Jan
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Soudan du Sud : Un pays en plein suicide

Il n'y a qu'une chose sur laquelle s'accordent les responsables du Soudan du Sud : leur pays court au suicide. En cinq semaines de violences, des villes importantes ont été ravagées, prises, perdues, une épuration ethnique s'est mise en place. Le nombre des victimes pourrait dépasser la dizaine de milliers. Et les Nations unies recensent désormais 560 000 déplacés, dont 76 000 sont hébergés sur les bases de la mission de l'ONU au Soudan du Sud (Minuss) en raison des menaces pesant sur leur sécurité, pour des raisons ethniques.

Dans ce grand naufrage, la signature, jeudi 23 janvier, d'un accord de cessez-le-feu à Addis-Abeba, en Ethiopie, entre les deux camps aux prises sur le terrain est une bouée de sauvetage lancée au milieu de l'océan : une solution antinoyade immédiate, mais sans garantie de retour à la terre ferme.

Vu des couloirs d'hôtel d'Addis-Abeba, l'accord entre ennemis sud-soudanais (une cessation des hostilités limitée essentiellement à une injonction d'arrêter les attaques) devrait théoriquement envoyer dans les meilleurs délais rebelles et loyalistes dans leurs casernes.

Mais aucun des deux camps n'est homogène. Du côté de Riek Machar, on trouve des groupes armés ou des milices (comme l'Armée blanche, vaste coalition de groupes locaux) qui se définissent plus par leur opposition au président Salva Kiir que par leur soutien au chef des rebelles. Il y a peu de chances, estiment des sources contactées par Le Monde, que les multiples commandants rebelles s'estiment tous liés par la signature de la délégation Machar.

Seyoum Mesfin, l'ancien ministre éthiopien des affaires étrangères qui dirige la délégation de l'IGAD (l'organisme régional des pays de la Corne de l'Afrique), l'a signalé lors de la signature : " Je suis persuadé que les défis de l'après-guerre seront plus importants encore que la guerre elle-même. Le processus sera imprévisible et délicat. " Quelques jours plus tôt, sous le sceau de l'anonymat, une source impliquée à ses côtés dans les négociations résumait le climat en termes plus durs encore : " Un cessez-le-feu ne servira bien entendu à rien, mais il faut à tout prix faire semblant d'y travailler, pour mener en parallèle d'autres actions et essayer d'éviter la catastrophe. "

Parmi les priorités figure celle de " briser le tête-à-tête ", assure la même source, entre Salva Kiir, contesté dans son propre camp, et Riek Machar, son ex-vice-président, démis de ses fonctions pour couper les ailes à ses ambitions quelques mois plus tôt. Asseoir ces deux hommes à la table d'un éventuel gouvernement d'union nationale serait stérile : ils ont déjà partagé le pouvoir et ont fini les armes à la main. Alors les médiateurs espèrent ranimer la vie politique sud-soudanaise en s'appuyant sur le parti au pouvoir, le Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM), et sur la libération de 11 détenus, qui ont fait l'objet d'un accord séparé, également signé jeudi soir.

Ces onze personnalités politiques ont été arrêtées à Juba, lors de l'éclatement de la crise le 14 décembre 2013, par les forces loyalistes, qui les accusent d'avoir trempé dans une " tentative de coup d'Etat " aux côtés de Riek Machar. Ces accusations n'ont été relayées par aucun gouvernement, aucune institution internationale, à la grande colère des partisans de Salva Kiir. Avant la signature de l'accord d'Addis-Abeba, une source au sein du SPLM expliquait au Monde sa solution pour les détenus : " On doit les envoyer devant un tribunal militaire, les juger, les condamner, et les exécuter. Il faut que le sang coule, ce sont des traîtres. " Il faudra cependant attendre leur sortie pour connaître leurs intentions.

Mais la crise sud-soudanaise ne se joue pas seulement dans les combinaisons politiques de la capitale. Les forces loyalistes ont regagné du terrain grâce à l'appui des troupes ougandaises. Bor, Malakal et Bentiu, les trois villes principales où les garnisons s'étaient mutinées, ont été reprises. Mais les rebelles restent parfois tout près.

A une vingtaine de kilomètres au sud de Bor, la veille de la signature de l'accord, une colonne rebelle s'est abattue sur Mingkama, pillant le dépôt du Programme alimentaire mondial et contraignait les humanitaires à évacuer, comme dans de nombreuses autres régions des Etats d'Unité, du Nil supérieur ou de Jonglei. Malgré l'entrée en vigueur, vendredi soir, du cessez-le-feu, la Minuss relevait plusieurs " combats sporadiques ".

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