Jan
23
Le secret des livres à succès enfin révélé par la science

C'EST LE GENRE D'ÉTUDES scientifiques dont on raffole lors même qu'elles sont idiotes. Trois chercheurs du département des sciences informatiques de l'université Stony Brook, à New York, ont rendu publique, fin 2013, une enquête présentée comme la première du genre. Est-il possible de prédire, grâce à son style, le succès commercial d'un roman ? Pour eux, la réponse est " oui " et la méthode fiable à 84 %. Celle-ci a été fournie par un algorithme fondé sur la stylométrie, soit l'analyse statistique du lexique et de la syntaxe d'un auteur. Le programme que les universitaires ont mis au point a analysé un panel de 800 livres, formé des ouvrages classiques les plus téléchargés sur Gutenberg.org, des oeuvres lauréates des prix Pulitzer et de celles des Nobel de littérature.

Premier point commun à ces succès littéraires anglophones : ces ouvrages usent à l'envi des conjonctions de coordination (" et ", " mais "...) et de subordination (" comme ", " quand ", " que "...). Lorsqu'ils décrivent un processus psychique, ils le suggèrent par des verbes tels que " reconnaître " ou " se souvenir ". Autre point commun : ils sont rédigés avec un sens supérieur de la nuance (tiens !) et usent de tournures un peu plus finaudes que la simple trinité sujet-verbe-complément (re-tiens !). Par exemple, on y détecte plus souvent l'emploi de prépositions (" chez ", " avec ", " durant ", " grâce à ", " à côté de ", etc.)

A l'inverse, les oeuvres ayant été les moins téléchargées sur le site de vente en ligne Amazon détaillent les actions et les émotions de manière très explicite (" vouloir ", " aller ", " prendre ", " promettre ", " pleurer ", " crier ", " sauter ", " exhorter "). Elles ne lésinent pas sur les superlatifs et les qualificatifs extrêmes : " très ", " à bout de souffle ", " jamais ", " parfaitement ", " absolument ", " très ". Elles usent de clichés, parlent souvent d'amour, de coeurs " brisés ", d'individus " meurtris " et situent volontiers leurs intrigues dans des lieux typiques, baies, collines, plages ou bateaux. Ou encore, elles totalisent beaucoup de verbes, d'adverbes et d'interjections.

L'une des trois chercheurs, la professeure Choi, semble avoir été surprise par les résultats obtenus : " La complexité conceptuelle d'une oeuvre littéraire très réussie peut nécessiter une complexité syntaxique qui va à l'encontre de sa lisibilité ", conclut-elle.

Trente millions d'exemplaires

Ce ne serait en fait pas la première fois qu'une équipe d'universitaires cherche à déterminer la martingale du succès. Parmi ces utopistes aurait figuré une bande d'informaticiens qui rêvaient de l'oeuvre parfaite. Inévitablement, disaient-ils, elle brasserait quelques-uns des ressorts universels caractérisant les livres les plus vendus dans le monde depuis l'invention de l'imprimerie : la religion, la monarchie, le sexe et le suspense. Il suffisait de laisser faire un logiciel ayant ingurgité quantité d'ouvrages pour obtenir le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre. La tension était à son comble lorsque la première phrase s'afficha à l'écran : " Mon Dieu !, s'écria la reine. J'ai été violée. Mais qui est le coupable ? " C'est Mary Higgins Clark qui raconte cette anecdote en ouverture du documentaire Best-seller à tout prix, de Vassili Silovic et Annick Cojean (2006).

Gageons qu'une méthode plus empirique donnerait des résultats tout aussi efficaces. Prenons par exemple un extrait de Marc Levy, officiellement sacré, depuis le 15 janvier, romancier français vivant le plus lu dans le monde, avec 30 millions d'exemplaires écoulés : " Je t'ai trouvée, où que tu sois, je m'endors dans tes regards. Ta chair était ma chair. De nos moitiés, nous avions inventé des promesses ; ensemble nous étions nos demains. Je sais désormais que les rêves les plus fous s'écrivent à l'encre du coeur " (Vous revoir, Robert Laffont, 2005). Croisons-le avec quelques phrases tirées de la trilogie érotique " Cinquante nuances ", de la Britannique E. L. James, en tête des meilleures ventes de livres en France en 2013 : " Je suis sous le charme, Christian. Tu m'éblouis. J'ai l'impression d'être Icare et de voler trop près du soleil. " Nous aurons notre phrase idéale. Des promesses au soleil, des rêves qui éblouissent.

Commentaires

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Caracal
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Bel article écrit par Macha Séry dans le monde des livres du vendredi 24 janvier. Il manque peut-être une petite citation. N'est ce pas !

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