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Roger-Pol Droit, Pour en finir avec Heidegger,

Dans un ouvrage collectif remarquable qui paraît sous sa direction cette semaine, le philosophe Emmanuel Faye analyse en profondeur cet élément crucial. Il montre en détail comment, pour Heidegger, « les juifs n'ont plus de place dans le monde, ou plutôt ils n'en ont jamais eu ».

Ce chercheur rigoureux, qui a déjà publié en 2005 « Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie », conclut cette fois: « Tel est ce qui constitue le pire dans les réflexions des » Cahiers noirs « : avoir élevé l'antisémitisme au rang d'une nécessité prétendument ontologique et métaphysique, ou même « destinale » (Roger-Pol Droit, Pour en finir avec Heidegger, Le Point, 6 février 2014, pp. 94-96). »

Emmanuel FAYE (sous la direction de) HEIDEGGER, LE SOL, LA COMMUNAUTÉ, LA RACE

« Avis de tempête. La petite chapelle des disciples français de Heidegger est en vigilance orange. Cette microsecte, encore active dans notre pays, est aujourd'hui menacée de tsunami. Le séisme annoncé vient d'Allemagne, et il est signé de Martin Heidegger lui-même ! En mars sera disponible une volumineuse première partie de ses « Cahiers noirs ». Ces 33 « Schwarzen Hefte » ont été rédigés par le penseur à partir de I930, puis tout au long de sa vie. Il a lui-même décidé que cet ensemble de notes personnelles, réflexions et remarques devait figurer dans son intégralité à la fin de ses « Oeuvres complètes ».

Avant même que ce volume ne soit disponible (chez l'éditeur Klostermann, dans le cadre de la Gesamtausgabe, les oeuvres complètes du penseur), ce qui en a filtré émeut la presse allemande, affole en France les derniers thuriféraires du mage de la Forêt-Noire. C'est peu dire qu'ils sont très mal à l'aise. Peter Trawny, directeur du nouvel Institut Martin Heidegger de Wuppertal et éditeur de ce premier volume de l 200 pages, a lui-même souligné récemment, dans Die Zeit, que le ressentiment antijuif y « prend une dimension effrayante », parce que l'antisémitisme s'y trouve « transformé en philosophie ».

Voilà donc confirmée l'inspiration antijuive fondatrice de cette pensée, que les gardiens du temple heideggérien avaient toujours niée ! De fait, ces « Cahiers noirs » sont parsemés de réflexions indiscutablement antisémites. Virulentes, obscènes. Dans l'esprit de l'infâme brochure du « Protocole des sages de Sion », Heidegger dénonce l'existence d'un « judaïsme mondial» (Weltjudentum), déraciné et calculateur, qui ne serait que « trafic » et manoeuvres d' « usuriers ». Il se préoccupe du combat à mener contre ce qu'il appelle, dans une lettre de I929, l'« enjuivement (Verjudung) au sens large » de la culture européenne (entendez l'individualisme, le rationalisme, la démocratie, sans oublier le « christianisme juif »).

ans ces « Cahiers », Heidegger affirme l'« absence de monde (Weltlosigkeit) du judaïsme ». Cette notion ne se réfère pas seulement au thème antisémite bien connu du cosmopolitisme apatride. Elle indique que le judaïsme, selon Heidegger, empêcherait d'avoir accès à l'être. Ce qui revient, en termes abscons et fumeux, à dire que les juifs ne sont pas des êtres humains. En effet, à la différence des humains, qui sont toujours des êtres-dans-le-monde, les animaux, pour Heidegger, sont « pauvres en monde » (weltarm). Si les juifs sont dépourvus de monde (weltlos), alors ils sont moins que des bêtes, hors de toute humanité.

Dans un ouvrage collectif remarquable qui paraît sous sa direction cette semaine, le philosophe Emmanuel Faye analyse en profondeur cet élément crucial. Il montre en détail comment, pour Heidegger, « les juifs n'ont plus de place dans le monde, ou plutôt ils n'en ont jamais eu ». Ce chercheur rigoureux, qui a déjà publié en 2005 « Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie », conclut cette fois: « Tel est ce qui constitue le pire dans les réflexions des » Cahiers noirs « : avoir élevé l'antisémitisme au rang d'une nécessité prétendument ontologique et métaphysique, ou même « destinale » (Roger-Pol Droit, Pour en finir avec Heidegger, Le Point, 6 février 2014, pp. 94-96). »

Les recherches internationales sur les relations de la pensée de Heidegger au national-socialisme connaissent actuellement un nouveau dynamisme. En témoigne ce volume qui réunit sous la direction d'Emmanuel Faye un ensemble d'études de Johannes Fritsche (Istanbul), Jaehoon Lee (Paris), Sidonie Kellerer (Cologne), Robert Norton (Notre Dame, Indiana), Gaëtan Pégny (Berlin/Paris), François Rastier (CNRS, Paris) et Julio Quesada (Xalapa).

Sont étudiés des concepts majeurs de la doctrine heideggérienne tels que ceux de sol, de communauté et de race, mais aussi de subjectivité et de vérité, qui attestent l'enracinement national-socialiste de sa conception duDasein et la destruction programmée de la phénoménologie husserlienne.

Les apports de la philosophie, de la philologie et de la contextualisation historique sont mobilisés pour montrer notamment comment Heidegger a réécrit après 1945 sa fameuse conférence de 1938 : « L'époque des images du monde », afin de transformer en prise de distance son implication radicale dans le nazisme.

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