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La Tunisie : entre l'Orient et l'Occident III

Dès lors, l'action politique est vue comme un moyen pouvant mettre fin au statut d'exception frappant les Juifs, constituant « une véritable rupture dans l'univers mental des communautés juives, rupture qui brise le vieux monde de la soumission à l'ordre des choses » (Jacques Taïeb, « Réalité et perception de la condition juive en Tunisie (1705-1857) : un modèle maghrébin ? », p. 129). En 1853, le caïd de la communauté tunisienne, Nessim Samama, obtient l'abolition des corvées auxquelles ses coreligionnaires étaient jusqu'alors contraints. Malgré tout, les Juifs restent soumis au paiement de la jizya et de taxes exceptionnelles réclamées par le bey selon les besoins et font aussi l'objet de discriminations. Sur le plan vestimentaire, ils sont contraints de porter une chéchia noire et non rouge, un turban noir ou bleu foncé et non blanc et des chaussures noires et non de couleur vive. Ils ne peuvent vivre hors des quartiers qui leur sont attribués et ne peuvent accéder à la propriété immobilière. Enfin, lorsqu'ils sont les victimes de vexations ou de violences, ils ne reçoivent pas de réparation pour le tort subi.

Pourtant, la relation entre Juifs et Arabes se transforme radicalement à partir du milieu du siècle, du fait de l'irruption en Tunisie de puissances coloniales européennes, et en particulier la France. En effet, celles-ci s'appuient sur la présence de Juifs pour promouvoir leurs intérêts économiques et commerciaux : la situation de ceux-ci, souvent traités de manière inéquitable par les tribunaux tunisiens, sert de prétexte à des pressions sur le bey. L'affaire Sfez en 1857 est une illustration de ce nouveau contexte et l'occasion pour la France et le Royaume-Uni d'intervenir au nom de la défense des droits de l'homme et du combat contre l'absolutisme et le fanatisme afin de favoriser leurs entreprises.

Batou Sfez est un cocher juif au service du caïd de sa communauté, Nessim Samama. À la suite d'un incident de circulation et à une altercation avec un musulman, il est accusé par ce dernier d'avoir injurié l'islam ; des témoins confirment par la suite devant notaire avoir assisté à la scène. Inculpé et jugé coupable, selon le droit malikite et malgré ses protestations, il est condamné par le tribunal du Charaâ à la peine de mort pour blasphème et décapité à coup de sabre le 24 juin. Le souverain Mohammed Bey cherche par ce geste à apaiser les rancoeurs nées de l'exécution d'un musulman accusé d'avoir tué un Juif et à prouver que sa justice traite ses sujets équitablement. Néanmoins, la rigueur de la peine soulève une vive émotion dans la communauté juive et chez les consuls de France et du Royaume-Uni, Léon Roches et Richard Wood. Ceux-ci en profitent alors pour exercer une pression sur le souverain afin qu'il s'engage dans la voie de réformes libérales similaires à celles promulguées dans l'Empire ottoman en 1839. D'ailleurs, l'historien Ibn Abi Dhiaf évoque les Juifs tunisiens comme des « frères dans la patrie » (Ikhwanoun fil watan), même s'il reproche à certains d'entre eux de rechercher la protection des consuls étrangers avec exagération.

L'arrivée d'une escadre française en rade de Tunis oblige le bey à proclamer le Pacte fondamental le 10 septembre 1857, avec l'appui d'Ibn Abi Dhiaf semblant représenter l'attitude la plus favorable à l'égard des Juifs parmi les réformateurs, alors que d'autres sont plus sceptiques. Le texte change radicalement la condition des non musulmans : les Juifs tunisiens, considérés jusque-là comme des sujets de second rang, échappent au statut séculaire de la dhimma.

Toutefois, la hausse des dépenses publiques engendrées par les nouvelles institutions et de nombreux travaux publics conduit à une hausse de la mejba et à une révolte en avril 1864, la crise étant aggravée par des détournements de fonds et la dégradation des conditions économiques. Des attaques ont alors lieu contre les Juifs -- accusés de profiter de ces réformes -- ou leurs biens à Sousse, Gabès, Nabeul, Sfax et Djerba. Même si la constitution est suspendue dès les premiers jours de la révolte, finalement réprimée, les réformes précédentes restent en vigueur et les Juifs lésés sont indemnisés par le pouvoir. Néanmoins, les juridictions tunisiennes continuent de faire preuve d'une particulière sévérité à l'égard des Juifs dont les notables se tournent vers les consuls et des Juifs sont toujours l'objet de crimes restés impunis. Le pays devient le théâtre des luttes d'influence entre les nations européennes qui confèrent à certains notables des patentes de protection qui leur permettent, tout en conservant la nationalité tunisienne de se placer sous la protection des juridictions consulaires ; les principales puissances européennes qui y sont les plus favorables peuvent ainsi justifier leurs interventions dans les affaires intérieures du pays.

