Jan
25
La Chine commence à faire payer des droits à polluer à ses industries: une nouvelle révolution culturelle ou un nouvel enfumage?

L'ouverture de marchés carbone régionaux est le prélude à la création d'une Bourse nationale

Aucun des participants n'ignore qu'il ne s'agit encore que d'un balbutiement, mais tous soulignent que voir la Chine, premier émetteur de CO2 de la planète, se tourner vers les marchés carbone pour réduire ses émissions est un grand pas. Un pas certes un peu forcé, le gouvernement central ayant exigé, début 2012, que sept villes et régions pilotes ouvrent des marchés de droits à polluer à l'échelle locale avant la fin de l'année 2013.

On en a vu s'ouvrir un, en juin 2013, à Shenzhen, aux portes de Hongkong, puis d'autres à Pékin, Tianjin ou Shanghaï, et encore un à Canton, pour l'ensemble de la province du Guangdong (sud-est), tout cela entre la fin novembre et décembre. Restent deux retardataires : la ville de Chongqing (ouest) et la province du Hubei (centre).

A Shanghaï, Jian Lin, le PDG du nouveau marché carbone, assure avoir bien tiré les leçons des expériences étrangères. La ville s'est ainsi appuyée sur les conseils de Britanniques, d'Allemands et de Français pour analyser le fonctionnement de la Bourse du CO2 du Vieux Continent. " Nous avons beaucoup appris des Européens ", confie Jian Lin. Et aussi étudié ce qui a conduit le marché carbone communautaire à dysfonctionner, à savoir une distribution trop généreuse de crédits et surtout le net ralentissement de la croissance, qui a sapé la demande. " Un marché carbone doit toujours rester accroché à la réalité économique ", estime le responsable chinois.

Malgré un grand tableau d'affichage, on ne voit guère de traders hystériques au Shanghai Environment and Energy Exchange, installé dans un quartier du nord de la ville la plus peuplée du pays. Le marché est virtuel, les ordres sont passés par les entreprises depuis leur siège et par ordinateur. Des transactions ont bien lieu quotidiennement, mais sur des montants modestes, explique le PDG.

Les entreprises sont dans une phase d'observation, pour comprendre ce qu'elles peuvent y gagner et ce qu'il leur en coûte. A Shanghaï, elles ne sont de toute façon que 191 à participer pour l'heure, issues de neuf secteurs particulièrement polluants tels que la production d'électricité, la métallurgie, la chimie ou les transports.

On compte parmi elles le géant étatique de l'acier Baosteel ou le chimiste allemand BASF. Il faudra nettement élargir cette base pour assurer la fluidité de l'offre et de la demande, mais pour l'heure, et comme souvent dans le processus d'ouverture de la Chine, il s'agit d'avancer à petits pas, afin d'éviter les retours de bâton.

Des critiques se font déjà entendre. L'organisation non gouvernementale Greenovation Hub relève des failles. Exemple : les organismes chargés de l'audit des émissions des entreprises contraintes de se joindre à ces plates-formes ont été nommés par le gouvernement alors que nombre des groupes concernés sont publics.

Surtout, les plafonds d'émissions fixés dans ces villes et provinces ne sont pas définis en valeur absolue mais par rapport à la progression économique. La province du Guangdong s'est ainsi fixée pour objectif de réduire de 19,5 % son intensité carbone par point de croissance entre 2011 et 2015, et le marché reprend cet objectif.

Pour Jeff Huang, responsable en Chine d'IntercontinentalExchange, la plate-forme qui supervise notamment les marchés de carbone de Chicago et de Californie, rien de tel qu'une mise en situation réelle pour apprendre. " Les participants doivent parvenir à un consensus sur la manière d'opérer sur ces marchés, dans un contexte chinois qui est différent ", dit-il. Comprendre par là qu'il reste des progrès à faire concernant la transparence et l'audit si la Chine veut susciter la confiance au niveau international.

Jeff Huang conseille de se préparer dès maintenant à une intégration au niveau national. Car le but avoué de Pékin est d'unifier un jour ces marchés. Pour l'heure, la tonne de carbone ne s'y échange pas au même prix, puisque l'offre n'est pas uniforme d'une ville à l'autre.

La date précise de cette étape majeure sera déterminée en fonction du succès des expériences locales. " Personne n'a de boule de cristal, mais le plus important est que les décideurs politiques réfléchissent au plus tôt à une harmonisation au niveau national ", estime M. Huang.

Le moment venu, le gouvernement central décidera du modèle le plus adapté, de sorte qu'une certaine compétition s'instaure entre chacun des marchés pour savoir qui emportera le trophée, ainsi que les gains en termes d'image et d'activité économique qui vont avec. Le marché de Shenzhen se présente comme le plus ouvert aux entreprises, en comparaison de celui de Shanghaï, où la participation a été imposée aux plus gros émetteurs sans que d'autres puissent y entrer. Mais Shanghaï a l'avantage d'être le symbole d'une Chine ouverte à l'international.

Et il ne faut pas négliger Canton, capitale d'une province dont le produit intérieur brut dépasse désormais celui de l'Indonésie ou de la Turquie, de sorte que son marché carbone est devenu, dès son ouverture, le deuxième plus important de la planète.

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