guy.fitoussi

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Selon certains, nos carrières devraient se défiler comme une ligne droite, sans heurt ni accroc. Une belle carrière consisterait donc d'avoir choisi une formation prometteuse, d'en diplômer avec de bonnes notes, de trouver rapidement un emploi permanent dans son domaine d'études et d'obtenir par la suite plusieurs promotions accompagnées d'augmentations de salaires successives, pour finalement prendre une retraite glorieuse.

Les carrières de ce genre, au déroulement «parfait», n'ont jamais été le lot de tous et chacun. Mais à une époque pas si reculée, la quasi majorité d'entre nous se trouvait dans des emplois stables et pouvait s'attendre à voir sa position et sa rémunération s'améliorer d'année en année. Le déroulement de la vie au travail était prévisible, au point d'en être «plate», diraient certains.

Mais les emplois stables sont de plus en plus rares et ce n'est plus qu'une minorité d'entre nous qui peut s'attendre à ce que sa carrière se déroule de façon prévisible. Pour un très grand nombre de travailleurs, la vie au travail est devenue marquée par des évènements fortuits. Une mise à pied soudaine, un accident qui nous rend inapte au travail qu'on occupait, une faillite d'entreprise, longue est la liste des malheurs qui peuvent venir bouleverser le déroulement de la carrière.

Si vous insistez pour que votre carrière se déroule de façon prévisible, vous le prendrez bien mal quand un de ces malheurs vous arrivera. L'imprévu est de toute façon toujours difficile à vivre.

D'un autre côté, c'est souvent lorsque la vie devient impondérable qu'elle nous présente l'occasion d'évoluer. Le malheur amène avec lui des défis à surmonter qui nous forcent à développer notre confiance en soi, notre débrouillardise et nos compétences. Il nous présente de nouvelles possibilités et des occasions que nous aurions ignorées serions-nous restés dans le carcan de nos carrières prévisibles.

Ceux qui expérimentent du succès dans leur carrière ont rarement suivi un parcours rectiligne. Leur carrière est bien souvent caractérisée par des virages aigus ou des revirements complets: changement d'entreprises, de domaines d'activités, d'objectifs professionnels, etc.

C'est par exemple le cas de Francine (noms fictifs) qui a dû perdre son emploi de fonctionnaire pour réaliser qu'elle avait mis de côté des habiletés entrepreneuriales héritées de son père. Ou encore de Jean-Philippe, qui a renoué avec son désir de travailler le bois après avoir perdu son emploi en ressources humaines.

Au fur et à mesure des circonstances, bonnes et mauvaises, ils ont pris des décisions qui correspondaient à leurs intérêts, à leurs capacités et aux occasions qui se présentaient à eux. Souvent, ils nous disent qu'ils n'auraient jamais cru se retrouver dans l'entreprise ou la fonction qu'ils occupent aujourd'hui, mais c'est normal, puisqu'une carrière, ça évolue!

Quelle est la prochaine étape de votre carrière?

Votre vie au travail vient-elle d'être bouleversée par un évènement malheureux? Voici quelques questions pour vous aider à décider de la prochaine étape.

1. Où en êtes-vous ? Faites l'histoire de votre carrière jusqu'à maintenant. Avez-vous l'impression d'être sur le bonne voie, que votre carrière évolue dans la direction que vous espériez jusqu'à maintenant?

2. Quelles sont les possibilités qui s'offrent à vous, considérant votre cheminement jusqu'à présent, vos réalisations, vos expériences,..?

3. Laquelle de ces possibilités permettra à votre carrière de continuer, de revenir, de se lancer dans le sens que vous désirez ?

4. Pour mieux répondre à la question précédente, pensez à votre carrière comme à une histoire dont vous êtes le personnage principal. Laquelle de ces possibilités semble présenter la prochaine étape sensée de votre histoire et permettra à votre personnage d'évoluer?

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Un demi-million de dollars: c'est la somme qu'a versé le département de la Justice du gouvernement américain à une entreprise pour améliorer sa page LinkedIn...

Le département de la Justice des États-Unis a bel et bien dépensé 544 338 dollars pour... mettre en avant son profil sur LinkedIn.

Le gouvernement se justifie en expliquant que le réseau professionnel en ligne sera prochainement son nouveau mode de recrutement, rapporte le Daily Dot.

C'est l'entreprise Carahsoft Technology Corporation qui a décroché le juteux contrat d'améliorer la «marque» du département de la Justice. Elle va notamment créer un «profil d'entreprise amélioré» et de la «publicité ciblée» pour des profils hautement qualifiés.

Un accès illimité à 250 millions de profils

La question qu'on se pose, c'est de savoir si parmi l'équipe de communication du département il ne se trouve pas un salarié qui aurait été capable de gérer un profil LinkedIn, et ce pour moins d'un demi-million de dollars...

Un coût qui est par ailleurs qualifié de «prix juste et raisonnable, estimé sur la compétition entre les revendeurs» de produits LinkedIn.

Le contrat a attiré beaucoup d'attention sur le profil du Département, qui est passé de quelques centaines de relations à plus de 27 000 contacts en peu de jours.

Grâce au service «recruteur» de LinkedIn, le gouvernement pourra alors via sa page jouir d'un accès illimité aux profils des 250 millions d'utilisateurs du site.

Quand on est un département gouvernemental, et au vu du nombre d'étudiants qui sortent chaque année des facultés de droit, le recrutement ne devrait pourtant pas être un problème...

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Lawrence Lessig, 52 ans, est professeur de droit et directeur du Center for Ethics de l'université Harvard. Après une dizaine d'années consacrées à la question de la propriété intellectuelle sur Internet (il a notamment cofondé le système de licences libres Creative Commons), il dénonce depuis 2007 l'influence des lobbys et des intérêts privés à Washington - notamment dans un ouvrage remarqué, Republic, Lost (éd. Twelve, 2011). Cet ancien collègue et soutien de Barack Obama a lancé un mouvement, la New Hampshire Rebellion, par une marche citoyenne qui parcourt l'Etat du nord au sud depuis le 11 janvier. En mobilisant les habitants de cet Etat-clé dans le processus électoral, il veut placer le sujet de la corruption endémique du personnel politique américain au coeur de la campagne présidentielle de 2016. Son but ? Obtenir un amendement de la Constitution qui réforme le système de financement des campagnes électorales.

Vous dénoncez le système de financement des campagnes électorales comme l'un des principaux maux de la démocratie américaine. Pourquoi ?

L'omniprésence de l'argent rend notre pays ingouvernable. Quel que soit le sujet que l'on juge essentiel de traiter (l'environnement ou la régulation de la finance à gauche, la dette ou la fiscalité à droite), il n'y aura pas de réforme d'ampleur tant que nous n'aurons pas touché au financement de nos campagnes électorales. Aujourd'hui, ceux qui les financent de façon significative sont les seuls assurés de voir leurs intérêts représentés au Congrès - la Chambre des représentants et le Sénat, qui contrôlent notre gouvernement. Regardez ce qui vient de se passer sur la question des armes à feu. 88 % de la population était en faveur de la loi avancée par Obama. Le Congrès a botté en touche : personne à Washington ne veut se mettre à dos le lobby de l'armement.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Selon moi, tout s'est intensifié à partir de 1994. A l'époque, pour la première fois depuis quarante ans, le Congrès passe à majorité républicaine et son président change les règles : il raccourcit la semaine de travail législatif à trois jours afin que sénateurs et congressistes disposent de temps pour lever des fonds chez eux. La culture au sein même du Congrès change. Les élus n'ont plus le temps de se connaître, ne savent plus travailler ensemble. Les deux camps se diabolisent, le seul but est de gagner les élections, de bloquer le camp adverse. Le gouvernement n'arrive plus à faire débattre ses lois ni à les faire passer.

Au même moment, pour récupérer la majorité au Congrès, les démocrates entreprennent de démarcher les gros contributeurs républicains. Robert Rubin - secrétaire au Trésor de 1995 à 1999 - séduit les grandes institutions de Wall Street. Une sorte de réciprocité implicite s'installe - financement contre législation -, avec un résultat manifeste : les grandes lois de dérégulation financière signées par Clinton.

Quel est le mécanisme en jeu ?

Dans 95 % des cas, selon le site d'information Business Insider, l'élection d'un congressiste dépend de sa capacité à lever le plus de fonds possible. Pour être réélu (tous les deux ou quatre ans), il n'a donc pas besoin de satisfaire le peuple, mais ses donateurs. En moyenne, il passe entre 30 % et 70 % de son temps à appeler des personnes qu'il n'a jamais rencontrées, afin de leur demander ce qu'elles attendraient en échange d'argent. Cette activité le transforme. Il devient hypersensible et réceptif aux demandes de cette toute petite fraction de la population qui le finance. Du coup, ces gros contributeurs (159 personnes ou entités, selon une étude de Demos et US Pirg) décident quels sont les sujets à débattre, les solutions à étudier ou écarter, les candidats et leur profil.

Il y a parmi eux de grands financiers, les frères - David et Charles - Koch à droite, - George - Soros à gauche. Mais 31 % des fonds sont d'origine inconnue ! Et personne, aucun sens moral ne peut résister aux sommes en présence. En résumé, c'est comme si vous ouvriez la porte d'un avion en altitude : tout être humain explose. Ce procédé exacerbe les problèmes de notre système politique déjà défaillant.

Quel est votre objectif ?

Ce sont les citoyens, de façon égalitaire, et non les lobbys qui doivent financer la politique. Pour y parvenir, il y a une myriade de pions à faire bouger, mais l'objectif est d'amender la Constitution pour changer la façon dont les campagnes électorales sont financées : soit par le Congrès, soit par une convention constitutionnelle. L'idée pourrait être notamment d'aboutir à un système de " bons " (vouchers) distribués à tout citoyen, prélevés sur les impôts. Chacun attribuerait son bon au candidat de son choix.

