Jan
23
L'inlassable combat pour l'Etat de droit en Chine

En Chine, le pouvoir communiste a longtemps usé et abusé des notions de " peuple " et de " masses " pour désigner le milliard 300 millions d'humains qu'il administre. Au mieux, les Chinois sont des habitants (jumin), le vocable qui figure sur la carte d'identité de tout Chinois. Mais il est un mot qui fait peur à l'Etat-parti : " citoyen ".

Xu Zhiyong vient de l'apprendre à ses dépens. Ce professeur d'université et docteur en droit de 40 ans a été l'animateur du Mouvement des nouveaux citoyens. Le procès qui lui est intenté pour trouble à l'ordre public s'est ouvert mercredi 22 janvier, le jour des révélations dites " ChinaLeaks ", l'enquête sans précédent sur la fortune secrète des élites chinoises placée dans des paradis fiscaux, publiée par Le Monde et d'autres grands médias internationaux.

Le combat de M. Xu se situe dans le respect des lois chinoises - intégralement. Il réclame l'avènement d'un véritable Etat de droit. Il veut que les dirigeants soient responsables devant les " citoyens ". M. Xu et ceux qui l'ont suivi se sont fait connaître sur les réseaux sociaux et en manifestant dans la rue. Leur revendication prioritaire : ils demandent que le patrimoine des dirigeants de la deuxième économie mondiale soit public.

La revendication des Nouveaux Citoyens a touché un nerf sensible : les élites chinoises n'ont pas leur pareil pour siphonner les richesses du pays, avec la complicité de banques et de cabinets comptables occidentaux. Parmi les noms de ceux qui ont recours aux paradis fiscaux figurent des proches des plus hauts dirigeants chinois, actuels ou passés - dont le beau-frère du président Xi Jinping.

Ce dernier a fait de la lutte contre la corruption une de ses priorités, affirmant vouloir s'attaquer aussi bien aux " mouches " qu'aux " tigres ", aux petits qu'aux puissants. Il a pris des mesures. Elles ont sanctionné plusieurs dizaines de milliers de faits de corruption, y compris au plus haut niveau. Mais ces mesures sont le fait du parti, exclusivement, pas d'une justice indépendante. Elles relèvent moins de l'application de la loi que du fait de l'empereur. Car, dans le même temps, le pouvoir écrase les citoyens qui réclament la transparence. Il censure les réseaux sociaux et les sites des journaux étrangers, comme Le Monde, après les révélations sur l'argent caché des " princes rouges ".

Cet acharnement à faire taire les Nouveaux Citoyens est dissimulé à la grande majorité des Chinois en raison du silence imposé à la presse. C'est dans la logique du régime : le principe du maintien du parti unique outrepasse toute autre considération. Même si le PCC sait et dit que sa légitimité est rongée par la corruption des élites.

Des appels à la supervision citoyenne se sont fait entendre fin 2012, lors de la transition politique au sommet de l'Etat. Il n'empêche, la nouvelle équipe dirigeante recourt aux méthodes de ses prédécesseurs : en suscitant la peur, pas en appliquant le droit.

Le président Xi Jinping ne manque pas d'énergie réformatrice. Mais à quoi bon s'il réduit au silence ceux qui prennent au sérieux sa lutte anticorruption ?

L'onde de choc ChinaLeaks

Pas de commentaire, ou presque. Les révélations, mercredi 22 janvier, d'une quinzaine de médias du monde entier, dont Le Monde, sur les fortunes offshore des " princes rouges ", c'est-à-dire les proches parents des dirigeants chinois actuels ou passés, ont laissé Pékin de marbre. Les censeurs ont été plus actifs : les sites des médias étrangers ont été bloqués, alors que les médias sociaux chinois ont été " harmonisés ".

Un hasard de calendrier a même voulu que ces révélations soient publiées le jour du procès à huis clos de Xu Zhiyong, militant au sein d'un mouvement de citoyens qui exige que soit publié le patrimoine de tous les dirigeants chinois. D'autres militants doivent être jugés dans les prochains jours.

De fait, les révélations des partenaires de l'ICIJ, le Consortium international de journalistes d'investigation, basé à Washington, mettent en lumière les ambiguïtés de la campagne anticorruption lancée par le nouveau pouvoir de Xi Jinping, depuis l'accession de ce dernier au poste suprême à la fin 2012. Vu l'implication offshore des familles de tous les personnages du sommet de l'Etat, cette campagne peut apparaître davantage comme une série de purges politiques que comme un véritable nettoyage.

La Chine et les paradis fiscaux, une histoire d'amour

C'est un mariage des contraires, mais il dure : avec son contrôle des changes et sa monnaie inconvertible, la Chine est plus que toute autre économie dépendante des sas financiers que sont Hongkong et les paradis fiscaux. Quasi-paradis fiscal, la région administrative spéciale, mais aussi les îles Vierges britanniques, les îles Caïmans ou Singapour, représentent aujourd'hui près des deux tiers des flux d'investissements directs comptabilisés entre la Chine et le reste du monde.

