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La Tunisie : entre l'Orient et l'Occident IV

Avec l'établissement du protectorat français en Tunisie en 1881, une ère nouvelle s'ouvre pour les Juifs qui se trouvent face au pouvoir affaibli du bey et à celui dominant de la France. Une grande partie d'entre eux ont alors espoir de se soustraire à la domination auxquels ils sont assujettis depuis la conquête musulmane du Maghreb. Néanmoins, les Juifs seront quelque peu déçus par le nouveau pouvoir qui ne répondra pas toujours favorablement à leurs attentes.

Dans un premier temps, les Juifs ne souffrent pas d'antisémitisme de la part des nouveaux arrivants. Pourtant, le journal La Tunisie française se livre à de régulières attaques. De plus, du 26 au 29 mars 1898, une rixe entre Juifs et Arabes dégénère en émeutes durant lesquelles les Juifs sont molestés, leurs maisons pillées et leurs magasins mis à sac sans que la police n'intervienne. Malgré les condamnations prononcées, la responsabilité des troubles n'a jamais été clairement établie. Le contexte troublé de l'affaire Dreyfus ajoute encore à la crainte d'une explosion de violence ; sa résolution contribue toutefois à renforcer l'attachement des Juifs à la France et les encourage à présenter des revendications.

Si la présence française entraîne une francisation continue de la communauté juive, le rapprochement souhaité par ses élites ne se fait pas sans difficultés. L'extension de la juridiction française aux Juifs tunisiens accompagnée par la suppression du tribunal rabbinique et la possibilité de naturalisations individuelles deviennent des revendications prioritaires de l'intelligentsia moderniste ayant accédé aux universités françaises. Elles sont exposées pour la première fois par Mardochée Smaja en 1905, puis défendues dans l'hebdomadaire La Justice fondé en 1907. Si les représentants des Français de Tunisie soutiennent ces idées, l'administration du protectorat, le gouvernement français de la Troisième République et les instances rabbiniques conservatrices appuyées par les fractions les plus populaires de la communauté les combattent. Les musulmans modernistes critiquent eux une atteinte à la souveraineté et la création d'une inégalité entre ressortissants d'un même État.

En raison de sa position socioculturelle intermédiaire, l'élite juive autochtone francisée s'identifie aux valeurs républicaine et laïque pour refuser l'ordre arabe et musulman existant. Cette position permet à la fois de viser la promotion sociale et culturelle de la communauté et le maintien d'une identité forte grâce à un partenariat avec d'autres communautés et à la garantie offerte par la France. L'idéologie de l'école républicaine suscite aussi un grand enthousiasme au sein de la communauté. En effet, la culture universaliste transmise permet d'éluder la question nationale tout en offrant une échappatoire à la domination via la promotion socioprofessionnelle, après des siècles de relative stagnation, et l'acquisition d'un statut social plus valorisé. Le décloisonnement relatif de la société, avec l'apparition de lieux de sociabilité indépendants comme l'école, les cafés, le théâtre ou les clubs sportifs, participent de l'affranchissement des individus par rapport à leur groupe et leur religion et du délaissement des formes traditionnelles de la culture judéo-arabe qui perdurent toutefois dans les communautés de l'arrière-pays. Si de nouvelles synagogues sont construites dans toutes les villes, un net recul de la pratique religieuse est constaté, même si cela reste encore le fait d'une minorité parmi les plus aisés et les instruits. Ce phénomène est associé à une diminution de la connaissance de l'hébreu liée à l'absence de son enseignement dans l'école publique, où se rend une large majorité des enfants des deux sexes, même si le Talmud Torah n'a pas disparu dans les grandes villes.

Dès la fin du siècle, les familles disposant de ressources financières suffisantes font poursuivre des études secondaires voire supérieures à leurs enfants. Dans le même temps, la communauté prospère en profitant de l'économie coloniale. Même si les Juifs exercent toujours les métiers traditionnels du commerce, du négoce et de l'artisanat, les jeunes sortant des écoles et des centres d'apprentissage se font de plus en plus embaucher dans les ateliers, les magasins et les bureaux. Ils intègrent aussi le réseau de succursales de banques et d'assurances installées par des sociétés françaises, se lancent dans de nouveaux métiers, participent à la création des premières industries ou constituent des exploitations agricoles. La part d'employés augmente considérablement car les jeunes qui ont acquis la connaissance du français maîtrisent suffisamment le dialecte arabe pour servir d'intermédiaires entre leurs patrons français et leurs clients tunisiens.

