Jan
25
Mikhaïl Khodorkovski: Ma vie derrière les barbelés, un témoignage édifiant sur la justice en Russie

Après dix ans d'enfermement, l'ancien oligarque russe a été libéré, le 20 décembre 2013. Il raconte au journaliste Alexandre Minkine le quotidien des camps : leurs lois, leurs zones, leurs patrons et le statut d'" extraterrestre " dont il a bénéficié

J'ai retrouvé Mikhaïl Khodorkovski à Zurich, dans un restaurant. L'ancien oligarque russe a accepté de me donner sa première interview depuis la conférence de presse qu'il avait tenue à Berlin le 22 décembre 2013, deux jours après sa libération. Au menu, peu de politique : l'homme libre qu'il est désormais ne veut ni se répéter ni en dire davantage à ce sujet. La discussion porte sur un thème autrement plus grandiose. C'est un thème russe. La prison, l'univers du camp, la " zone ", comme disent ses habitants.

Cet homme de 50 ans au sourire encore timide fut jadis l'homme le plus riche de Russie. Puis, pendant dix ans et trois mois, il fut le " zek " Khodorkovski, un prisonnier très particulier.

Le monde croyait que vous n'en sortiriez jamais...

C'est aussi ce que je pensais ! Quand on vous promet quelque chose de positif, il vaut mieux ne pas y prêter attention, ne pas se réjouir. Parce que si l'on se réjouit en vain, c'est dur ensuite. Chacun a sa manière de réagir. La mienne est de vivre en suivant le principe " ne crois pas, ne crains rien, ne demande rien ". S'ils ne m'avaient pas demandé de rédiger ma demande en grâce, je ne l'aurais pas fait.

Qui vous l'a proposé ?

Hans Dietrich Genscher - l'ancien ministre allemand des affaires étrangères - . Pas personnellement, bien sûr. Par l'entremise d'un avocat. Mais je savais que Poutine était derrière.

Et comment le saviez-vous ?

Je le savais. Je l'ai entendu. Je l'ai lu. Les détails importent peu ici.

Et pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé de vous libérer ?

Je pose la même question à tout le monde. J'ai ma propre version des choses, qui tient un peu de la théorie de la conspiration. Je pense qu'une partie de l'entourage de Poutine a pris un peu trop ses aises aux yeux du président. C'était une façon de montrer à ces gens qu'ils ne peuvent pas toujours influencer ses décisions. (La serveuse apporte une soupe de poisson fumante. Il sourit.)

Et là-bas, au camp, la nourriture était chaude ou froide ?

Dans la " zone " ? Les repas sont chauds. Tout ce qui tient à la nourriture, chaude, froide, bien préparée ou non, tout cela dépend des prisonniers. Ce sont eux qui sont à la cuisine. Par conséquent, s'ils servent les repas froids ou s'ils cuisinent très mal, les conflits sont immédiats.

Comment s'est passée votre arrivée ?

La première zone dans laquelle je me suis retrouvé était une zone noire...

Une zone noire ? C'est-à-dire ?

Il y a trois types de zones dans l'univers des camps. Trois catégories de règles internes, si vous voulez. La zone noire, la zone rouge et la zone de régime. La zone normale, c'est la zone de régime. Les règlements et les lois s'y appliquent de A à Z. Dans la zone noire, ce sont des détenus de droit de commun qui commandent.

Les fameux " vory v zakone ", ces rois de la pègre russe ?

De nos jours, il n'y a plus tant que ça de " vory v zakone ". Disons qu'il s'agit plutôt de figures du crime, des " autorités ", qui exécutent ce que l'administration du camp leur dit de faire. Mais l'administration pénitentiaire est toujours en retrait, cachée derrière leur dos. Et dans les zones noires, ce ne sont pas les règlements officiels d'ordre interne qui s'appliquent, mais " la notion " - règle coutumière codifiant les comportements et leurs conséquences dans la zone - . Dans la zone rouge, en revanche, l'administration utilise des " zeks " - diminutif de " prisonniers " - pour gérer les autres détenus. Il n'y a pas de loi, ou plutôt il y a celle des détenus, l'arbitraire complet. Les règles sont complexes et connues. Ainsi, dans la zone noire, on ne parle pas le " mat " - argot à connotation sexuelle - .

Dans la zone noire, tout ou presque est possible : le détenu peut aller se promener. Ce qui est impossible en zone de régime. Dans le camp noir, le cuisinier peut mettre de côté quelques aliments qui lui conviennent, les apprêter pour l'administration du camp et ne pas s'oublier au passage. Dans une zone de régime, c'est exclu.

Où vaut-il mieux se retrouver ?

Pour un détenu ordinaire, soit 90 % des prisonniers, le camp de régime est préférable. Pour les 10 % qui disposent de quelques ressources ou d'une autorité particulière dans la pègre, la zone noire vaut bien mieux. Ils y disposent du téléphone, d'aliments, de vodka, de drogue. Quant à moi, c'était égal...

Et qui vous a expliqué tous ces usages, le mode d'emploi de la zone ?

Les Russes ont une idée assez claire de ce qu'est la prison. J'ai lu Soljenitsyne et Chalamov. Et avant de me trouver dans la zone, j'ai passé deux ans en préventive. Plus concrètement, quand vous arrivez, on vous dit tout de suite que vous êtes dans une zone noire, par exemple. L'adaptation se fait progressivement. D'abord, je me suis retrouvé en " quarantaine ", dans un baraquement à l'écart, où un détenu local expérimenté, un " moujik " - responsable - , m'a tout expliqué en détail à mon arrivée. C'est une instruction au sens littéral du terme.