Une ouverture progressive En 1992, Deng Xiaoping accélère son programme de réformes économiques. Cette réorganisation, pensée pour les géants publics, pousse de nombreux Chinois vers l'offshore. Les banques, les cabinets comptables et les investisseurs taïwanais et occidentaux font de même. " C'est nous, les étrangers, qui avons imposé ce système ", confirme Rocky Lee, directeur du cabinet spécialisé en droit des affaires du monde chinois chez Cadwalader, Wickersham & Taft, " tant il y avait de la méfiance envers la réglementation et les lois chinoises ".

C'est la perspective de la rétrocession de Hongkong, colonie britannique, à la Chine continentale, en 1997, qui voit les îles Vierges britanniques et les îles Caïmans s'insérer dans les rouages financiers régionaux : nombre d'entrepreneurs hongkongais placent leurs avoirs dans ces paradis fiscaux. La Chine communiste, elle, utilise Hongkong comme un stimulant pour ses banques et groupes d'Etat, qui y créent des filiales pour lever de l'argent en Bourse. Aujourd'hui, l'Asie, Chine comprise, constitue 40 % des services financiers accordés par les îles Vierges.

Un tremplin pour les nouveaux champions chinois Au début des années 2000, les contrôles de flux de capitaux restreignent la présence des investisseurs internationaux sur les marchés d'actions chinois. Les places offshore font donc office de tremplin vers l'Amérique pour les nouvelles sociétés chinoises - en toute légitimité. " La plupart des fonds d'investissement qui s'intéressaient à ces sociétés étaient des fonds étrangers. Or, ne pouvant apporter leur argent en Chine, ils n'avaient d'autre solution que d'investir dans une holding qui détenait la société chinoise, mais depuis l'offshore. Et ensuite d'introduire cette holding en Bourse hors de Chine ", explique un gérant de fonds occidental basé en Chine.

Les introductions en Bourse ont souvent lieu à New York, où de nombreuses sociéttés sont enregistrées aux Bermudes ou aux îles Caïmans ; un modèle reproduit par beaucoup des 130 firmes chinoises cotées au Nasdaq, dont les géants d'Internet (Sina, Tencent...), des énergies nouvelles ou des services en ligne. Depuis 2006, cependant, les autorités chinoises ont pris des mesures pour limiter les opérations transitant par Hongkong.

Une passerelle pour les investissements à l'étranger Le Cayman Business Journal relate, en octobre 2013, la visite aux Caïmans d'une délégation du département du commerce de la province du Jiangsu intéressée par la création de " structures d'investissement communes à plusieurs entités chinoises ", et destinées à servir " de véhicules à l'acquisition de ressources naturelles pour le marché chinois ". Nombre d'acquisitions à l'étranger dans ce secteur ont suivi ce procédé.

Une assurance pour les millionnaires Les riches Chinois sont de plus en plus nombreux à quitter le navire, tant la protection des lois est aléatoire dans le pays. Le cash transite le plus souvent par Hongkong, avant d'atterrir dans les paradis fiscaux. Des centaines d'officines et de représentants de banques d'affaires proposent des solutions aux candidats à l'exil financier, passant par des fausses facturations. Il existe aussi un réseau très actif des " courtiers informels " entre la Chine et Hongkong.

Chaque année, des dizaines de milliards de dollars entrent et sortent ainsi de Chine. Dans son dernier rapport sur les pays émergents publié en décembre 2013, l'ONG Global Financial Integrity épingle le pays comme le leader mondial des " sorties illicites de fonds " entre 2002 et 2011, avec 1 080 milliards de dollars (800 milliards d'euros) cumulés.

Tout ce système est la clé de voûte du miracle économique chinois. Pour le meilleur - internationalisation et flexibilité - et pour le pire : dissimulé au milieu de tels volumes, l'argent noir de la corruption devient un jeu d'enfants.

Après les révélations du " Monde " sur les liens des dirigeants chinois avec les paradis fiscaux, les données du Consortium international de journalistes d'investigation (ICIJ) montrent que l'industrie pétrolière profite de ce coffre au trésor de la finance mondiale. Récit d'une bataille juridique menée par un homme, Sun Tiangang, contre Sinopec, un géant du pétrole

Sun Tiangang est passé maître dans les pratiques offshore. A la faveur du décollage spectaculaire de l'économie chinoise, dans les années 1990, l'homme d'affaires a créé des dizaines de sociétés, selon ses dires, dans les îles Caïmans, les Bermudes et les îles Vierges britanniques. Dans le même temps, il faisait fortune dans les hôtels, l'électronique, les emballages alimentaires et, finalement, comme magnat du pétrole.

Il appréciait la facilité des affaires, ainsi que les économies d'impôts et le secret. Une société dans les îles Vierges britanniques, d'après lui, coûte seulement quelques centaines de dollars à la création et " fournit une couverture très fiable " -- qui permet au véritable propriétaire de rester dans l'ombre. " S'il y a un problème, tel qu'une fraude, il vous suffit de fermer la société, de partir et de nier tout lien avec celle-ci, explique M. Sun. Beaucoup de gens sur le continent font ce genre de choses. "

Mais, en août 2005, la vie de Sun Tiangang, qui avait débuté comme testeur d'eau, a déraillé. Il effectuait régulièrement le trajet de Hongkong, son lieu de résidence, au siège de sa société dans la ville voisine deShenzhen. La police l'a arrêté juste après la frontière.