Les enfants de la génération suivante sont poussés à aller au-delà de l'instruction primaire et accèdent aux professions libérales, après une formation en France ou en Italie, de médecins, de pharmaciens ou d'avocats. Les familles juives occidentalisées abandonnent alors leurs habitations traditionnelles (oukalas) de la Hara pour s'installer dans des appartements individuels en bordure de celle-ci ou, pour les plus aisés, dans les nouveaux quartiers européens de Tunis. Ces transformations économiques conduisent à une restructuration de la société juive : une bourgeoisie commerciale, industrielle voire agricole, une bourgeoisie libérale (avocats, médecins, pharmaciens et architectes), une classe moyenne (commerçants, artisans, employés et fonctionnaires), une classe ouvrière encore réduite et une masse de journaliers sans qualification, de malades et d'infirmes aux moyens très modestes qui ne survivent que par les subsides de la communauté ; ces derniers se retrouvent notamment dans la Hara de Tunis.

La scolarisation participe aussi de l'acculturation des nouvelles générations. Ainsi, le français devient la langue maternelle au même titre que l'arabe, quand il ne le remplace pas, et permet au quotidien l'émancipation et la mobilité sociale des individus. Dans le même temps, l'adoption de prénoms européens aux dépens des prénoms hébreux ou arabes, l'adoption du vêtement européen, l'acceptation des rythmes de travail hebdomadaires, la distanciation à l'égard des croyances et pratiques superstitieuses partagées avec les musulmans se répandent. Les femmes s'émancipent aussi par le changement de costume, mais à moins vive allure que les hommes et avec des décalages intergénérationnels et intrafamiliaux. Simultanément, l'autorité maritale et paternelle se module du fait du développement de l'instruction féminine, de la diffusion croissante des valeurs modernistes et de la plus grande instruction des nouvelles générations. De plus, l'âge au mariage se relève, les unions consanguines se font plus rares et celles entre Twansa et Granas plus fréquentes, la famille nucléaire s'éloigne de la famille élargie, etc.

Pour expliquer le départ des Juifs de Tunisie, Lucette Valensi rappelle que l'intégration à la société et à la culture dominantes n'était pas possible dans un État se proclamant arabe et musulman, une sécularisation ayant signifié la disparition de la communauté devenue une simple minorité. Même si, pour Claude Tapia, « attribuer des causes ponctuelles à ce vaste mouvement de population [...] ne rend pas compte du phénomène dans la totalité de ses dimensions ou de sa signification »[Claude Tapia, « Ruptures et continuités culturelles, idéologiques, chez les juifs d'origine tunisienne en France », Juifs et musulmans de Tunisie. Fraternité et déchirements, p. 349], Catherine Nicault estime que c'est probablement « parce qu'ils n'ont pas cru possible d'échapper au courant d'une histoire partout défavorable aux minoritaires dans les nouvelles nations arabes en formation, plus que pour toute autre raison conjoncturelle, que les Juifs de Tunisie ont décidé finalement » de quitter le pays[Catherine Nicault, « Les relations judéo-musulmanes en Tunisie. Rapport de synthèse », Juifs et musulmans de Tunisie. Fraternité et déchirements, p. 417]. Pour Haïm Saadoun, la situation au Proche-Orient a eu une influence marginale même si certains événements ont pu constituer un élément déclencheur du départ des Juifs. En réaction à ce départ émergent l'incompréhension et la perplexité des Tunisiens musulmans, d'où le chef d'accusation traditionnel de l'« ingratitude juive ».

En France, les arrivants se divisent entre une bourgeoisie francisée et une population plus modeste et moins occidentalisée. Ils connaissent des trajectoires différentes de celles de leurs coreligionnaires d'Algérie, devenus citoyens français depuis le décret Crémieux, puisqu'une partie d'entre eux sont des citoyens tunisiens, ce qui en fait des réfugiés et non des rapatriés. Mais ils reçoivent largement permis de séjour et cartes de travail, ce qui leur permet de retrouver une activité professionnelle, avant d'envisager une naturalisation. Installés à Paris (quartiers de Belleville et Montmartre), ils entament pour certains une migration vers les banlieues, au milieu des années 1960, comme à Sarcelles où ils représentent 56 % de la population juive en 1970, mais aussi à Massy, Antony, La Courneuve ou Créteil. Ils sont également nombreux dans le sud du pays (Marseille, Nice, Cannes, Montpellier, Toulouse) et la région Rhône-Alpes (Lyon, Grenoble).

Comme les autres Juifs orientaux, ceux qui émigrent en Israël travaillent comme main d'oeuvre dans l'agriculture, l'industrie et les services. Installés d'abord en Galilée et dans le Néguev, ils se retrouvent de nos jours à Jérusalem, Haïfa et Tel Aviv, Kiryat Shmona, Beït Shéan, Netivot, Ramla, Beer-Sheva et Dimona. Gardant des aspects de leur culture d'origine, certains continuent de célébrer les anniversaires de Rabbi Shimon bar Yohaï ou Rabbi Meïr auxquels sont associés les rabbins tunisiens ; un pèlerinage connu sous le nom de Hiloula du Néguev est aussi organisé sur la tombe d'un ancien rabbin de Gabès, Haïm Houri, inhumé à Beer-Sheva.

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