Jan
25
Turquie et Ukraine, un besoin d'Europe

La monnaie de l'un s'effondre. La police de l'autre tape, de plus en plus fort, sur des manifestants qui refusent de quitter la rue. Leurs gouvernements vacillent, mais ni le vice-premier ministre turc, Bülent Arinç, ni le premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, n'ont bien sûr annulé leur déplacement à Davos. Ils savent distinguer l'essentiel de l'accessoire. Priorité aux annuelles mondanités suisses, où les deux hommes représentaient au moins des gouvernements élus dans des conditions à peu près démocratiques. Contrairement à ces autocrates respectables et autres dictateurs à visage humain dont Davos ne craint pas le commerce.

Ces représentants de deux grands pays qui sombrent dans leurs crises aux frontières de l'Europe avaient en principe mieux à faire que d'aller échanger les habituelles banalités mondialisées avec banquiers et ministres venus de plusieurs continents. Le temps qu'ils ont passé en parlottes inconséquentes aurait été mieux utilisé à travailler sur les réformes dont leurs pays ont besoin, et que leurs peuples réclament.

Les deux crises sont différentes, mais un fil commun les relie : le désir d'Europe - et son absence. C'est directement la raison pour laquelle les opposants ukrainiens continuent jour après jour de manifester - ils protestent contre le choix fait par le président Viktor Ianoukovitch d'un rapprochement économique et diplomatique avec Moscou, antinomique avec une alliance avec Bruxelles.

Mais l'Europe est aussi au coeur de la crise turque. Le gouvernement du premier ministre Recep Tayyip Erdogan a choisi de répondre à deux crises récentes (les manifestations du mois de juin 2013 et une enquête récemment déclenchée sur l'éventuelle corruption de certains de ses proches) par un durcissement paranoïaque. L'heure est à la dénonciation fumeuse de complots de toute sorte - forces étrangères indéterminées ou mouvement islamiste concurrent du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis plus de dix ans.

Cette crise du régime avait été précédée de plusieurs années où la Turquie avait étonné ses voisins tant par le rythme de son développement économique que par la réalité de ses réformes politiques. Cette libéralisation allait de pair avec le projet du pays de rejoindre un jour l'Union européenne. Et c'est à partir du moment où, sous l'influence de la France du président Nicolas Sarkozy, l'Europe multiplia les obstacles à cette adhésion, que le gouvernement turc s'enferma peu à peu dans une attitude de défi autoritaire. De la libéralisation des années initiales, faite d'ouverture sur la société civile et de main tendue aux non-islamistes, on passa peu à peu à une sorte de démocratie non libérale.

L'Europe n'est pas responsable de ces deux crises majeures qui se déroulent à ses portes, mais elle en détient les clés. Son premier devoir est de maintenir, aussi longtemps que possible, le dialogue avec ces deux pays. Malgré les durcissements autoritaires, à Kiev comme à Ankara, il faut garder ouvertes les portes qui permettraient de conserver ces deux pays dans le camp des démocraties. Dire clairement à la Turquie que le chemin de croix de l'adhésion à l'Union ne se terminera pas en impasse. Et continuer d'essayer d'imaginer avec l'Ukraine une forme de rapprochement auquel elle aurait tout à gagner.

Changements au sommet

Parier sur la raison n'est pas gagné d'avance, comme s'obstinent à le démontrer tous les jours MM. Erdogan et Ianoukovitch. Le premier fait face à un effondrement de la livre turque, qui a perdu 10 % depuis un mois face au dollar, après avoir usé de tous les moyens d'intimidation sur la banque centrale pour qu'elle ne cède pas aux " lobbies de l'augmentation des taux d'intérêt " (forcément étrangers). En 2013, les investisseurs internationaux avaient semblé découvrir que le miracle économique turc reposait sur des fondements financiers fragiles - les mouvements de capitaux spéculatifs à court terme servant à financer son important déficit des paiements courants. Mais c'est désormais la situation politique qui les inquiète, et la mentalité de forteresse assiégée qui a saisi un gouvernement devenu imprévisible.

Quant à la situation de l'Ukraine, elle peut se résumer au graphique publié cette semaine par un site d'information polonais, qui a rencontré un certain succès sur Internet : il compare la courbe du produit intérieur brut (PIB) par habitant du pays avec celle de la Pologne. Deux pays semblablement communistes à la fin des années 1980 - l'un à l'intérieur de l'URSS, l'autre satellite. Stagnation pour l'un, croissance pour l'autre.

Les données de la Banque mondiale le confirment. A la sortie du communisme, prenons l'année 1990, le PIB par tête de l'Ukraine (exprimé en dollars courants) représentait 92 % de celui de la Pologne. Vingt ans plus tard, il équivalait à moins d'un quart. Entre les deux ? Réformes politiques et économiques d'un côté, glaciation et corruption de l'autre. Mais surtout Europe d'un côté, isolation de l'autre.

L'Union européenne n'a pas à intervenir dans des crises qui ne se régleront qu'en Turquie et en Ukraine - et déboucheront peut-être d'ailleurs, ici et là, sur des changements au sommet. Mais qui peut douter que c'est l'intérêt de l'Union de maintenir toujours la ligne ouverte avec ces deux pays, et de ne pas claquer violemment à jamais la porte d'une adhésion à long terme ?

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