Deux jours plus tard, toujours sans aucune idée de ce qu'on lui reprochait, M. Sun dit avoir été escorté par six agents pour prendre un vol commercial jusqu'à Changchun (extrême nord-est de la Chine). Il est resté en prison pendant les cinq années qui ont suivi. Le parquet aurait tenté à deux reprises de le faire condamner pour corruption et détournement de fonds, en vain. Il a été libéré de prison fin 2010, tandis que la procédure le concernant était encore bloquée, six semaines après que le directeur adjoint de sa société pour la Chine eut succombé à une hémorragie cérébrale dans un centre de détention.

M. Sun a ensuite passé deux années en résidence surveillée à Pékin. La seconde mise en accusation a été officiellement abandonnée et il a recouvré sa liberté en mars 2012.

Bien que le dossier du procès intenté aux Etats-Unis par M. Sun indique que ses salariés ont vendu une large part de ses actifs, l'homme d'affaires semble avoir sauvé une partie de sa fortune. Exilé aux Etats-Unis, il est arrivé pour une récente interview au bureau de son avocat à Pasadena, en Californie, à bord d'une Mercedes blanche.

Il lui avait paru naturel d'utiliser des sociétés offshore lorsque son empire a grandi. La Chine était en pleine croissance, mais la fiscalité des entreprises sur le continent et les contrôles stricts des capitaux ont incité de nombreux millionnaires en devenir à créer des entreprises à l'étranger. L'offshore présentait l'avantage de structures plus flexibles pour devenir propriétaire, la facilité des échanges de capitaux internationaux et la possibilité d'être coté sur une place boursière étrangère.

Pour M. Sun, elles lui ont aussi permis de " magouiller ". Lorsqu'il a manigancé ce qu'on appelle une " fusion inversée " pour faire entrer en Bourse sa coentreprise de l'oléoduc en 2001, il n'a pas eu à se soucier du contrôle des autorités de régulation. Il a simplement intégré l'actionnaire majoritaire d'un oléoduc situé au Xinjiang (province située à l'extrême ouest de la Chine), une société créée aux îles Vierges britanniques, dans une société cotée à Hongkong. M. Sun précise que les juristes et les comptables de GeoMaxima Services, une société d'exploration minière, ont " conçu cette manoeuvre pour pouvoir contourner les obstacles juridiques ".

Mais les avantages des paradis fiscaux caribéens et de l'opacité offshore se sont retournés contre lui. Ses avoirs étrangers, détaille-t-il, sont devenus un des outils employés par ses ennemis pour voler une grande partie de son empire financier, en effaçant sa participation dans l'oléoduc.

Le projet du Xinjiang fut son plus gros pari et sa plus grande victoire. Mais il allait être broyé par un géant de l'industrie pétro-gazière chinoise dominée par l'Etat.

Sur le projet du Xinjiang, M. Sun était associé à une nouvelle compagnie pétrolière publique, China National Star Petroleum Corporation (CNSPC). Celle-ci avait obtenu l'autorisation de l'Etat pour l'exploration du champ pétrolifère de Tahe, au Xinjiang. M. Sun a été appelé pour construire et exploiter l'oléoduc, une entreprise risquée, car ce site était alors jugé improductif. Le concurrent China National Petroleum Corporation (CNPC) y avait renoncé après six années sans succès. Toutefois, au cours de sa première année d'exploitation, l'oléoduc a rapporté environ 7 millions de dollars d'après les pièces versées au procès que M. Sun a engagé devant la cour fédérale de Los Angeles.

En 2001, M. Sun a constitué sa société des îles Vierges britanniques pour aider à structurer la cotation de l'entreprise de l'oléoduc, grâce à laquelle il espérait devenir un acteur encore plus important du secteur pétrolier.

Entre-temps, Sinopec a racheté CNSPC, devenant ainsi son nouveau partenaire dans le projet du Xinjiang. C'est alors que les ennuis ont commencé. Alors que l'entreprise de M. Sun avait un contrat d'exclusivité de vingt ans sur le site de Tahe, Sinopec n'aurait pas respecté l'accord. D'après les pièces du procès, Sinopec a construit son propre oléoduc et s'est mis à détourner le pétrole de celui de M. Sun. Ce dernier a engagé des poursuites, d'abord à Hongkong, puis à Pékin. Durant les négociations au siège de Sinopec, relate-t-il, un avocat du géant pétrolier l'a menacé : " Vous devriez bien réfléchir. Vous allez conduire une entreprise du Parti communiste chinois devant un tribunal du Parti communiste chinois... Avez-vous la moindre chance de gagner ? " Peu après, il était arrêté.

En l'espace de quelques mois, le conseil d'administration de GeoMaxima a annoncé qu'il retirait les poursuites engagées à Pékin contre Sinopec. Au cours des années qui ont suivi, selon les dires de M. Sun, ses anciens salariés se sont partagé ses avoirs.

Les données obtenues par le Consortium international de journalistes d'investigation (ICIJ) montrent que la femme d'un de ses salariés est devenue à un moment directrice et actionnaire de la société, même si les papiers officiels donnent deux dates contradictoires pour ses nominations : le 26 février 2001 et le 31 août 2005. Les documents révèlent en outre que cette femme a renommé la société Hong Chang China Limited en 2007. Selon le dossier du procès, elle et son époux, hauts responsables de Sinopec, et plusieurs représentants des autorités chinoises, auraient " élaboré un plan pour détruire l'empire financier de M. Sun ".

Bien que les données indiquent que Hong Chang China Limited est toujours en activité, M. Sun ne peut y accéder. Les charges finalement retenues contre lui en 2007 étaient la fraude aux contrats, les faux apports de capitaux, le détournement de fonds et la corruption, mais l'acte d'accusation a été annulé par la suite.

Un second document le mettant en examen pour détournement de fonds et corruption a débouché sur un procès en 2009, mais il a été ajourné sans jugement immédiat. Ce genre de revirements successifs est inhabituel pour la justice chinoise. On ignore pourquoi le parquet n'a pas réussi à obtenir une condamnation.

En Chine, l'industrie pétrolière est un univers fermé où l'argent et la politique sont étroitement liés. Sinopec et PetroChina figuraient parmi les cinq premières entreprises mondiales au classement 2013 du magazine Fortune.

China National Offshore Oil Corporation (Cnooc), qui se concentre sur le forage sous-marin, est la troisième compagnie pétrolière nationale chinoise.

Son monopole sur les milliards d'actifs vaut à l'industrie pétro-gazière la réputation d'être l'un des secteurs les plus corrompus parmi ceux contrôlés par l'Etat en Chine.

En 2009, Chen Tonghai, président de Sinopec quand M. Sun essaya de poursuivre la société pour le litige concernant l'oléoduc, a été condamné à la peine de mort avec sursis pour avoir reçu plus de 28 millions de dollars de pots-de-vin. Beaucoup d'anciens hauts responsables de l'Etat ont travaillé dans l'industrie pétrolière et conservent des liens étroits avec elle.

Sinopec a présenté une requête en annulation du procès, prévu en mars aux Etats-Unis. Selon le géant pétrolier, cette affaire est du ressort des autorités chinoises et non américaines.

Dans le dossier du procès, il affirme qu'il ne s'agit pas de vol, d'enlèvement et de torture comme le prétend le plaignant. Sinopec s'est depuis refusé à tout commentaire.

Le bien-fondé des accusations de M. Sun fait encore l'objet d'un litige devant les tribunaux, mais le récit de ses déboires dans le monde offshore éclaire sous un nouveau jour le rôle trouble joué par les paradis fiscaux, comme les îles Vierges britanniques, sur le marché chinois. Il illustre aussi les liens entre le monde offshore et la prolifération de la corruption.

Un rapport interne du gouvernement publié par la Bank of China a révélé que des salariés d'entreprises publiques et d'autres fonctionnaires avaient sorti du pays plus de 120 milliards de dollars (près de 90 milliards d'euros) depuis le milieu des années 1990. Une part considérable de cet argent a transité par les îles Vierges britanniques et d'autres paradis offshore, selon ce document.

Obtenus par l'ICIJ dans le cadre de son projet OffshoreLeaks, des documents mettent en évidence des liens étroits entre les centres offshore et les trois grandes compagnies pétrolières nationales. D'après ces données, les groupes pétroliers et leurs dirigeants ont créé des dizaines de sociétés dans les îles Vierges britanniques, les îles Cook et d'autres juridictions offshore entre 1995 et 2008.

Selon ces documents, Li Hualin, un ancien cadre de PetroChina renvoyé en août après l'ouverture d'une enquête pour " graves infractions à la discipline ", un euphémisme souvent utilisé par le PCC pour des faits de corruption, a dirigé deux sociétés aux îles Vierges.

Le pétrole, moteur de la corruption chinoise

Si certaines de ces sociétés offshore apparaissent bien dans les documents officiels, d'autres, liées en propre à des cadres, semblent maintenir leurs activités dans l'opacité. Elles ont été dévoilées dans les rapports annuels des branches cotées en Bourse des trois géants pétroliers, mais beaucoup ne semblent pas avoir été déclarées publiquement. Il est difficile de savoir si leur existence a été signalée en interne au gouvernement chinois -- une obligation. Rien ne prouve que les compagnies pétrolières ou leurs dirigeants se sont livrés à des pratiques illégales, mais le secret entourant le monde offshore laisse un flou sur l'usage qu'ils en ont fait. Dans certains cas, on ignore en outre si les entités ont été constituées au nom des employeurs ou comme actifs personnels.

Parmi les dirigeants de l'industrie pétrolière chinoise possédant des sociétés dans les îles Vierges britanniques répertoriées par l'ICIJ figure Zhang Bowen, de Kunlun Energy Limited, la branche de PetroChina spécialisée dans la distribution du gaz. Il était l'unique directeur et actionnaire d'Adept Act Enterprises Limited, une entreprise active entre 2006 et 2008.

De même, Yang Hua, directeur général de China National Offshore Oil Corporation (Cnooc), possédait Garland International Trading Company Limited, une entité établie aux îles Vierges britanniques, dont il était inscrit comme seul directeur et actionnaire. Son collègue Fang Zhi, vice-président de Cnooc International, était le directeur et actionnaire de Xin Yue Lianping Company Limited et Xin Yue (BVI) Company Limited.

