Jan
30
La Tunisie : entre l'Orient et l'Occident II

Lors de la prise de Tunis par les Espagnols en 1535, de nombreux Juifs sont faits prisonniers et vendus comme esclaves dans plusieurs pays chrétiens. Après la victoire des Ottomans sur les Espagnols en 1574, la Tunisie devient une province de l'Empire ottoman dirigée par des deys, à partir de 1591, puis par des beys, à partir de 1640. Dans ce contexte, les Juifs arrivés en provenance d'Italie joueront peu à peu un rôle important dans la vie du pays et dans l'histoire du judaïsme tunisien.

Dès le début du XVIIe siècle, des familles marranes rejudaïsées après leur établissement à Livourne à la fin du XVe siècle, quittent la Toscane pour s'installer en Tunisie, dans le cadre de l'établissement de relations commerciales. Ces nouveaux arrivants, appelés Granas en arabe et Gorneyim (גורנים) en hébreu, sont plus riches et moins nombreux que leurs coreligionnaires indigènes, dénommés Twansa. Ils parlent et écrivent le toscan, parfois encore l'espagnol, et constituent une élite économique et culturelle très influente dans le reste de la communauté italienne. Leurs patronymes rappellent leur origine espagnole ou portugaise. Rapidement introduits auprès de la cour beylicale, ils exercent des fonctions exécutives de cour -- collecteurs de taxes, trésoriers et intermédiaires sans autorité sur des musulmans -- et des professions nobles dans la médecine, la finance ou la diplomatie.

Même s'ils s'installent dans les mêmes quartiers, ils n'ont quasiment aucune relation avec les Twansa, auxquels des Juifs du reste du bassin méditerranéen se sont assimilés. Les Twansa parlent le dialecte judéo-tunisien et occupent une position sociale modeste. C'est pourquoi, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans le Maghreb, ces nouvelles populations ne sont guère acceptées, ce qui conduit peu à peu à la division de la communauté juive en deux groupes.

Dans ce contexte, les Juifs jouent un grand rôle dans la vie économique du pays, dans le commerce et l'artisanat mais aussi dans le négoce et la banque. Malgré les droits de douane supérieurs à ceux payés par les commerçants musulmans ou chrétiens (10 % contre 3 %), les Granas parviennent à contrôler et faire prospérer le commerce avec Livourne. Leurs maisons de commerce pratiquent en outre des activités bancaires de crédit et participent au rachat des esclaves chrétiens capturés par des corsaires et revendus à profit. Les Twansa se voient quant à eux concéder le monopole du commerce du cuir par les beys mouradites puis husseinites. Juifs livournais comme tunisiens travaillent dans le commerce de détail au sein des souks de Tunis, écoulant ainsi les produits importés d'Europe sous la houlette d'un amine musulman, ou dans le quartier juif.

En 1710, un siècle de frictions entre les deux groupes conduit à un coup de force de la communauté livournaise, avec un accord tacite des autorités. En créant ses propres institutions communautaires, elle provoque un schisme avec la population autochtone. Chacune possède désormais son conseil de notables, son grand rabbin, son tribunal rabbinique, ses synagogues, ses écoles, sa boucherie et son cimetière distincts. Cet état de fait est entériné par une taqqana (décret rabbinique) signée en juillet 1741 entre les grands rabbins Abraham Taïeb et Isaac Lumbroso. Cet accord sera renouvelé en 1784 avant d'être annulé en 1899. Cette taqqana fixe, parmi d'autres règles, le fait que tout Israélite originaire d'un pays musulman est rattaché aux Twansa tandis que tout Israélite originaire d'un pays chrétien l'est aux Granas. De plus, les Granas -- communauté plus riche bien que ne constituant que 8 % de la population globale -- assurent désormais un tiers du paiement de la jizya contre deux tiers pour les Twansa. Ce dernier point indique que la communauté livournaise, auparavant protégée par les consuls européens, s'est suffisamment intégrée en Tunisie pour que ses membres soient considérés comme dhimmis et taxés comme les Twansa.