Les pressions de la France, qui trouve auprès de l'élite juive autochtone un médiateur réceptif, mais aussi de l'Italie et du Royaume-Uni, conduisent finalement à ce que le bey donne son accord pour l'ouverture d'une école de garçons à Tunis, effective le 7 juillet 1878, dirigée par David Cazès. L'ensemble du programme public français y est enseigné, dont le français, ainsi que l'hébreu et l'histoire juive, répondant ainsi aux attentes des familles souhaitant concilier enseignement moderne et culture traditionnelle. La prise en charge des enfants pour les repas, les vêtements, etc. contribue à accroître les effectifs, même si les écoles publiques continuent à accueillir le plus grand nombre d'élèves. Quant à la suppression rapide de l'italien, elle se fait au détriment de la communauté livournaise qui tente alors de promouvoir les intérêts politiques italiens et qui joue le rôle de modèle que les Twansa s'efforcent d'imiter en empruntant la voie de la culture française. Un système d'apprentissage de quatre ans est aussi mis en place pour former des jeunes à divers métiers -- menuisier, tapissier, forgeron, carrossier, horloger, électricien ou peintre -- afin qu'ils occupent un emploi salarié ou s'établissent à leur compte.

Cette concurrence produit une émulation entre les élites respectives et peut expliquer le dynamisme de la scolarisation des jeunes Juifs. Après cette école de garçons, une autre voit le jour à La Goulette en 1881, puis une école de filles (1882), une école maternelle de filles (1891) et une école mixte (1910) ouvrent à Tunis ; d'autres écoles ouvrent en 1883 à Sousse et Mahdia et en 1905 à Sfax. Une école agricole de garçons est également fondée en 1895 à Djedeida mais, n'attirant pas suffisamment de locaux, les élèves proviennent de Tripolitaine, d'Algérie et du Maroc. Pour la première fois, les filles sont donc scolarisées ce qui rompt avec la société juive traditionnelle.

Dans ces écoles de l'AIU accueillant près de 3 500 élèves des deux sexes à la veille de la Première Guerre mondiale, outre l'apprentissage fondamental du français, c'est surtout un nouveau système de valeurs qui est transmis aux élèves, en opposition aux tenants de la tradition au sein de la communauté. Par ailleurs, les écoles chrétiennes, catholiques ou protestantes, ouvertes à Tunis dans la seconde moitié du XIXe siècle attirent de plus en plus d'enfants des familles juives les plus éclairées. Ce processus s'étale dans le temps, de la classe la plus aisée jusqu'à certains des plus modestes éléments de la communauté.

Cependant, toutes les communautés locales n'évoluent pas au même rythme, et certaines ne sont que très faiblement concernées. Des difficultés sont rencontrées, comme à Bizerte, Béja et Mahdia, où les communautés ne peuvent fournir la contribution financière demandée. Quant aux Juifs de Djerba, ils refusent l'ouverture d'une école de l'AIU, comme ils boycottent déjà l'enseignement séculier instauré par les autorités françaises, malgré les pressions des notables juifs de la capitale et du caïd local et l'usage de la force; cette décision est un exemple rare et peut-être unique dans l'histoire de l'AIU. En effet, les rabbins frappent d'excommunication tout membre de la communauté qui coopérerait avec elle car, prenant l'exemple de Tunis où ils perçoivent un déclin du savoir et de la pratique religieuse, ils considèrent la proposition comme une atteinte à l'intégrité de leur communauté, lui préférant le système traditionnel d'enseignement rabbinique obligatoire pour les seuls garçons. En retour, les autorités du protectorat et les notables juifs de la capitale désignent longtemps les Djerbiens comme des « communautés arriérées, maintenues dans l'abjection et l'ignorance par des rabbins réfractaires à tout progrès »[Lucette Valensi et Abraham L. Udovitch, Juifs en terre d'islam : les communautés de Djerba, éd. Archives contemporaines, Paris, 1991, pp. 20-21].

Commentaires

Pierre BOYER (jadis conservateur des Archives d'outre-mer, que j'ai personnellement connu) dans son ouvrage "La vie quotidienne à Alger à la veille de l'intervention française, Hachette):

"Tout au bas de l'échelle sociale, tolérés au meme titre que les captifs chrétiens, à cette différence qu'ils sont de statut libre et qu'on ne peut les réduire en esclavage, mais tenus dans un mépris plus absolu, se trouvent les Juifs. La situation misérable faite à leur communauté est ce qui frappe d'abord les observations de l'époque. Le consul d'Amérique, Shaler, écrivant sous le règne d'Hussein Dey, remarque: Je crois qu'aujourd'hui, les Juifs d'Alger sont peut etre les restes les plus malheureux d'Israel."

Plus tard,

Pierre BAROLI, La vie quotidienne des Français en Algérie 1830-1834, Hachette:

"Un jour à Oran, quelques officiers voulurent visiter la synagogue. C'était par hasard, l'anniversaire de la prise de Constantine. Tous les Juifs présents se levèrent et firent aux Français une ovation en plein lieu saint."

Nom: 
Guy Fitoussi
Site: 
http://

La grande France, la belle France.

Vous avez mille fois raison de le rappeler.

Nom: 
Nanny
Site: 
http://

c'est la preuve que les Juifs d'Algérie avaient fait le choix de la colonisation

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