Kunlun Energy et PetroChina se sont refusé à tout commentaire au sujet des éléments constituant la base de données de l'ICIJ relatives à M. Zhang. Cnooc n'a pas répondu non plus aux demandes concernant MM. Yang et Fang.

C'est l'histoire d'un complexe pétrochimique géant, qui n'aurait jamais vu le jour sans l'entremise du fils d'un des hommes les plus puissants de Chine, Zhou Yongkang, parti à la retraite en 2012 après avoir été membre du comité permanent du bureau politique et responsable de la sécurité au sein du Parti communiste chinois (PCC). Un complexe situé à Pengzhou, à une cinquantaine de kilomètres de Chengdu, la capitale provinciale de 14 millions d'habitants, capable de raffiner dix millions de tonnes de pétrole par an, et de produire 800 000 tonnes d'éthylène. Le chantier à 38 milliards de yuans (4,6 milliards d'euros), lancé en 2007, était présenté comme l'investissement le plus important dans cette province du Sichuan (sud-ouest) depuis la fondation de la République populaire en 1949.

A Chengdu, la raffinerie de tous les pots-de-vin

A Chengdu, à mesure que la vaste enquête anticorruption lancée par l'administration Xi Jinping au sein du PCC et dans les milieux d'affaires fait tomber un à un les protégés de Zhou Yongkang, les langues commencent à se délier.

Certains avaient tenté de sonner l'alerte, pointant la dangerosité du site et le risque environnemental. Un géologue d'un institut officiel s'était opposé au projet. Son supérieur lui avait conseillé de se protéger. " Le chef de bureau m'a confié qu'il était également contre, mais que la raffinerie était soutenue en haut lieu ", se souvient le scientifique, qui préfère rester anonyme. Dans les couloirs de son institut, il se murmurait que les délégués de l'Assemblée provinciale avaient plié malgré un certain scepticisme. " Le projet relevait de la politique, il fallait l'approuver ", résume-t-il.

Aujourd'hui, la raffinerie, qui aurait dû commencer à fonctionner en 2010, est prête, et un oléoduc la relie à la région du Xinjiang, le grand ouest musulman de la Chine, et au Kazakhstan depuis mars 2013. Mais elle n'est pas encore entrée en service.

" Si les évaluations avaient été réalisées normalement, la raffinerie n'aurait jamais été approuvée ", souligne le géologue. Il cite, entre autres, la rivière Tuo, qui coule à proximité, déjà saturée en polluants, de sorte qu'il eût fallu fermer de nombreuses usines pour préserver un tant soit peu l'équilibre environnemental. Mais c'est surtout le danger sismique qui préoccupe ce spécialiste. Car en la matière, la zone de Pengzhou est particulièrement sensible : l'épicentre du séisme qui a meurtri le Sichuan en mai 2008, faisant plus de 70 000 victimes, n'est qu'à deux heures de route. Notre géologue dit avoir vu à Pengzhou, à l'époque, des bâtiments appartenant à PetroChina endommagés par la catastrophe...

Jiang Jiemin, à l'époque président de PetroChina, s'était engagé dans les médias locaux à " s'assurer que le projet est sûr et compatible avec l'environnement ". Dès la fin de 2008, les différents ministères avaient donné leur bénédiction : le projet est reparti de plus belle. Cinq ans plus tard, le groupe est devenu la quatrième plus grande capitalisation boursière du monde. Et Jiang Jiemin est en détention. La presse officielle a annoncé son limogeage le 1er septembre 2013, sous l'accusation de " violations graves de la discipline ", l'expression consacrée pour corruption.

Zhou Yongkang et son entourage sont accusés d'avoir très largement profité du mélange des genres entre sécurité et pétrole. M. Zhou a commencé en tant que technicien sur des puits du Nord-Est chinois pendant la Révolution culturelle, jusqu'à devenir directeur général de PetroChina en 1996, avant d'être nommé ministre des terrains et ressources, puis chef du Parti communiste au Sichuan, de 1998 à 2002, et enfin l'un des neuf membres du comité permanent du bureau politique du PCC. L'organe suprême du pouvoir chinois.

A la tête de l'appareil de sécurité, il était à la meilleure place pour faire taire les militants écologistes qui osaient protester. " Nous pensions que c'était simplement un problème environnemental, nous n'avions pas saisi les implications politiques ", se souvient un militant de Chengdu, qui s'est vu infligé de la prison ferme pour avoir participé à des manifestations exigeant la suspension du chantier.

Le filet serait en train de se resserrer autour de Zhou Bin, fils aîné de Zhou Yongkang. La presse de Hongkong affirme que l'homme d'affaires, résidant la moitié de l'année aux Etats-Unis, serait rentré en Chine vers la fin de l'été 2013, sous la pression des enquêteurs chinois. Il aurait été placé en détention. Selon une source à Chengdu, qui a des connaissances au sein du géant pétrolier et dans l'administration locale, le fils Zhou a joué l'intermédiaire pour convaincre PetroChina de choisir les " bons " fournisseurs sur des projets, tels que la raffinerie de Pengzhou. Sa qualité première était de faciliter l'accès aux hauts dirigeants du groupe.

