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Goldberg contre Goldberg

Tempête sur l'université de La Rochelle. Un jour d'avril 2013, le professeur Michel Goldberg voit une pièce de théâtre montée par des étudiants. Pour lui, pas de doute : le spectacle est antisémite. Une bataille s'engage

Il est 20 heures, ce 3 avril 2013, lorsque Michel Goldberg, 55 ans, maître de conférences en biochimie à l'université de La Rochelle, prend place parmi ses collègues sur les bancs de bois du théâtre rochelais Toujours à l'horizon - sans la moindre idée de la tempête que ce spectacle amateur et bon enfant va provoquer dans sa vie.

Coécrite par un auteur québécois en résidence, Eric Noël, la pièce fait partie des activités culturelles subventionnées depuis vingt ans par la fac et la municipalité et animées par la directrice des lieux, la metteuse en scène Claudie-Catherine Landy. Son titre, Une pièce sur le rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale, dit tout : satire de la globalisation financière et réflexion réaliste. " Venez à la rencontre de personnages authentiques, à la fois universels et révélateurs de notre monde d'aujourd'hui ", invite la plaquette de présentation.

Premier choc, pour le professeur : l'un des personnages porte le même nom que lui. Bien plus tard, quand insultes et menaces s'échangeront sur le forum de l'université, les défenseurs de la pièce invoqueront un malheureux hasard, la nécessité de trouver " un nom juif " pour évoquer la banque Goldman Sachs. La metteuse en scène, dans une lettre ouverte que ne renierait pas Dieudonné, se réclamera d'un " humour sarcastique à la Canal+ ", propre, selon elle, à la " jeune génération " désespérée par " la corruption des puissants ".

Pour l'heure, cependant, paraît aux yeux de Michel Goldberg une Marta Goldberg incarnant, dans la pièce, tout ce que la finance a de pire : elle vend les enfants, rouule le monde entier dans la farine, entretient la pauvreté planétaire. Ses deux acolytes, baptisés Cohen 1 et Cohen 2, juifs orthodoxes chasseurs de nazis mais prêts à toutes les corruptions, sont pires encore.

Certes, ces trois-là n'apparaissent que dans quelques scènes de la pièce. Mais Michel Goldberg ne voit qu'eux. De retour chez lui, bouleversé, il dénonce, par un e-mail au président de l'université, Gérard Blanchard, " les stéréotypes les plus laids à l'encontre des juifs ". La réponse qui lui parvient le lendemain est signée Catherine Benguigui, vice-présidente de l'établissement chargée de la culture, elle-même de père juif : " Cher Michel, j'y étais et ne l'ai pas pris au premier degré... au contraire (...). Les stéréotypes sont voulus, pour être dénoncés. " Ainsi commencent huit semaines de courriels, de débats et de tension croissante, qui finiront par le dépôt d'une plainte pour " antisémitisme " contre l'université. Elle est toujours en cours.

En avril 2013 se serait donc tenu, dans une université française, un spectacle antisémite défendu au nom de l'humour et du second degré ? Comment ne pas songer à Dieudonné ? Mais aussi, comment imaginer le moindre lien entre le locataire du Théâtre de la Main d'Or et la metteuse en scène, Claudie-Catherine Landy ? " Politiquement, je n'ai pas de doute sur ce que je fais ! ", s'offusque-t-elle. C'est une femme de 60 ans, Rochelaise d'origine et petite-fille de cheminot, à l'abord sympathique et à la voix de fumeuse. " Depuis vingt ans que je suis ici ", poursuit-elle, en faisant visiter son théâtre, petite salle de quatre-vingt-dix places au coeur du quartier portuaire de la Pallice, " je travaille la mémoire des luttes. Lutte des dockers, des ouvriers... Celle des résistants, aussi : mon premier spectacle parlait de l'Occupation. En ce moment, je travaille sur la guerre d'Espagne... Demandez autour de vous ! J'ai toujours été engagée ! ". Ni elle ni aucun des membres de l'université qui ont défendu le spectacle n'accepte aujourd'hui de l'évoquer.

Alors, que s'est-il vraiment passé à l'université de La Rochelle ? Le hasard, qui est parfois l'un des noms de l'ironie, veut que Michel Goldberg soit " doublement Goldberg " : ses deux parents portaient ce patronyme avant leur mariage. Près de Bruxelles, où les familles fuyant la Pologne se sont installées vers la fin des années 1920, son père, Jacques, fut toute sa vie militant communiste. Quant à sa mère, Sarah, déportée à Auschwitz, elle fut l'une des vingt-huit survivantes de l'Orchestre rouge, le réseau de Résistance de Leopold Trepper. Cofondatrice, après-guerre, du bureau belge d'Amnesty International, elle a milité jusqu'à sa mort, en 2003, contre les centres de détention des immigrés sans papiers.

Michel Goldberg - du fait, peut-être, de son histoire particulière - a-t-il surréagi à un spectacle anodin ? En tout cas, il n'a pas été le seul. " Un motif antisémite est filé tout au long - de la pièce - ", lui écrit l'un de ses collègues dans les jours qui suivent la représentation. " Cette pièce est en grande partie antimorale, et certains passages m'ont vraiment rappelé les préjugés d'autrefois ", dit un autre. Quant au syndicat Snesup local, auquel appartient Michel Goldberg, il condamne la représentation à l'unanimité moins une voix.

