Jan
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Les ressorts de la colère ukrainienne

La place Maïdan, coeur bouillant de la contestation en Ukraine, focalise l'attention. Mais il faut considérer le pays dans sa diversité, dans sa complexité, dans son histoire, pour cerner les ressorts de cette colère civique qui s'exprime depuis deux mois, malgré le froid, l'autisme du pouvoir et les violences policières. Une colère qu'on a excessivement attribuée à une passion pour l'intégration européenne.

Indépendante depuis la disparition de l'URSS, l'Ukraine fut longtemps réprimée dans son identité politique, culturelle, linguistique et religieuse. Sa population a été suppliciée par le régime soviétique. Dans un livre remarquable, Terres de sang (Gallimard, 2012), l'historien américain Timothy Snyder a restitué l'horreur qu'a été le Holodomor, la grande famine de 1932-1933. Soit l'extermination par la faim, planifiée et organisée pour briser les résistances à la collectivisation. La population ukrainienne a constitué l'essentiel des 3,3 millions de victimes.

Depuis son indépendance en 1991, l'Ukraine s'est définie davantage par ce qu'elle ne voulait pas être - inféodée - que par ce qu'elle était. La souveraineté nationale est la matrice de la vie politique. Que ce soit le Parti des régions du président, Viktor Ianoukovitch, ou l'opposition, tout le monde prétend défendre l'indépendance du pays. Mais chacun se positionne différemment, en fonction de l'existence de deux Ukraine : celle de l'Ouest, berceau du nationalisme, hostile à tout signe d'ingérence russe ; celle de l'Est, russophone, aux liens culturels et économiques étroits avec le voisin. A ce jour, aucun leader n'a trouvé les mots pour s'adresser à l'ensemble de la nation.

L'esprit contestataire et frondeur de la population est remarquable. La grève des mineurs, à l'été 1989, l'avait déjà illustré. Depuis, l'expression la plus spectaculaire de cette conscience civique a été la " révolution orange " de 2004 pour dénoncer les fraudes à l'élection présidentielle. Elle avait été précédée d'une vague de manifestations après la découverte, en novembre 2000, du cadavre du journaliste d'opposition Gueorgui Gongadze. Mais on peut aussi citer d'autres mouvements, de nature sociale, comme la révolte des petits entrepreneurs contre la pression fiscale, qui avait réuni près de 40 000 personnes au coeur de Kiev en novembre 2010.

La politique ukrainienne est une basse-cour pleine de fureur, de figures médiocres, de corruption, de votes parodiques, exaspérant depuis des années les interlocuteurs européens ou les experts du Fonds monétaire international (FMI). On a longtemps commis une erreur d'analyse en opposant schématiquement nos " amis ", les forces orangistes dites " pro-européennes ", à des forces russophones et " pro-moscovites ", incarnées par le Parti des régions. En réalité, les premières employaient les mêmes méthodes que les secondes, qui elles-mêmes se souciaient de protéger leurs intérêts, et non de servir le Kremlin. D'où la défiance généralisée contre les élites politiques.

Pluralisme oligarchique

Héraut de la " révolution orange ", le président Viktor Iouchtchenko a gâché son mandat en se consacrant à une lutte acharnée contre son ancienne alliée Ioulia Timochenko, qui sera emprisonnée par son successeur, Viktor Ianoukovitch. Depuis, Iouchtchenko n'a plus aucun poids dans le débat public. Quant à l'ancienne premier ministre, a-t-on assez noté que sa libération n'est pas une demande prioritaire des manifestants ?

Depuis son élection en février 2010, Ianoukovitch n'a cessé de louvoyer entre l'UE et la Russie, rêvant d'obtenir le maximum auprès de chacun, sans jamais renoncer à rien. Entre 1994 et 2005, Leonid Koutchma avait appliqué la même recette. La crise politique actuelle s'est nouée car Ianoukovitch a dû sortir de cette ambiguïté. En décidant de tourner le dos à l'accord d'association, négocié avec Bruxelles depuis des années, il a trahi son engagement, dévalué sa parole et brisé le consensus inédit mais fragile qui liait le Parti des régions et l'opposition sur l'Europe. Dès lors, la fuite en avant répressive et géopolitique (vers Moscou) était sa seule alternative.

L'Ukraine est le lieu d'un pluralisme oligarchique, inexistant en Russie depuis l'instauration d'un " pouvoir vertical " par Vladimir Poutine, après son élection en 2000. Ce pluralisme a longtemps signifié l'impossibilité d'une confiscation des pouvoirs par un seul clan. Voter reste un acte citoyen significatif, malgré les déceptions successives. Les journaux et les chaînes de télévision offrent un traitement varié de l'information, en fonction du positionnement de leur propriétaire.

Enfin, les libertés d'expression, de réunion et d'association sont considérées comme inaliénables. Constitutives de la souveraineté nationale, elles forment un socle identitaire qui définit positivement le pays par rapport au grand voisin russe, miroir et repoussoir. Voilà pourquoi les lois répressives sans précédent, votées par les députés le 16 janvier, ont suscité une onde de choc : elles portent atteinte à l'organisation traditionnelle du débat public en important de Moscou des recettes liberticides. Voilà aussi pourquoi l'instauration éventuelle de l'Etat d'urgence aurait des conséquences imprévisibles sur l'intégrité du pays.

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