Un point d'interrogation demeure sur la manière dont les entrées du père ont bénéficié financièrement au fils. Des sites d'information dissidents lui prêtent des intérêts cachés dans Wison, une société de construction d'infrastructures pétrolières et chimiques ayant remporté plusieurs contrats sur ce chantier colossal de Pengzhou.

Ayant son siège à Shanghaï, cotée à Hongkong et enregistrée aux îles Caïmans, Wison percevait au moins jusqu'en 2011 une majeure partie de ses revenus de contrats avec PetroChina. Mais son fondateur et patron, Hua Bangsong, est en détention depuis l'été, même si Wison nie avoir eu le moindre lien avec les Zhou.

Un autre homme d'affaires, Wu Bing, est suspecté d'avoir servi d'homme de paille au clan Zhou par le biais de sa société d'investissement dans le pétrole, Zhongxu, enregistrée à Hongkong. Il est lui aussi retenu par les enquêteurs depuis le mois d'août 2013. Le magazine économique Caixin a déjà révélé que Zhou Bin fut un temps président d'une filiale de cette holding, Zhongxu Sunshine, qui fournira, en 2010 et 2011, des valves et tronçons de tuyauterie à PetroChina pour la construction de puits sur le champ d'Halfaya, en Irak. PetroChina payait, avant de se faire rembourser en pétrole par la compagnie irakienne Missan.

Zhongxu se fournissait auprès d'usines chinoises mais faisait transiter certaines pièces par les Etats-Unis, les Irakiens s'inquiétant de la qualité des produits en provenance de l'empire du Milieu. Selon la source de Chengdu, l'appareil sécuritaire chinois fut mis à contribution pour la réussite du clan. Il prend l'exemple du renseignement, que le père contrôlait également, d'une grande utilité à l'international.

Dans le cas de Pengzhou, il s'agissait de convaincre les dirigeants de PetroChina de choisir ce site malgré ses désavantages. Certains suggéraient d'opter pour une province côtière ou un lieu moins exposé. Mais pour les autorités du Sichuan, le projet était trop important pour être remis en cause. Il fallut nommer un habitué du pétrole au poste de vice-gouverneur de cette province de 80 millions d'habitants. Le choix de Guo Yongxiang s'imposa, car il avait suivi Zhou Yongkang pendant douze années chez PetroChina puis au ministère de la terre et des ressources.

Toujours selon cette personne, Guo Yongxiang monta une équipe liée au bureau de représentation de la province du Sichuan à Pékin qui fut chargée de gagner les faveurs des cadres de PetroChina pour emporter la décision finale en faveur de Pengzhou. Cela coûta des millions, il fallait les divertir, verser des pots-de-vin, dit cet homme : " C'était leur mission. Ils les invitaient si généreusement qu'à un moment les officiels de PetroChina ont commencé à craindre pour leur carrière lorsqu'il fallait les rencontrer. " Cette stratégie a pourtant porté ses fruits : " Pengzhou était loin d'être l'emplacement idéal mais il fut sélectionné. " La population locale a tenté de dire non. Une manifestation eut lieu le 4 mai 2008 malgré la répression des autorités. Une semaine avant le séisme. " Après cela nous étions tous absolument convaincus que le gouvernement allait abandonner Pengzhou ", se souvient un manifestant d'alors, qui fut emprisonné.

La branche sur laquelle prospérait le clan Zhou s'affaisse aujourd'hui mais, au Sichuan, il n'est toujours pas question de dire son opposition à la raffinerie. Le manifestant s'interroge à voix haute : " 38 milliards de yuans ont été dépensés, qui prendrait la responsabilité de revenir sur la décision ? "

Un " syndicat " aux paradis

Scrub Island (îles Vierges britannique)

Les îles Vierges, les Bermudes et Gibraltar forgent une alliance pour résister à l'offensive de l'OCDE

Ils ont un plan pour combattre les pays du G20 : créer le " syndicat " des petits paradis fiscaux injustement attaqués par les grandes puissances au prétexte fallacieux de la lutte contre l'évasion et la fraude fiscales.

C'est sur la petite île paradisiaque de Scrub Island, à quelques milles nautiques de Road Town, la capitale des îles Vierges, qu'ils en parlent, ce 15 janvier. Une conférence sur l'avenir des places offshore s'y tient pour la journée, dans un cadre de rêve, mer cristalline et yachts opulents qui se succèdent au ponton pour laisser descendre leurs illustres occupants.

" Ils ", ce sont Orlando Smith, Craig Cannonier et Fabian Picardo, respectivement premiers ministres des îles Vierges britanniques, des Bermudes et de Gibraltar. A eux trois, ces microterritoires battant pavillon britannique représentent un poids économique considérable. De quoi, estiment-ils, tenir la dragée haute aux grands pays développés.

" Lequel d'entre eux pourrait se vanter d'être le numéro un pour les activités d'assurance et de réassurance - le cas des Bermudes - ? Le premier pays au monde par le nombre de sociétés - îles Vierges - ? Ou le premier acteur sur le marché des paris en ligne, avec des sociétés cotées à la Bourse de Londres - Gibraltar - ? ", lance M. Picardo.

