Sep
06
L'affaire Rosenberg: analyse psychologique d'une condamnation programmée d'avance

À moins d'une ultime mesure de grâce prise par le président Truman, Éthel et Julius Rosenberg monteront le 12 janvier sur la chaise électrique de la prison de Sing-Sing, laissant deux orphelins. Pour les uns les Rosenberg, espions atomiques, auront subi le juste châtiment du forfait dont ils sont accusés : avoir mis sur pied dès 1944 un réseau d'espionnage au profit de l'U.R.S.S. et avoir transmis à cette puissance les secrets de la bombe atomique. En prononçant sa sentence le Juge Kaufman n'avait pas craint de dire aux condamnés qu'ils " avaient détourné le cours de l'Histoire au détriment des États-Unis ", ajoutant : " Je crois que votre conduite a causé l'agression communiste en Corée..." Pour les autres, les Rosenberg sont les victimes innocentes d'une effroyable machination policière montée par le F.B.I. et le gouvernement américain en vue d'intimider le mouvement progressiste.

Serait-ce parce que seuls les communistes et leurs amis s'agitent et demandent la grâce des condamnés que la presse américaine et européenne observe un silence quasi total sur cette affaire ? Est-ce parce que l'on assassine légalement à Prague et que partout dans le inonde des innocents sont tués qu'il faudrait renoncer à tenter d'éclaircir cette version atomique d'une tragédie antique ? À Prague une femme réclamait l'exécution de son époux ; à New-York un frère voue délibérément sa sœur à la chaise électrique par sa déposition accusatrice...

Malgré la lecture attentive de l'imposant analytique du procès (1800 pages), nous ne sommes pas en mesure (et tel n'est pas notre rôle) de proclamer l'innocence ou la culpabilité des accusés. En revanche il est possible de faire diverses constatations et de poser certaines questions.

Des témoins " sans haine et sans crainte " ?

La culpabilité des Rosenberg a-t-elle été établie d'une manière telle qu'elle justifie l'exceptionnelle sévérité de la peine ?

Revenons aux faits. Le 15 juin 1950 le F.B.I. arrête David Greenglass, qui avait travaillé comme mécanicien aux usines atomiques de Los Alamos. Le 6 juillet il était inculpé d'espionnage au profit de l'U.R.S.S., l'enquête ayant établi que Greenglass - et lui-même l'ayant reconnu - avait reçu de l'argent d'Harry Gold, espion arrêté au moment de l'affaire Fuchs, auquel il aurait remis des croquis importants et un rapport sur les projets de Los Alamos. Un mois plus tard, le 16 juillet, Ethel et Julius Rosenberg, sœur et beau-frère de l'inculpé, étaient arrêtés à leur tour à la suite d'une déclaration de Greenglass et de sa femme Ruth accusant formellement les Rosenberg d'être l'âme du complot et de les avoir incités à entrer dans leur réseau d'espionnage.

L'accusation repose à peu près entièrement sur le témoignage des époux Greenglass, ainsi que la cour d'appel le reconnaissait en soulignant que " sans leur déposition le jugement n'aurait pu être confirmé ". Effectivement au procès sur les cent dix-huit témoins cités par l'accusation vingt-trois seulement comparurent à la barre. Cinq mentionnèrent les Rosenberg; trois seulement les impliquèrent dans l'affaire : le couple Greenglass et un certain Max Elitcher, ancien camarade de classe de Rosenberg, qui affirma que ce dernier, qu'il n'avait pas revu depuis des années, vint le trouver un beau jour pour lui demander d'entrer dans son réseau. Aucun document, aucune pièce à conviction, aucune preuve matérielle, n'ont pu être produits contre les Rosenberg, qui sont ainsi envoyés à la chaise électrique sur de simples témoignages oraux.

Rappelons quels sont ces témoins : David Greenglass et sa femme, qui ont avoué des crimes pour lesquels ils risquaient la peine de mort ; Max Elitcher, qui pour avoir commis un faux dans le passé vivait de son propre aveu dans la terreur du F.B.I. Peut-on considérer ces témoins comme ayant déposé " sans haine et sans crainte ", alors que les Greenglass avaient tout intérêt à charger à fond les Rosenberg pour se sauver eux-mêmes ? Extraordinaire personnage au demeurant que ce Greenglass qui, pour garder la vie et celle de sa femme, tue pratiquement par son accusation sa propre sœur et son beau-frère, avec lequel il avait eu jadis de sordides discussions d'intérêts. Est-il possible que la peine capitale puisse être infligée sans preuves matérielles irréfutables, sur la seule base de témoignages émanant de personnes impliquées dans l'affaire, et dont les déclarations, étant donnée leur situation de co défendants, devraient être par définition sujettes à caution ?

Disons tout de suite que Greenglass obtint la peine " de faveur " de quinze ans de prison, et que sa femme ne fut Jamais inculpée, pas plus que Max Elitcher.

Un mécanicien qui a de la mémoire

2 Les renseignements transmis ont-ils la valeur et l'importance que l'accusation leur a prêtées ?

Ce point, sans doute secondaire, n'est pas négligeable. Du point de vue juridique, il est vrai, le crime est établi par la seule conspiration, indépendamment des résultats obtenus ou de la valeur des informations transmises. Mais il est évident que l'on influait singulièrement sur la décision du jury en déclarant que les accusés avaient donné à l'U.R.S.S. le secret de la bombe atomique. Greenglass est un mécanicien qui reconnaît avoir échoué à de nombreux examens, et dont le travail d'espion se bornait, dit-il, à écouter et à questionner les interlocuteurs dont il voulait Obtenir des informations. Il prétend néanmoins avoir reconstitué de mémoire des croquis importants, y compris une coupe de la bombe atomique, documents qu'il aurait remis à son beau-frère Rosenberg. Il répéta cette performance au cours du procès (mais en dehors de la salle des séances du tribunal), c'est-à-dire cinq à six ans après l'événement.