Les différences socioculturelles et économiques entre ces deux communautés ne font que se renforcer au XIXe siècle. Les Granas, en raison de leurs origines européennes et de leur niveau de vie plus élevé mais aussi de leurs liens économiques, familiaux et culturels conservés avec Livourne, supportent difficilement de côtoyer leurs coreligionnaires autochtones, considérés comme moins « civilisés », et de payer des contributions importantes alors qu'ils ne représentent qu'une minorité des Juifs de Tunisie. De l'autre côté, les élites autochtones ne souhaitent pas abandonner leur pouvoir aux nouveaux venus, contrairement à ce que firent leurs voisins maghrébins, sans doute en raison de l'arrivée plus tardive des Granas en Tunisie. Les Granas se démarquent aussi géographiquement des Twansa, en s'installant dans le quartier européen de Tunis, évitant ainsi la Hara, et se rapprochent culturellement plus des Européens que de leurs coreligionnaires. Pourtant, les deux groupes gardent les mêmes rites et les mêmes usages à quelques variantes près et, hors de Tunis, les mêmes institutions communautaires continuent à servir l'ensemble des fidèles. De plus, l'ensemble des Juifs reste placé sous l'autorité d'un seul caïd choisi parmi les Twansa, sans doute pour éviter les interférences avec l'étranger.

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les Juifs font toujours l'objet de brimades et de mesures discriminatoires, notamment de la part du système judiciaire qui se montre arbitraire à leur égard, à l'exception toutefois des tribunaux hanéfites plus tolérants. Les Juifs sont toujours astreints au paiement collectif de la jizya -- dont le montant annuel varie selon les années, de 10 332 piastres en 1756 à 4 572 piastres en 1806 -- et doivent s'acquitter d'impositions supplémentaires (ghrâma) chaque fois que le trésor du souverain est en difficulté, comme le font parfois aussi les musulmans. De plus, ils sont périodiquement astreints à des travaux d'utilité publique et se voient imposer des corvées qui touchent principalement les plus pauvres des communautés. Au plan vestimentaire, la chéchia qui leur sert de coiffe doit être de couleur noire et enveloppée d'un turban sombre, à la différence des musulmans qui portent une chéchia rouge entourée d'un turban blanc. Les Granas, qui s'habillent à l'européenne, portent pour leur part des perruques et des chapeaux ronds comme les marchands chrétiens.

Au début du XVIIIe siècle, le statut politique des Juifs s'améliore quelque peu grâce à l'influence croissante des agents politiques des puissances européennes qui, cherchant à améliorer les conditions de vie des résidents chrétiens, plaident également la cause des Juifs que la législation musulmane classe ensemble. Mais, si les Juifs aisés -- qui exercent des charges dans l'administration ou dans le négoce -- parviennent à se faire respecter, notamment via la protection de personnalités musulmanes influentes, les Juifs démunis sont souvent victimes de brimades voire assassinés sans que les autorités ne semblent intervenir. Un observateur déclare qu'on les reconnaît « non seulement à leur costume noir mais encore à l'empreinte de malédiction qu'ils portent sur leur front ».

Toutefois, au-delà de ce climat difficile, les Juifs ne font pas l'objet d'explosions de fanatisme religieux ou de racisme conduisant à des massacres. Même si des pillages accompagnés de violences sont parfois signalés, ils se déroulent toujours dans un contexte de troubles touchant aussi le reste de la population comme en juin 1752 et septembre 1756 à Tunis. De plus, on n'assiste à aucune expulsion massive et les Juifs disposent d'une liberté de culte presque totale -- associant souvent leurs voisins musulmans à leurs fêtes -- contrairement à ce qui se pratique alors en Europe.

À la fin du XVIIIe siècle, Hammouda Pacha refuse aux Juifs le droit d'acquérir et de posséder des propriétés immobilières alors que l'apprentissage de l'arabe littéral et l'usage de l'alphabet arabe leur auraient aussi été interdits durant cette période. Enfin, quant au comportement de la population musulmane à l'égard des communautés, il varie de la volonté d'application rigoureuse de la dhimma pour les oulémas à l'absence d'hostilité de la population rurale, en passant par les violences de certaines franges urbaines marginalisées mais assurées de l'impunité.

L'inclusion des Juifs dans la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen, le 27 septembre 1791, et les décrets napoléoniens de 1808 suscitent une certaine sympathie pour la France parmi les Juifs de Tunisie qui sont tous sujets du bey. Ainsi, le chargé d'affaires espagnol rapporte en 1809 que « les Juifs sont les plus acharnés partisans de Napoléon ». On rapporte même que certains Juifs, y compris des Granas, portaient à cette époque une cocarde tricolore, acte sévèrement réprimé par Hammouda Pacha, qui refuse toute tentative de la France de prendre sous sa protection ses sujets juifs originaires de la Toscane nouvellement conquise par Napoléon. C'est dans ce contexte que l'article 2 du traité du 10 juillet 1822, signé avec le Grand-duché de Toscane, fixe la durée du séjour des Granas en Tunisie à deux ans ; au-delà, ils passent sous la souveraineté du bey et sont considérés sur le même plan que les Twansa.

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA