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L'Europe peut-il empêcher le chaos ukrainien?Une violence d'Etat qui galvanise l'opposition

Dimanche 19 janvier, le mouvement protestataire ukrainien, organisé autour des revendications proeuropéennes mais aussi de respect du droit des citoyens à peser sur les choix géopolitiques de leurs gouvernants, à avoir des administrations publiques non corrompues et efficaces ou encore à être respectés par la police, a atteint son point de bifurcation.

D'une action pacifique mais déterminée dans la rue, il s'est transformé en une véritable révolte populaire contre le régime de Viktor Ianoukovitch, qualifié d'arbitraire et d'illégitime. Depuis, de violents affrontements opposent manifestants et forces de l'ordre, rue Hrouchevsky, dans le centre-ville de Kiev, mêlant jets de pétards, de cocktails Molotov ou de pavés prélevés directement au sol par les protestataires et tirs d'armes non létales, du gaz lacrymogène et des grenades assourdissantes du côté des unités de police antiémeute, appelées " Berkout ". Le bilan de ces échanges est particulièrement lourd, avec cinq morts.

C'est la conjonction de plusieurs facteurs qui explique ce recours à la violence par les manifestants. Il doit d'abord se comprendre dans le contexte d'adoption par le Parlement ukrainien, le 16 janvier, avec de nombreuses infractions à la procédure parlementaire, de lois liberticides. Celles-ci ont pour objet d'étouffer la protestation, de soumettre sous le contrôle des autorités l'espace médiatique mais aussi l'Internet, ainsi que de disqualifier les organisations non gouvernementales recevant des financements de l'étranger qui sont, dès lors, obligées de prendre le statut d'agents de l'étranger.

La violence s'est également imposée aux protestataires comme le seul moyen d'action efficace en l'absence d'avancées réelles après deux mois d'attente dans la rue, ainsi que face à l'incapacité des trois leaders de l'opposition de leur proposer un plan d'action concret. Si les violences étaient initialement le fait des éléments les plus radicaux réunis au sein d'une structure parapluie, Pravyï Sektor (" secteur de droite "), regroupant diverses mouvances d'extrême droite, aujourd'hui la radicalisation touche l'ensemble des manifestants.

On voit ainsi des hommes ériger des barricades rue Hrouchevsky ou entreposer des pneus pour entretenir les incendies séparant les manifestants des forces de l'ordre. Des femmes viennent, en soutien logistique, pour ramasser les pavés qui seront plus tard lancés en direction de la police. Elles distribuent également nourriture et boissons chaudes à ceux qui sont à l'avant, directement aux prises avec les policiers. Pour ce qui est des autorités, la violence a toujours été leur principal répertoire d'action, notamment avec une dispersion brutale, le 30 novembre à l'aube, de jeunes protestataires réunis sur le Maïdan - place de l'Indépendance - . Son usage est cependant disproportionné depuis le dimanche 19 janvier. La violence d'Etat est d'abord employée sur le site même des affrontements. Les policiers antiémeute, dont les compétences en matière de maintien de l'ordre ont été élargies le 22 janvier, tirent sur les manifestants à balles en caoutchouc mais aussi à balles réelles, en visant délibérément la tête ou la poitrine. Quatre jeunes protestataires ont succombé aux blessures ainsi infligées ; d'autres ont perdu la vue.

Une véritable chasse aux manifestants est aussi organisée par la police dans les hôpitaux. Des blessés graves qui s'adressent aux urgences sont ainsi arrêtés par les policiers, sans que des soins médicaux appropriés leur soient prodigués. Ils sont ensuite emmenés au poste pour être tabassés et accusés de participation à des désordres de masse, passible d'une peine d'emprisonnement de quinze ans. Seule l'intervention des habitants de Kiev et des élus de l'opposition, qui s'organisent pour assurer des rondes de surveillance dans des hôpitaux, empêche cette brutalité. Des journalistes ou des photographes, rapportant des événements et des images en direct de la rue Hrouchevsky, sont aussi devenus la cible privilégiée des violences policières. Ils sont passés à tabac ou délibérément visés par des tirs, malgré le port de gilets " presse " clairement identifiés et censés garantir leur sécurité. A cette violence d'Etat vient, enfin, s'ajouter la violence privée. Les autorités ont massivement recruté, à travers tout le pays et contre une petite rémunération, de jeunes agents provocateurs (titouchki). Conduits à Kiev en bus et armés de bâtons, de battes de base-ball ou de coups-de-poing américains, ces provocateurs sont censés semer la peur et le désordre dans la capitale et créer ainsi des raisons pour une éventuelle introduction de l'état d'urgence. Avec la connivence des policiers antiémeute, ils s'attaquent dans la nuit, en plein centre-ville, à des automobilistes ou encore à des protestataires aux abords du Maïdan. Or ce recours disproportionné du régime à la violence, tant étatique que privée, ne fait que renforcer la détermination des protestataires et donc radicaliser leurs actions dans la rue. Il éloigne, en conséquence, toute éventualité d'un compromis entre les protagonistes du conflit. Dans ces conditions, des appels se multiplient à une intervention plus active de la communauté internationale, notamment de l'Union européenne, à laquelle les Ukrainiens ont exprimé leur désir de s'arrimer.

A cet égard, une action coordonnée et courageuse de l'Europe des Vingt-Huit, qui suppose d'adopter des positions fermes à l'égard de la Russie, principale alliée du président Viktor Ianoukovitch, pourrait éventuellement arrêter la spirale des violences dans laquelle Kiev risque de s'enliser. Cette action peine cependant à se concrétiser. Espérons qu'elle ne viendra pas trop tard, comme ce fut déjà le cas pour la signature de l'accord d'association entre l'UE et l'Ukraine.

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