Est-il vraiment concevable qu'un simple mécanicien ait pu faire des croquis aussi compliqués à partir de ce qu'il aurait entendu et sans jamais avoir pris aucune note ? Constatons que les grands savants atomistes Oppenheimer et Urey (1), le général Groves, bien que cités par l'accusation, ne furent pas appelés à comparaître. Sans doute le témoignage du docteur Konski, seul savant convoqué, a établi que les renseignements sur les moules de lentilles étaient importants, mais de là à parler de secret de la bombe atomique il y a une marge que l'accusation semble avoir franchi allègrement, donnant l'impression de vouloir influencer le jury.

Électrocutés pour l'exemple ?

La décision du jury et la sentence prononcée par le juge n'ont-elles pas été faussées par l'atmosphère dans laquelle s'est déroulé le procès ?

Certes les formes de la procédure ont été observées. Sur le fond il semble bien que dès l'ouverture du procès l'opinion du juge était faite, et que l'idée d'un acquittement lui paraissait impossible (2).

L'accusation s'efforça d'autre part de faire reconnaître par les Rosenberg leur affiliation communiste. Ceux-ci refusèrent de répondre, mais, aucun doute n'était possible sur leurs opinions. Le passé des accusés (Julius avait été renvoyé pour opinion subversive d'un emploi administratif), leurs relations, leurs lectures et leurs propres déclarations indiquaient suffisamment aux jurés qu'ils se trouvaient en présence de communistes (3).

Au moment de la décision comment le jury pouvait-il ne pas être influencé par ce fait ?

Les jurés avaient au fond à résoudre la question suivante : qui croire ? Les Greenglass ou les Rosenberg? Il faut considérer le climat dans lequel on se trouvait en mars 1951, au lendemain d'un hiver qui n'avait pas amené le retour des " boys " de Corée, comme Mac Arthur l'avait promis. Le jury admit entièrement la thèse des Greenglass.

Un autre point doit attirer l'attention. Dans cette affaire d'espionnage atomique les accusés étaient juifs ; les feuilles et les journaux antisémitiques soulignaient ce fait à l'envi. Or si aucun juif ne figurait dans le jury (ce qui peut paraître surprenant dans une ville comme New-York où la communauté juive représente le tiers de la population totale), le procureur et le juge étaient eux-mêmes juifs. On peut se demander si l'antisémitisme n'a pas joué dans l'affaire indirectement, et particulièrement dans l'appréciation de la peine.

Celle-ci, on le sait, était laissée à la discrétion du tribunal. Le juge Kauffman avait le choix entre des peines de prison ou la mort. N'a-t-il pas été déterminé à faire preuve d'une plus grande sévérité à l'égard de ses coreligionnaires d'une part pour dissocier la communauté juive des accusés, et d'autre part pour s'éviter des attaques des antisémites ? On peut raisonnablement supposer que si les Rosenberg n'avaient été ni juifs ni communistes ils n'auraient pas été aussi sévèrement frappés. Car enfin aucune condamnation à mort n'avait jusqu'à présent été prononcée aux États-Unis pour crime d'espionnage, même en temps de guerre. D'autres espions d'une plus grande envergure (ne serait-ce que le docteur Fuchs en Grande-Bretagne, ou Hary Gold) ayant commis et avoué des faits beaucoup plus graves n'ont été condamnés qu'à des peines de prison. Les espionnes Rose de Tokyo et Axis Sally, coupables du crime de haute trahison en temps de guerre, furent seulement condamnées à dix ans d'emprisonnement. Enfin est-il possible d'admettre que Ruth Greenglass, qui de son propre aveu a joué un rôle important dans l'affaire, soit libre, n'ayant jamais été inculpée, alors que Mme Rosenberg doit être exécutée pour avoir été le " soutien moral " de son mari ?

Pourquoi cette extraordinaire sévérité à l'égard des Rosenberg ? Le doute ne devrait-il pas jouer en faveur des accusés ? A-t-on voulu par ce châtiment terrible apaiser le mécontentement de l'opinion irritée d'une guerre longue et coûteuse en électrocutant " pour l'exemple " les deux communistes ?

Telles sont les questions que l'on ne peut s'empêcher de se poser. Un geste de clémence, plus facile à prendre pour M. Truman maintenant qu'il doit se retirer de la vie publique, en attendant une éventuelle révision du procès, suffirait déjà à dissiper le malaise que crée dans l'esprit de tout observateur impartial un procès que le procureur Saypol qualifia lui-même de " sous-produit nécessaire de l'âge atomique "...

1) En 1946 M. Urey déclarait au New York Times que " des données détaillées sur la bombe atomique demanderaient quatre-vingts à quatre-vingt-dix volumes que seul un ingénieur ou un scientifique serait capable de lire..."

(2) Au début du procès il rappela qu'il lui appartenait de déterminer la peine. La défense dut intervenir pour qu'il évoquât un éventuel acquittement.

(3) Un tronc pour une collecte de fonds pour les enfants des républicains espagnols et une pétition signée par Mme Rosenberg pour un candidat communiste au conseil municipal de New-York furent produits comme pièces à conviction. Julius Rosenberg ne cacha pas d'autre part son admiration pour l'U.R.S.S. dans sa lutte contre l'hitlérisme.

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