Nombre de professeurs protestent alors contre la perspective d'une tournée prévue au Québec, à l'automne, sous le patronage de l'université. Le tollé est tel qu'une réunion est organisée le 3 mai au théâtre. Plus de soixante personnes s'y retrouvent, dans une ambiance tendue. Par Skype depuis Montréal, l'auteur, Eric Noël, intervient et donne des gages d'humanisme. Les représentants de l'université et de la mairie impliqués dans le financement prennent ardemment sa défense, tout comme les étudiants ayant joué dans la pièce. Michel Goldberg, isolé, se voit reprocher sa sensibilité exacerbée, son manque de sens du théâtre.

Dans les semaines qui suivent, une lettre de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, un communiqué du Conseil représentatif des institutions juives de France et un premier article dans la presse nationale obligent le président de l'université à réagir officiellement. Le 24 mai, sur le site Internet de l'université, dans ce qui reste aujourd'hui sa seule prise de position écrite, Gérard Blanchard reconnaît " la gravité et la complexité de la situation " mais, de façon quelque peu contradictoire, réfute les accusations portées contre la pièce : " Il y a unanimité pour reconnaître qu'il n'y a pas eu d'intention antisémite de la part des étudiants ", conclut-il.

Président depuis 2008, Gérard Blanchard vient d'entamer son second mandat. En cinq ans, ce chercheur a fait de La Rochelle l'une des vitrines du nouveau statut d'autonomie des universités. Or ce statut fait de lui le responsable en droit des manifestations qui se déroulent dans le campus. Une intention antisémite établie d'un seul des auteurs de la pièce suffirait à ouvrir contre lui un recours - entachant la réputation de l'université, et ce à cinq mois d'une Légion d'honneur qui doit lui être remise des mains de la ministre de l'enseignement supérieur.

Dès lors, le débat change de nature et se concentre sur le droit d'expression des étudiants. Ainsi, le 25 mai, dans un communiqué, Henri Moulinier, le président de la section rochelaise de la Ligue des droits de l'homme, par ailleurs enseignant vacataire au sein de l'université, fait part de son souci de " la liberté de création théâtrale à l'université ". Dans la foulée, il demande par courriel à Goldberg de biffer son nom de la pétition dénonçant la pièce - qu'il avait pourtant signée. Tandis que d'autres professeurs optent aussi pour davantage de discrétion, le Snesup local, au cours d'une réunion confuse le 3 juin, bascule et vote le soutien à la pièce.

Mais en ce début d'été 2013, le contexte est violent. Les débats sur les Roms cristallisent les passions militantes. Le 5 juin, à Paris, Clément Méric, un étudiant, est tué au cours d'une rixe avec des militants d'extrême droite. Le 7, faisant le lien avec ce drame, le bureau national du Snesup intervient dans le débat rochelais par un communiqué lapidaire. La mort de l'étudiant, écrit le syndicat, impose une vigilance " contre toutes les menées nationalistes, racistes ou antisémites, que leurs auteurs soient anonymes ou désignés, qu'ils assument les messages en cause, ou qu'ils en relativisent la portée ". La pièce jouant " sur des stéréotypes antisémites ", le Snesup-FSU appelle " les collègues, tous les personnels enseignants et étudiants, à exercer un devoir de vigilance et d'intervention citoyenne sans aucune concession ".

Furieux de " l'amalgame insupportable ", le secrétaire de section de La Rochelle, Claude Braud, désavoue le communiqué de son bureau parisien (aucun des membres du Snesup rochelais n'a voulu s'exprimer). Entre-temps, alors que la presse nationale commence à se déchaîner, le dramaturge Daniel Mesguich envoie au président Blanchard une lettre outrée : " Il vous appartient de savoir lire ce genre de dérives. Je vous rappelle que l'appel à la haine raciale, même sous la forme d'un dialogue “rigolo”, est un délit. " Cette fois, à l'université, le torchon brûle. Sur le forum, ses collègues accusent M. Goldberg de " malhonnêteté intellectuelle " et de " stratégie manipulatrice indigeste ".

L'ambiance est si délétère que, le 2 juillet, dans le but de " condamner toute injure et insulte ", un " protocole d'accord " est signé entre la présidence et Michel Goldberg. Mais, quelques jours plus tard, ce dernier publie sur le forum une déclaration des représentants des cultes monothéistes rochelais s'élevant contre la tournée de la pièce toujours prévue au Québec - et tout recommence. " Il est exclu que quiconque puisse faire état d'un message religieux au sein de l'université ! ", s'étrangle Claude Braud. On est le 15 juillet.

Michel Goldberg sera exclu du Snesup local pour " atteinte au principe de laïcité ". Il a été réintégré par la suite, mais reste un homme isolé de sa hiérarchie. Quant à la tournée québécoise, elle a finalement été annulée. Pas sur décision de l'université ou du théâtre, mais après une missive de la ministre de l'éducation supérieure, Geneviève Fioraso, à laquelle l'université de La Rochelle n'a souhaité donner aucune publicité.

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