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La Tunisie : entre l'Orient et l'Occident : Conclusion

La séparation entre Grana et Twansa fut reconnue officiellement en 1710, et deux communautés juives autonomes virent le jour. Le terme "Livournais" englobait l'ensemble des Juifs originaires de pays chrétiens et suivant le rite portugais ou livournais. Au début du xixe siècle, le consul américain à Tunis Mordecai Noah, d'origine juive, constatait: "Les Juifs italiens s'habillent comme les habitants chrétiens, avec, en plus, un haïk, ou bournous, jeté sur les épaules. Ils habitent un quartier distinct de la ville et sont gouvernés par une personne désignée par le bey, qui entend et juge tous les litiges et ordonne, si nécessaire, d'infliger des châtiments corporels, afin que l'on puisse dire qu'ils ont le privilège d'être dirigés par des hommes de leur confession" (M. Noah, Travels in England, France, Spain, and the Barbary States in the years 1813-1814 and 15, Londres, J. Miller, 1819, p. 311). En raison du rôle des Juifs dans le commerce européen, la question de leur statut devint un problème politique majeur entre l'Europe et la Tunisie. Les Juifs de nationalité étrangère ou ceux sous la protection des consulats profitaient de leur aide pour développer leurs intérêts et échapper à la juridiction tunisienne. Fondés sur les capitulations - système de conventions entre le gouvernement ottoman et les États européens instauré au XVIe siècle pour faciliter le commerce -, les droits extraterritoriaux accordés par les consulats étrangers étaient de plus en plus souvent accusés de porter atteinte à la souveraineté de l'Etat ottoman. Avec la multiplication des interventions étrangères au XIXe siècle, ces droits furent considérés par les dirigeants husseinides comme un signe d'affaiblissement de l'Etat musulman. Un décret de 1823 reflétant cette préoccupation rendit illégal le port par les Juifs de chapeaux européens. Un incident impliquant un Juif de Gibraltar, arrêté pour avoir refusé de se plier au nouveau décret, entraîna l'envoi par les Anglais de leur flotte méditerranéenne à Tunis. Le bey fut contraint de retirer le décret, du fait qu'il s'appliquait aux Juifs de nationalité étrangère (J. Ganiage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF, 1959, p. 50). Les Juifs livournais étaient considérés comme des sujets du bey au même titre que les Twansa s'ils s'installaient et demeuraient effectivement à Tunis. Cependant, à l'époque de la conquête de l'Italie par Napoléon, les Juifs livournais demandèrent également la protection française. En effet, depuis le XVIIe siècle, par suite de capitulations entre la France et l'Empire ottoman, les commerçants étrangers étaient souvent considérés comme placés sous cette protection. Les États italiens se trouvant sous occupation française, la France se sentit obligée d'étendre sa protection aux Juifs livournais. En outre, de nombreux Juifs ayant l'intention de s'installer à Tunis obtinrent la nationalité française à Livourne.Au bout du compte, ce lien entre Juifs tunisiens et puissances étrangères devait attacher inextricablement la communauté juive tunisienne aux intérêts du colonialisme français. Toutefois, à la différence de l'Algérie, où la communauté juive toute entière était intégrée au système consistorial français et où tous les Juifs s'étaient vu accorder la nationalité française par le décret Crémieux (1870), les autorités françaises étaient réticentes à supprimer le statut "indigène" pour l'ensemble des Juifs tunisiens. Comme dans d'autres cadres coloniaux, la communauté juive fut subordonnée aux autorités françaises, sans parvenir toutefois à l'égalité juridique accompagnant les droits liés à la citoyenneté (sur la manière dont le passage à la domination coloniale a affecté les Juifs, voir Y. Tsur, "Takrit halvayot: Yehude Tunis be-maavar le shilton Kolonyali", Tsiyon, 66, 2001, p. 73-102).

En fait, ce que les populations arabes avaient ressenti comme une trahison - l'adoption massive de la culture européenne par les Juifs de Tunisie - adoption liée largement au traitement souvent vexatoire que l'Islam et l'empire ottoman réservaient aux Dhimmis - ce sont les populations juives séfarades, dont celle de Tunisie - qui allaient tristement le ressentir en Israël même par rapport à une culture "européenne" ashkénaze plus vexatoire encore envers les populations dites "orientales".

De manière assez paradoxale, ce sont les ashkénazes d'Israël qui allaient révéler - en les ostracisant - les racines profondément sémites et orientales des juifs de Tunisie et du Maghreb qui pensaient, à tort, s'être émancipé de cette culture et de ces racines "grâce" aux empires coloniaux; exactement comme l'Allemagne nazie allaient faire ressurgir le passé "sémite" d'une population qui s'estimait pourtant, à juste titre, profondément européenne.

Tout comme l'ashkénaze en Europe n'a pu échapper à son destin de Juif, le séfarade ne le pourra pas non plus.

Le défi auquel est confronté l'Etat d'Israël aujourd'hui réside précisément dans la reconnaissance de ce qu'il est véritablement: un peuple sémite résolument situé au proche-orient et qui doit composer avec ses frères arabes.

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