guy.fitoussi

Par guy.fitoussi le 28/02/08
Dernier commentaire ajouté il y a 11 années 5 mois

Cette ceinture noire, personne ne là lui prendrait.

Elle était acquise pour la vie, quels que soient les actes de son détenteur, qu'il en soit digne ou non.

On ne retire pas le prix du sang, le prix du courage et de l'abnégation.

Il est acquis à vie.

Mais quid de la robe noire, celle qu'il avait acquise aujourd'hui après sept longues années d'études?

Celà faisait maintenant 20 ans qu'il exerçait cette fabuleuse profession, avocat, et voilà maintenant qu'on le menaçait dans son intégrité même, on voulait lui reprendre cette robe noire qu'il avait acquise elle aussi au prix de tant d'efforts; on s'était apparemment trompé: il ne la méritait pas, disait-on!

Son crime? Il avait décidé de remettre le système en question, de mettre en cause des juges.

Tout, sauf celà: il s'agisssait bien là d'un crime de lèse majesté.

On ne poursuit pas des juges impunément en Israël.

Il fallait payer.

Comme l'écrivait le juge Gourfinkel du tribunal de paix de Tel-Aviv, un juge peut être corrompu, recevoir des pots de vin, avoir une animosité particulière envers l'une des parties, fausser le jugement, la règle juridique est qu'il bénéficie d'une immunité complète et totale.

La partie victime de telles actions ou omissions ne peut s'en prévaloir pour obtenir dédommagements; article 8 de la loi sur la réparation des dommages, faisait-il valoir...!

Mais lui était tenace: il avait fait appel et son appel reçu, non pas sur le fond de l'affaire elle-même mais sur un problème de procédure, puisqu'il n'avait pas été mise en demeure de répondre à la demande du parquet de rayer son action pour immunité des juges en Israël.

Le dossier était donc revenu à la table du respectable juge Gourfinkel, qui allait donner exactement la même décision, ajoutant, après avoir lu les conclusions de cet avocat décidément bien trop tenace, que l'Etat bénéficiait de la même immunité que le juge, à savoir qu'on ne pouvait poursuivre ni le juge ni l'Etat coupables d'un déni de justice ou d'une infraction pénale quelconque liée au monopole et à la prérogative de rendre la justice. Autorité de droit divin, en quelque sorte. Et pour mieux lui faire comprendre les choses, on allait le condamner à une amende au profit de l'Etat de 20 000 shekels, soit près de 4000 euros, comme lors du premier jugement intervenu en la matière, histoire de l'éduquer, en quelque sorte!

Mais l'avocat demeurait opiniâtre et têtu à la fois: il faisait de nouveau appel mais cette fois, c'est le parquet qui cédait: que veux-tu? lui demandait-on pour la première fois. Tiens donc, on s'intéressait vraiment à lui, pour la première fois, depuis qu'il avait mis les pieds en Israël, il y a vingt ans déjà?!

Mais la vérité, répondit-il, du tac au tac. La vérité, tout simplement!

Le juge du tribunal de paix, chargé des affaires familiales, n'avait pas compétence pour connaître de cette affaire. Il doit le reconnaître "Mais nous le reconnaissons, en son nom, et nous nous excusons", s'était-il entendre dire.

Voilà comment s'est terminée cette affaire: reconnaissance pour la première fois en Israël du tort qu'un juge a causé à un citoyen avec excuse à l'appui. C"était peu, mais beaucoup à la fois. Il avait gagné contre le système, contre les juges...

On ne le lui pardonnerait pas!

Par guy.fitoussi le 10/02/08
Dernier commentaire ajouté il y a 9 années 5 mois

C'est alors qu'il se mit à suffoquer.

L'air lui manquait.

Il devenait successivement rouge, puis bleu puis blanc.

Il commençait à voir des étoiles.

Mais il n'abandonnerait pas.

Il ne lâcherait rien.

C'était sans doute là le plus grand jour de sa vie: il passait sa ceinture noire. Il avait 17 ans.

Il se revoyait dans le dojo où il avait appris l'art du judo depuis l'âge de 10 ans.

C'est là qu'il avait appris la valeur du combat, le sens de l'honneur et de l'exploit, le goût de l'effort et du courage aussi.

Et il était là, aujourd'hui, en compagnie de neuf autres ceintures marrons, comme lui.

Il avait passé brillament son kata, figures techniques indispensables pour parvenir au combat, en face de 9 ceintures marrons, comme lui.

Après avoir gagné ses 8 premiers combats par ippon, le mouvement ultime, précis, fort et rapide, il ne lui restait plus que ce dernier combat pour prétendre à la ceinture noire.

