Jan
23
L'organisation moderne du chaos

IL DEVRAIT être possible de se faire une idée assez juste de la littérature romanesque d'une époque sans ouvrir un seul livre, au seul énoncé des titres qui l'ont illustrée. Ainsi, au XIXe siècle, Eugénie Grandet, Thérèse Raquin ou Germinie Lacerteux trahissent-ils la volonté de réalisme du romancier, concurrent de l'état civil, selon Balzac. Plus tard, des titres comme La Condition humaine, L'Etranger ou Les Chemins de la liberté nous renseignent sur les préoccupations politiques d'écrivains, foudroyés par la révélation de la contingence, qui parient sur l'engagement pour donner malgré tout un sens à l'existence (et à la littérature du même coup). Depuis Extension du domaine de la lutte (Nadeau, 1994), de Michel Houellebecq, de nombreux titres de romans évoquant le monde moderne détournent des formulations managériales, martiales ou philosophiques, titres à rallonge où les concepts se télescopent avec plus ou moins de bonheur, comme c'est encore le cas pour le film de Jean-Marc Moutout, Violence des échanges en milieu tempéré (2004).

Que penser alors de L'Accumulation primitive de la noirceur, le recueil de nouvelles que nous donne aujourd'hui Bruce Bégout, dont nous connaissons le goût pour la satire mordante ? Faut-il percevoir dans ce titre un soupçon d'ironie à l'endroit du modèle houellebecquien, ou serait-il une construction parodique des énoncés technocratiques à la manière de Jean-Charles Massera (United Emmerdements of New Order, POL, 2002) ? Le sens littéral d'un tel titre demeure assez insaisissable. Nous pouvons même noter une sorte de contradiction entre les deux premiers termes, puisque le primitif est par définition celui qui n'a rien accumulé. Et pourtant, c'est indéniable, il y a dans cette formule une efficacité qui sans doute se nourrit de tout cela et nous avons avec ce titre une première appréhension plutôt juste de ce que seront ces vingt nouvelles : la fable du chaos organisé que ce monde est devenu, un livre dont le programme tient aussi dans son exergue emprunté à Heidegger : " Tout fonctionne. Voilà ce qui est précisément inquiétant, que cela fonctionne et que le fonctionnement pousse sans cesse plus loin vers plus de fonctionnement encore. "

Plus de fonctionnement encore, c'est bien ce que recherchent les monomaniaques et les collectionneurs obsédés que nous rencontrons dans ces nouvelles et qui finissent par verrouiller complètement ce que Bruce Bégout nomme le " dispositif ". Il y a cet homme qui a la passion du double et qui possède chaque chose en deux exemplaires, cet autre qui emploie ses journées à suivre des passants choisis au hasard, ces automobilistes qui ne sont jamais aussi expressifs que dans la voiture qu'ils conduisent. Des anonymes sont réveillés par des milices, battus, menottés et conduits dans un centre commercial : ainsi fonctionne le système en vigueur, qui ne veut voir en eux que des consommateurs. Il est facile de deviner que l'auteur partage l'opinion de ce personnage pour qui " le capitalisme n'était pas un système économique qui, depuis deux siècles, avait prouvé son efficacité, mais un lent, profond et implacable enlaidissement du monde qui appauvrissait l'expérience de tout un chacun pour lui substituer une gangue ridicule de désirs mesquins et jamais satisfaits ".

Ce livre est habité par une colère d'autant plus perceptible qu'elle est contenue et affleure donc ou palpite dans chaque phrase. Toutes ces nouvelles sont remarquables, mais il en est une qui est un véritable chef-d'oeuvre, De l'instabilité émotionnelle des parkings : deux cadres, un homme et une femme, qui ne se connaissent pas mais travaillent dans le même immeuble de bureaux, se croisent un soir au sous-sol, dans le parking désert, un de ces lieux de la modernité qui témoignent d'" une indifférence criminelle envers le destin des hommes ", lesquels ne se sont jamais " accoutumés à traverser ces zones de manière insouciante. Quelque chose en elles nouait la gorge et renvoyait aux peurs ancestrales des savanes mortelles, des agressions subites et dégénérées ". La violence naît de l'hostilité du décor urbain. Puisqu'il y a le champ de bataille, la bataille est inévitable. Et ces deux individus ultra-civilisés vont se comporter comme le veut le contexte, ils vont se conformer aux conditions qui leur sont faites.

C'est-à-dire à ce fameux dispositif, " mécanisme mondial de totalisation du réel sous le rationnel ". Mais Bruce Bégout, lucide impitoyablement, vomit cependant ce pessimisme qui accrédite à bon compte l'horreur du monde. Des formes de résistance se font jour dans ses textes. Ainsi cette " nothing box " qui apparaît soudain dans la ville et qui précisément semble se soustraire par son incongruité au fonctionnement général. Ou cette jeune fille au pair parfaitement oisive, qui ne fait rien dans la maison qui l'accueille, mais dont tout le monde finit par s'accommoder parce que sa présence inutile est reposante. " Il n'y a pas de logique implacable à l'oeuvre dans l'histoire, de sorte que le caractère contingent des affaires humaines laisse toujours ouverte la possibilité de l'inattendu ", écrit Bruce Bégout, dont le livre s'achève d'ailleurs sur une imprévisible et dévastatrice épidémie de fou rire.

L'Accumulation primitive de la noirceur,

de Bruce Bégout,

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA