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28
La Cour de La Haye clôt un litige frontalier séculaire entre le Pérou et le Chili

L'arrêt de la justice internationale favorise les Péruviens mais ménage les intérêts chiliens.

Il était 9 heures du matin au Pérou, 11 heures au Chili, quand le président de la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, Peter Tomka, a commencé, lundi 27 janvier, la lecture du jugement censé mettre fin au différend maritime opposant les deux pays, qui remonte à la guerre du Pacifique (1879-1884). Un verdict suivi de près des deux côtés, qui soulève les passions nationalistes : " Il y a, au Pérou un grand traumatisme, car le Chili s'est emparé de nombreux territoires ", rappelle l'historien et sociologue péruvien Nelson Manrique. Pour les Péruviens, les Chiliens ont longtemps été les ennemis héréditaires.

Depuis le XIXe siècle, le Pérou affirme que les frontières délimitant l'espace revenant aux deux voisins dans l'océan Pacifique n'ont pas été définies. Un point que réfute le Chili, s'appuyant sur des traités signés en 1952 et 1954. En jeu : les ressources d'un espace maritime de 67 000 km2.

Estimant avoir épuisé les voies diplomatiques, le Pérou s'est tourné en 2008 vers la justice internationale. Depuis, l'affaire captive les médias et l'opinion des deux nations. Lundi, tout avait été mis en place, à Santiago comme à Lima, pour prendre connaissance de l'arrêt de La Haye. Après deux heures de lecture, le président Tomka a finalement fait part de la décision de la Cour de " parvenir à un résultat équitable ".

" En termes de différend limitrophe, la Cour ne s'est jamais prononcée à 100 % en faveur d'une des parties ", rappelle le professeur de relations internationales à l'université catholique de Lima, Farid Kahhat. Selon lui, le verdict de la CIJ est toutefois " globalement favorable à la position péruvienne ".

La CIJ a gardé la " borne frontière numéro un " et le " parallèle de latitude " comme " segment initial de la frontière maritime ", comme le revendiquait le Chili, mais elle a limité ce segment à 80 000 milles marins (contre 200 000 que réclamait Santiago) et a prolongé cet axe en établissant une frontière consistant en une ligne équidistante, différente à celle reconnue jusque-là par les Chiliens.

Cette décision permet à l'Etat péruvien d'étendre son " droit souverain sur un espace maritime de 50 000 km2, soit 70 % de l'espace total que réclamait le Pérou ", a déclaré le président péruvien Ollanta Humala, un officier de réserve, qui a qualifié le moment d'" historique ".

" Céder - cet espace - constitue sans aucun doute une perte regrettable pour notre pays ", a pour sa part estimé le président chilien Sebastian Piñera. Le jugement ne changera cependant pas la situation des pêcheurs chiliens. " Près de 100 % de notre activité de pêche dans la zone nord a lieu dans les 80 000 milles marins et a donc été préservée par le jugement ", a souligné Andres Chadwick, le ministre chilien de l'intérieur.

Malgré l'insatisfaction liée au verdict, Santiago a réitéré sa volonté de respecter la justice internationale. " Le jugement est obligatoire (...) et je travaillerai pour qu'il soit mis en place de manière graduelle ", a assuré Michelle Bachelet, la présidente élue du Chili, qui prendra ses fonctions en mars.

" Nationalisme négatif "

Lima aussi a joué l'apaisement : " La fin de la controverse permet d'ouvrir une nouvelle étape dans nos relations avec le Chili ", a assuré le président Humala, qui, au cours des derniers mois, avait appelé ses concitoyens au calme.

Nelson Manrique estime que le " nationalisme négatif " recule. " La relation des Péruviens avec le Chili a toujours été complexe, explique l'historien. Mais les élites des deux pays se sont rapprochées dernièrement et il y a de nombreux échanges dans les couches populaires venant de l'importante migration des Péruviens vers le Chili. "

D'importants intérêts économiques unissent les deux voisins, qui ont échangé plus de 3 milliards de dollars (2,2 milliards d'euros) en 2013, selon la Chambre de commerce de Lima, qui assure que les investissements péruviens et chiliens atteignent 24 milliards de dollars.

" Il est temps d'arrêter de nous noyer dans une rhétorique datant de cent trente ans et de nous concentrer sur les bénéfices mutuels que nous apportera une relation bien établie avec le Chili ", préconise M. Manrique. Il voit comme un " signe de maturité ", l'échec des initiatives ayant cherché, au Pérou comme au Chili, à exacerber les tensions et à réveiller la xénophobie.

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