" La fête est finie ! "

Si d'aventure les îles Caïmans mais aussi Jersey, Guernesey, l'île de Man et tous les territoires et dépendances de la Couronne britannique se joignaient au trio formé à Scrub Island, alors la flottille deviendrait armada.

L'idée d'un " syndicat " mûrissait depuis quelques mois. Car la pression de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), mandatée par le G20 pour faire progresser la lutte contre l'évasion fiscale sur les centres financiers offshore ne cesse de croître. Jusqu'à menacer directement, désormais, le modèle économique qui a fait leur prospérité depuis vingt ans.

Dans un monde sans secret bancaire ni compétition fiscale, quel serait, en effet, l'intérêt de monter une société offshore ? Un consultant venu de Hongkong prévient : " Si demain tous les pays passent à l'échange automatique de données sur les contribuables, comme le veut l'OCDE, la fête est finie ! "

D'accord, pour la plupart, pour se doter d'un cadre de régulation renforcé contre le blanchiment, les paradis fiscaux refusent cependant la notion de transparence. " La confidentialité est un principe de base pour nous. Sinon, toute la confiance dans notre économie s'en va ", martèle ainsi le secrétaire d'Etat aux finances des îles Vierges, Neil Smith. Lui ne parle pas de " paradis fiscaux ", terme péjoratif, mais de " territoires pratiquant la neutralité fiscale ".

" Notre intérêt commun, c'est de nous mettre autour de la table pour réfléchir à ce que nous pourrions faire ensemble. Il faut bâtir de nouvelles stratégies face au monde qui arrive, pour maintenir notre avantage compétitif ", confirme le premier ministre des îles Vierges, Orlando Smith.

Rien n'est cependant arbitré. Juste des pistes à l'étude, comme de proposer des offres communes dans les services financiers ou le tourisme (croisières, etc.) aux riches investisseurs. Ou explorer conjointement de nouveaux marchés comme la Chine, où les îles Vierges ont de quoi capitaliser sur leur notoriété et le Brésil, où explose le nombre de multimillionnaires. " Nous serons plus forts ensemble ", approuve le numéro un des Bermudes, prêt lui aussi à resserrer les liens entre centres offshore et acteurs publics ou privés.

D'autant qu'il ne serait pas nécessaire de partir de zéro. Des structures de coopération existantes pourraient être renforcées ou transformées, et dotées d'une gouvernance commune. L'OCDE est prévenue...

Sans dirigeants, sans structure légale, des militants prônent la divulgation des patrimoines. Le régime apprécie peu!

Le ciel est gris, ce dimanche après-midi 31 mars 2013, quand un petit groupe de Pékinois s'apprête à mener une action peu ordinaire. Ils ont choisi un parc dans le quartier de Xidan à Pékin, à l'ouest de la place Tiananmen, où se succèdent les centres commerciaux et les zones piétonnières. Devant une sorte d'amphithéâtre lové entre deux escaliers courbés qui mènent aux espaces verts, ils déplient deux banderoles de plusieurs mètres de long. Sur l'une d'elles, on lit, en grands idéogrammes blancs sur fond rouge : " Les citoyens demandent aux officiels de divulguer leur patrimoine. " Sur l'autre, il est écrit : " Nous demandons aux sept membres du Comité permanent - l'instance suprême du parti - d'être les premiers à révéler leurs biens familiaux et la nationalité des membres de leur famille. "

Quatre des individus tendent les bannières, tandis qu'un cinquième s'adresse à la foule, éparse. Il s'appelle Yuan Dong, 45 ans, et est courtier dans une grande société de Bourse. L'orateur appelle à signer une pétition. Sur la vidéo de l'événement, disponible sur YouTube, on entend quelques encouragements (" On vous soutient ! "). Puis la police intervient. Des agents en uniforme et en civil font ranger leurs banderoles aux protestataires. Il y a un petit attroupement, et les trublions sont embarqués.

Les cinq militants font partie du Mouvement des nouveaux citoyens (Xin Gongmin Yundong), dernier-né des offensives politiques informelles - il n'y a ni structure légale ni dirigeant - issues de la société civile. Mais, contrairement à ceux qui, depuis janvier 2013, avaient mené une demi-douzaine de micro-manifestations similaires à Pékin, les cinq compères du 31 mars ne seront pas libérés. Leur arrestation marquera même un tournant, puisqu'une grande partie des participants au Mouvement des nouveaux citoyens seront à leur tour placés en détention dans les mois suivants. A ce jour, 65 arrestations ont été comptabilisées, selon l'ONG China Human Rights Defenders, dont une quinzaine ont déjà conduit à des inculpations. Le premier procès, celui du juriste Xu Zhiyong, qui a impulsé le mouvement, s'est ouvert mercredi 22 janvier. Quatre autres accusés devaient comparaître dès jeudi et vendredi.

Si l'Etat-parti a réagi avec autant d'agressivité, c'est sans doute que cette campagne citoyenne touche un nerf sensible. Et pour cause : le scandale de Bo Xilai, l'ex-dirigeant du PCC de Chongqing, condamné à la prison à vie pour corruption et abus de pouvoir, et les révélations des médias étrangers sur la fortune des familles de Xi Jinping et Wen Jiabao en 2012, ont donné une consistance nouvelle aux soupçons d'enrichissement caché des cadres du Parti, petits et grands. " Le gouvernement a réalisé que, s'il ne l'arrêtait pas tout de suite, cette campagne allait se propager à travers tout le pays ", explique Chen Ziming, un chercheur emprisonné après les événements de Tiananmen en 1989 et fin observateur des mouvements pro-démocratie chinois.

Dans les semaines qui suivent l'incident de Xidan, dix autres Nouveaux Citoyens sont interpellés. Une pétition est lancée en leur faveur le 25 mai 2013 par plusieurs personnalités du mouvement : " La divulgation publique du patrimoine des officiels est un mécanisme efficace de lutte anticorruption, et 137 pays ou zones dans le monde ont mis en oeuvre de telles politiques de transparence ", écrivent-ils, rappelant que ces citoyens accusés de " rassemblement illégal " ne faisaient qu'exercer " leur droit à la liberté d'expression et à “critiquer et faire des suggestions au sujet des organes de l'Etat ou des fonctionnaires” tel qu'il est conféré par les articles 35 et 41 de la Constitution ".

Hélas, à l'été 2013, la répression s'intensifie. Le pouvoir cherche à décapiter le mouvement en arrêtant directement Xu Zhiyong en juillet, puis Wang Gongquan, un riche entrepreneur soupçonné d'avoir financé le groupe, en septembre. Tous deux sont accusés d'avoir " rassemblé une foule dans le but de troubler l'ordre public ". Ces arrestations jettent une ombre sur le début de mandat du président Xi Jinping : la répression n'avait pas été si brutale depuis l'accès de paranoïa du régime en 2011, au début du " printemps arabe ".

C'est lors d'un " dîner citoyen " qu'est née, fin août 2012, la campagne pour la divulgation du patrimoine. Ces dîners, qui se tiennent les derniers week-ends du mois à travers les villes de Chine, donnent au Mouvement des nouveaux citoyens son mode d'organisation décentralisé. " On en a discuté durant trois mois et on a décidé de traiter la transparence comme l'une des demandes citoyennes les plus importantes ", explique l'un des " participants actifs " du mouvement, un ancien universitaire qui préfère rester anonyme en raison des seize ans qu'il a passés en prison pour son engagement politique.

La Chine est alors en pleine effervescence politique : le 18e congrès du Parti doit amener une nouvelle équipe dirigeante au pouvoir, et les débats autour des questions de gouvernance s'amplifient. Les Nouveaux Citoyens lancent une pétition en faveur d'un projet de loi sur la transparence du patrimoine, qu'ils voudraient voir inscrit à la session parlementaire chinoise de mars 2013, celle qui doit confirmer les nouveaux dirigeants du Parti à la tête du gouvernement.

Mais, au bout de deux mois de campagne, fin 2012, ils n'ont rassemblé que 5 000 signatures sur les 100 000 espérées. " On a alors entrepris d'attirer l'attention par d'autres moyens, explique notre interlocuteur, c'est-à-dire en interpellant les gens dans la rue. " A ce moment-là, des initiatives ont déjà eu lieu à Canton, où le thème de la transparence du patrimoine est porteur : des maires locaux ont même promis qu'ils rendraient publics leurs biens.

Des militants entrent en action à Pékin et ailleurs en Chine. " Juste avant la session parlementaire, nous avions atteint 7 000 signatures. C'était loin du nombre espéré, mais on a considéré que l'action dans la rue avait apporté des résultats, sans trop de risques. Donc on a décidé d'étendre encore le mouvement ", poursuit l'universitaire.

Mais, au printemps 2013, le climat politique change : le soutien officiel à la dénonciation de la corruption, qui avait conduit à un florilège d'enquêtes à l'initiative de " sonneurs d'alerte " issus de la blogosphère, s'évanouit. L'heure est au nettoyage tous azimuts des rumeurs sur Internet, et plusieurs dizaines de journalistes et de blogueurs qui avaient dénoncé des officiels corrompus sont arrêtés - ainsi, donc, que les cinq manifestants du 31 mars, suivis de bien d'autres.

La propension des Nouveaux Citoyens à descendre dans la rue a-t-elle alarmé le nouveau pouvoir ? " Nous avons beau ne pas nous considérer comme une organisation politique, et agir de manière transparente et non violente, les autorités se sont senties menacées dès lors qu'on lançait des actions concrètes, comme faire des discours dans la rue et rassembler des signatures ", reconnaît dans un courriel le juriste Teng Biao, aussi à l'origine du mouvement, qui enseigne à Hongkong. La force des Nouveaux Citoyens, selon lui, reste de ne pas être rattachés à une seule cause ni à un seul lieu et de disposer, avec les " dîners citoyens ", toujours organisés dans 200 villes, d'un mode irréductible et attractif de rassemblement : s'ils sont parfois surveillés ou interrompus, les dîners entre " amis " peuvent difficilement être interdits.

Reste au mouvement à revoir ses priorités. Car l'urgence, désormais, est de faire libérer les croisés de la transparence du patrimoine, qui encourent jusqu'à cinq ans de prison.

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