Vous êtes donc rapidement entré dans le moule...

Je n'ai pas été surpris. A une exception. En arrivant au camp, j'ai été convoqué devant une commission d'attribution qui décide de ce que l'on va faire du prisonnier dans la vie du camp. Et là, le chef me demande : " Vous êtes qui dans la taule ? " - Quel est votre rang dans le monde de la pègre ? -

Je l'ai contemplé, muet de stupeur. Si ce n'avait pas été le commandant de l'établissement, j'aurais peut-être compris. Mais cette question, ce vocabulaire, dans ce bureau officiel... Je ne m'attendais pas à ce qu'il parle en argot des camps. Il y a eu comme une dissonance cognitive. (Il sourit.)

Et qu'auriez-vous dû répondre ?

Il ne manque pas de réponses possibles. Chaque catégorie de prisonniers est baptisée par une " couleur " - catégorie à laquelle appartient le détenu - . La couleur la plus basse se résume à des sobriquets insultants, les " déchus " par exemple. Ensuite, il y a les " laquais ", les " moujiks "...

Et vous-même, qu'étiez-vous ?

Quand on a abordé le sujet, je leur ai dit : " Les gars, il va vous falloir corriger votre système, parce qu'une nouvelle couleur est apparue dans les prisons russes : les prisonniers politiques. " Et la différence est capitale. Mes compagnons ont compris. Ce sont des gens sensés. Ils ont simplement décidé que j'étais un extraterrestre. La vie du camp est ainsi faite : toutes sortes de gens y vivent et parmi eux un extraterrestre. Et on peut faire avec. On lui pardonne aussi beaucoup.

C'est-à-dire ?

Après dix ans d'enfermement, l'ancien oligarque russe a été libéré, le 20 décembre 2013. Il raconte au journaliste Alexandre Minkine le quotidien des camps : leurs lois, leurs zones, leurs patrons et le statut d'" extraterrestre " dont il a bénéficié:

L'administration pénitentiaire avait, par exemple, la hantise que l'on me photographie dans le camp. J'étais en zone noire. Des détenus avaient des téléphones et donc de quoi me photographier. Un jour, un type me dit : " Je peux te prendre en photo ? " Je réponds : " Vous savez que vous n'échapperez pas aux problèmes ensuite ? " " C'est mon affaire, je m'en occupe ", déclare-t-il. " Très bien, lui ai-je dit. Mais je ne te regarderai pas, je ne t'ai pas vu me prendre en photo. " Je suis un homme prévoyant. Il a pris la photo, elle est parue dans un magazine et il en a tiré 300 dollars, pas si mal pour un détenu. Mais dans le camp, ce fut aussitôt le branle-bas de combat. On me convoque à l'administration du camp : " Qui vous a photographié ? " " Qu'est-ce que j'en sais ? ", fut ma réponse. J'ai fini par m'en tirer.

Quelque temps plus tard, je suis à nouveau convoqué. Mais cette fois au " kremlin ". Dans chaque zone, il y a un kremlin, c'est la baraque où loge " l'observateur ", le caïd du camp. " Pacha le Mongol ", notre observateur, qui m'avait convoqué, m'y attendait. Un garçon tout ce qu'il y a de plus normal, 26 ans, et probablement un casier déjà chargé. Et le voilà qui se met à m'interroger comme les gardiens du camp auparavant : qui a pris la photo ?, comment ? etc. " Pacha, lui ai-je dit, pourquoi pensez-vous (j'ai toujours pris garde de vouvoyer les gens) donc que je devrais vous répondre ? " Au camp, chacun sait ce qu'il en coûte de ne pas répondre à ce personnage-là. Et pourtant. Nous sommes restés debout à nous regarder fixement. Puis il m'a dit : " Bon. Venez donc visiter ma baraque. " Et nous voilà partis. Voilà comment, dans la zone, les rôles se répartissent.

Vous êtes-vous parfois senti menacé par les autres détenus ? Ou par l'administration ?

Non. Je ne me suis pas fait de bile, et surtout pas à ce propos. A quoi bon ? Qu'est-ce que j'aurais pu faire pour me protéger ?

Pourquoi ne vous a-t-on pas tué ?

La réponse est simple. Poutine l'avait interdit.

Vous en êtes sûr ?

C'est une supposition. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Mais après six mois, j'ai compris qu'il y avait une stricte interdiction de me toucher.

Pensez-vous parfois au juge Viktor Danilkine, qui vous a condamné ? Que pensiez-vous de lui lorsque vous l'observiez depuis votre cage de verre au tribunal de Khamovnitcheski ?

Au début, je me suis demandé s'il comprenait ce qui se passait. Après six mois, il est devenu évident qu'il comprenait parfaitement. Depuis lors, j'ai été pris de malaise, d'inconfort même en le regardant. Je me suis mis à sa place, j'ai pensé : pourrais-tu dire ce qu'il dit ?

C'est de la pitié ?

On peut le dire ainsi.

Propos recueillis par Alexandre Minkine

Alexandre Minkine

est journaliste au quotidien russe " Moscovski Komsomolets ", auteur notamment d'" Une âme douce. Tchekhov revisité " (éditions des Syrtes, 272 pages, 21 euros).

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