Jan
25
La Hongrie face au risque du révisionnisme

Peu de pays, en Europe, ont une vision aussi tragique de leur histoire que la Hongrie. Et peu d'endroits, à Budapest, sont aussi chargés d'histoire que la place de la Liberté, ainsi nommée depuis le compromis arraché par les nationalistes hongrois à la monarchie des Habsbourg, en 1867. Durant l'entre-deux-guerres, elle accueillait les cérémonies en mémoire du traité de Trianon : une mer de couronnes funéraires, où quatre statues, aujourd'hui disparues, symbolisaient les provinces perdues en 1920.

Cette place est au centre d'une polémique sur les intentions du gouvernement de Viktor Orban, qui mobilise de gros moyens pour commémorer les déportations du printemps 1944. Un demi-million de juifs et de Tziganes ont été envoyés à Auschwitz, en quelques semaines, grâce à l'aide apportée par la gendarmerie hongroise à la poignée de cadres dépêchés à Budapest par Adolf Eichmann.

Soixante-dix ans plus tard, va-t-on éclairer la responsabilité des Hongrois dans le massacre de leurs compatriotes ? Ou la noyer sous des flots de pathos, en honorant les victimes des " deux dictatures ", celles du nazisme et du communisme ? On trouve en effet sur la place de la Liberté, en un étonnant télescopage, le monument aux dizaines de milliers de soldats soviétiques tombés lors du siège de Budapest, à la fin de la seconde guerre mondiale, une statue de Ronald Reagan, devant l'ambassade des Etats-Unis, ou encore l'ancien siège de la Bourse, devenu, après la chute du rideau de fer, celui de la télévision publique, auquel des militants d'extrême droite donnèrent l'assaut lors des violentes émeutes d'octobre 2006.

Sans oublier le buste du régent Miklos Horthy, en hommage au militaire ultraconservateur qui dirigea le pays, de 1920 à 1944, et entra de son plein gré en guerre, en 1941, aux côtés d'Hitler, installé en novembre 2013, non par le gouvernement du nationaliste conservateur Viktor Orban, mais par le parti d'extrême droite Jobbik. Protégée par du Plexiglas, l'effigie de l'ancien amiral de la flotte austro-hongroise veille à l'entrée du temple du Retour. Le pasteur de ce lieu de culte calviniste, Lorant Hegedüs, marié à une députée du Jobbik, avait jadis invité le négationniste David Irving.

Pour ajouter à ce paysage fort encombré, un nouveau monument doit être érigé sur la place de la Liberté, à l'initiative du gouvernement. Il s'agit d'un Mémorial de l'occupation nazie, qui sera inauguré le 19 mars 2014, et suscite de nombreuses critiques, au sein de l'opposition de gauche comme parmi les organisations juives. Une telle démarche ne prend son sens que si on la relie au préambule de la Constitution en vigueur depuis 2012. Intitulé " profession de foi nationale ", ce texte affirme que la Hongrie a perdu sa souveraineté depuis le 19 mars 1944 - date à laquelle les troupes allemandes sont entrées sur le territoire hongrois -, jusqu'au 2 mai 1990, date de la session inaugurale du premier Parlement démocratiquement élu.

Double langage

Pour l'historien Krisztian Ungvary, auteur d'un livre sur le régime d'Horthy, faire du 19 mars 1944 le début de la dictature est " un non-sens " : le Parlement n'a pas été dissous, le personnel politique est peu ou prou resté le même, à commencer par le régent, et celui-ci aurait pu s'opposer bien plus tôt qu'il ne l'a fait aux déportations. L'entrée des troupes allemandes, souligne l'historienne Eva Balogh, s'apparentait davantage " à une manoeuvre militaire en pays allié qu'à une invasion ".

La thèse officielle contredit les discours prononcés, début octobre, par les ministres hongrois de la justice et des affaires étrangères, à une conférence sur l'antisémitisme à Budapest, où ils soulignaient l'un et l'autre la responsabilité de leur pays dans la Shoah. Aux yeux de M. Ungvary, il ne s'agit pas là d'une régression, mais d'une stratégie. " Le gouvernement Orban, dit-il, utilise un double langage : la conférence d'octobre, c'était ce que veut entendre le monde extérieur. Le monument du 19 mars s'adresse à l'électorat d'extrême droite pour lequel Orban et le Jobbik sont en concurrence. " Le Jobbik a d'ailleurs vu dans ce projet un " bon début ".

Le malaise s'est accentué lorsqu'on a su que l'idéologue Maria Schmidt, qui avait mis sur le même plan nazis et communistes dans sa Maison de la terreur, ouverte en 2002 à Budapest, est chargée de créer, dans la gare désaffectée de Jozsefvaros, une " Maison du destin " (référence à un célèbre roman d'Imre Kertész), consacrée aux déportés et à leurs " sauveteurs " magyars, pourtant peu nombreux. " Le centre de Yad Vashem reconnaît 900 “Justes” hongrois, qui ont peut-être sauvé 2 000 juifs au total ", rappelle l'historien Laszlo Karsai.

Mais ce sont surtout les déclarations de Sandor Szakaly, directeur du nouvel Institut de recherche historique Veritas, chapeauté par M. Orban, qui ont fait scandale. Historien militaire d'extrême droite, chantre du général antisémite Gyula Gömbös, M. Szakaly a osé qualifier de simple " opération de police contre des étrangers " la déportation de Hongrie vers l'Ukraine, en 1941, de 14 000 juifs d'Europe centrale, qui y furent massacrés par les nazis.

Il prépare une conférence, " D'une occupation à l'autre ", qui devrait être un moment-clé dans cette réécriture de l'histoire.

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