Mais voilà, l'adversaire lui aussi était opiniatre, lui aussi avait gagné ses 8 premiers combats et lui aussi voulait devenir, du premier coup, sans devoir accumuler les points, ceinture noire.

Et c'est lui que dominait le combat aujourd'hui puisqu'il était en voie de l'étrangler.

Il fallait absolument frapper de la main le tatami, abandonner le combat: la ceinture noire, ce serait pour la prochaine fois.

Mais il ne s'y résignait pas encore.

Quel était le point de non retour, où s'arréter la faculté même de pouvoir abandonner.

De manière curieuse, il n'avait pas mal.

tout juste se sentait-il partir.

Mais avant de le faire, il eut comme un dernier sursaut: il se retourna et réussit, par miracle, à se débarasser de l'emprise de son adversaire.

Il se relevait, il restait dix secondes, ils étaient ex-eaquo, il fallait gagner.

9, puis 8, puis 7 secondes... son adversaire courait à lui puisque lui était grogi, il n'avait plus de force, il avait tout donné dans ce dernier combat, il n'en pouvait plus.

Mais l'adversaire courait trop vite, il était trop sûr de lui: toujours respecter l'adversaire, se souvint-il, ne jamais refuser le combat, avait-il appris.

Il voulait le combat, il l'aurait.

C'est alors qu'il se laissât aller et plutôt que de s'accreboûter, se laissa tomber, ivre de la force de son adversaire, il l'utilisa pour accomplir le mouvement ultime, tomoe nage, le mouvement de sacrifice qui symbolisait, mieux que tout, ce que signifiait l'art du judo: utiliser la propre force de son adversaire pour le déséquilibrer, le faire tomber et gagner la victoire du samouraï.

Il se laissa donc aller, mis son pied entre l'extrémité supérieure de la jambe gauche de son adversaire et de son ventre pour le propulser, en arrière, et le voir voler en l'air, tout en tirant fortement sur les deux côtés de son kimono. Ippon! Cria l'arbitre et le combat était fini.

Il était ceinture noire de judo.

Par guy.fitoussi le 08/02/08
Dernier commentaire ajouté il y a 11 années 6 mois

L'homme se revoyait encore, tout vêtu de blanc.

Il montait sur la montagne et des gouttes de sueur transparente coulées sur son front.

Un jour, j'y arriverai, se dit-il.

Arriver où, pour quoi faire: il ne le savait pas très bien lui-même.

Mais il montait, et la fatigue, et la sueur, l'ennivrait.

Un jour, j'y arriverai, se plaisait-il à répéter.

Que c'était beau: la neige, la montagne, le soleil.

N'était-ce pas là la vraie joie, la pure vérité.

Il avait 20 ans.

Tout était possible.

Il revoyait ce jeune médecin qui se proposait de l'exempter de l'armée.

Qui faisait l'armée à cette époque? Des nuls, ceux qui n'avaient pas compris, ceux qui n'avaient pas de "pistons".

Lui n'en avait pas.

Mais ils venaient à lui, ces "pistons", de manière naturelle, sous la forme d'un médecin juif, un frère, un coreligionnaire, qui se proposait, par sa simple signature, de l'exempter du service militaire français.

Lui voyait l'affaire autrement.

Il aimait la France. Elle ne lui avait rien fait. plus même: elle l'avait aidé.

N'avait-il pas réussi, grâce à elle, à faire de brillantes études universitaires.

Et on lui demandait, aujourd'hui, de cracher sur la soupe qui l'avait nourrie, durant tant d'années.

Non! Il fallait payer le prix de la générosité française.

Il fallait remplir son devoir, payer sa dette envers la France, envers l'Etat français.

C'est ainsi qu'il voyait les choses.

C'est ainsi qu'il se portait volontaire dans une unité alpine, à Barcelonnette, comme grenadier voltigeur, bref comme chasseur alpin.

Et c'est ainsi qu'il montait sur la montagne, que les gouttes de sueur coulées sur son front, que la fatigue et la sueur l'ennivraient, qu'il voulait y arriver mais ne savait pas où exactement, qu'il ne se rendait pas compte encore que le véritable bonheur était bien là, à portée de main, sur cette montagne blanche imbibée d'un soleil jaune pur comme des gouttes d'or, ces gouttes de sueur transparentes et jaunes à la fois qui coulaient sur son front jeune de 20 ans, qui le faisaient vivre et le rendaient heureux de son choix et de sa destinée.

mais il s'entêtait encore malgré tout : un jour, j'y arriverai, se dit-il!