privées, ont multiplié les spots appelant les Egyptiens à voter pour sauver leur pays. On y voyait de jeunes enfants en uniforme militaire, la main sur le coeur, chanter pour un meilleur avenir. Des images entrecoupées de scènes d'attentat et de silhouettes d'islamistes armés.

La fibre nationaliste des électeurs était stimulée jusque devant les bureaux de vote, où des chants patriotiques et militaires étaient diffusés. Dans les files d'attente, c'était le règne de la pensée unique. « Bien sûr que tout le monde vote oui ! Personne ne vient pour voter non ! Seuls les Frères sont pour le non ! », s'insurge Ahmed Abdel Moneim, 63 ans, chauffeur de bus à la retraite, résidant dans le quartier populaire de Sayeda Zeinab. « Je dis oui parce que ça suffit ! Le sang, les morts, le chaos, les Frères, ça suffit ! On veut que tout aille mieux. Et seul Al-Sissi peut nous sauver. »

Fatma, 27 ans, fait partie de ces rares qui sont descendus pour dire non. Pourtant éloignée du bureau de vote, installée au café d'en face, elle ne préfère pas exprimer trop fort son opinion. Cette jeune enseignante en lettres à l'université du Caire assure ne plus discuter politique avec son entourage, car « le ton monte immédiatement ». « Je dis non à certains articles de la Constitution. Mais surtout, je dis non à tout ce qui se passe en ce moment », précise-t-elle.

DEUX JOURS DE SCRUTIN ÉMAILLÉS DE VIOLENCES

La situation semble chaque jour un peu plus instable en Egypte. Les deux jours de scrutin ont été émaillés de violences : en Haute Egypte notamment, plusieurs affrontements ont éclaté entre Frères musulmans, riverains et forces de sécurité, faisant au moins dix morts. Autre signe inquiétant : une dizaine de journalistes ont été pris pour cible par la population et les forces de l'ordre. Plusieurs d'entre eux ont été arrêtés.

Les ONG de défense des droits de l'homme et les observateurs internationaux tirent la sonnette d'alarme. Transparency International a pointé une campagne biaisée en faveur du oui et une impossibilité pour les partisans du non de s'exprimer. Quelques jours avant le vote, sept militants du parti L'Egypte forte, la formation d'Abdel Moneim Aboul Foutouh, ancien Frère musulman, ont été arrêtés. Ils brandissaient des affiches appelant à voter non.

Beaucoup d'observateurs voient dans ce référendum un simulacre de démocratie. « L'abstention des 18-25 ans est énorme. C'est très inquiétant quand on sait que deux Egyptiens sur trois ont moins de 30 ans. Chaque année, un million de jeunes entrent dans la base de données en tant que nouvel électeur, note M. Kotob. C'est un grand danger, car les jeunes se désintéressent de la politique. C'est un retour à l'époque de Moubarak. »

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