Pourquoi avoir choisi de vous exprimer politiquement par une marche ?

Parce qu'il s'agit d'une action qui attire l'attention ! Selon Global Strategy Group, 95 % des Américains considèrent que l'argent a trop d'influence sur nos politiques. Mais 91 % d'entre eux pensent qu'il n'y a rien à faire ! C'est ce renoncement que nous combattons en marchant.

En quoi le New Hampshire est-il un Etat-clé ?

Aucune réforme d'ampleur aux Etats-Unis n'est possible sans l'appui du président. Il nous faut un président qui veuille cette réforme plus que tout. Et pour cela, il faut forcer les candidats à s'intéresser à ce sujet, à en débattre et à se positionner. Cela doit devenir le sujet de 2016. Or, pour les primaires américaines, tant sur les priorités des débats que sur le destin des candidats, les résultats du New Hampshire ont toujours préfiguré le reste. Si vous ne gagnez pas ici, il y a peu de chances que vous gagniez ailleurs (Obama fut une des rares exceptions). De plus, le New Hampshire est un très bon terreau. Il revendique son indépendance, et la corruption, pour les démocrates comme pour les républicains, y est un sujet-clé depuis longtemps. Avec cette thématique, John McCain a emporté cet Etat en 2000, lors de la primaire républicaine. Obama est venu ici peut-être une cinquantaine de fois pour sa campagne. C'est une particularité de notre système électoral : tout candidat passe du temps ici, se rend à des barbecues, à des réunions chez les habitants. Ceux-ci ont beaucoup de pouvoir. Si un candidat gagne ici sur ce thème-là, alors on sera obligés d'en parler partout.

Pourquoi marcher en janvier, le mois le plus froid ?

Les primaires ici ont lieu en janvier. Et nous voulons rendre hommage à deux figures emblématiques. D'abord, Doris Haddock, plus connue sous le nom de " Granny D ". En 1999, à 88 ans, cette femme du New Hampshire a traversé les Etats-Unis pour militer en faveur d'une réforme du financement des campagnes électorales. Nous voulions donc faire quelque chose autour de son anniversaire, le 24 janvier : ce sera le dernier jour de notre marche. Et puis je veux rendre hommage à mon ami Aaron Swartz, qui s'est suicidé il y a un an, le 11 janvier 2013.

Qui était Aaron Swartz ?

Aaron m'a aidé à structurer le mouvement Creative Commons et tout mon travail sur le copyright. Autodidacte, il a lancé dès l'âge de 14 ans une multitude de projets autour de l'Internet libre et de la démocratie. C'est lui qui m'a expliqué que tout était lié, que tant qu'on ne toucherait pas au financement des campagnes, aucune réforme ne pourrait aboutir.

Qu'est-ce qui pousse un professeur de Harvard à se lancer dans une telle initiative ?

J'adorerais que l'on puisse se contenter d'un débat lumineux dans les journaux. Mais le problème c'est qu'en abordant ces sujets de façon traditionnelle, vous n'intéressez personne. Depuis sept ans, j'ai effectué des centaines de présentations, montré des milliers de diapositives PowerPoint. Mais nous n'allons jamais gagner avec cela.

Nous devons amener ces thèmes auprès de chacun des citoyens, celui qui dispose de trente minutes comme celui qui n'a que cinq secondes. C'est comme entrer en campagne pour obtenir un mandat sauf qu'il n'y a pas de mandat. Cela me force à aller sur le terrain et à formuler la problématique de façon intelligible et évidente pour chacun. Et la marche est un bon moyen de faciliter cette discussion.

Pendant quinze jours, vous allez faire près de 300 km à pied, marcher dans le froid, sur la glace, sous la pluie. Faut-il y voir une métaphore ?

Bien sûr. Un candidat qui s'avancera sur le terrain du financement des campagnes électorales risque de glisser, de tomber, de se casser un os. Et il n'y a aucun moyen pour nous, pour moi, d'y arriver sans ce risque-là.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Comment un documentaire sur des écoliers de régions pauvres a-t-il attiré 1,2 million de spectateurs ? Enquête sur les raisons du triomphe de " Sur le chemin de l'école ", que personne n'attendait

Le ballet des spectateurs est immuable, au cinéma de Sèvres. En semaine, dans cette banlieue tranquille des Hauts-de-Seine, le public scolaire remplit la salle du Ciné-Sel pour voir le documentaire de Pascal Plisson, Sur le chemin de l'école : 1 000 écoliers et 1 200 collégiens ont déjà vu le film. Le week-end, ce sont les familles qui prennent le relais... Dimanche 12 janvier, le réalisateur est venu échanger avec les petits et les grands, à l'issue de la projection, comme il l'a fait des dizaines de fois. Son documentaire a des airs de film d'aventures : il raconte comment des enfants, issus de régions pauvres et reculées de la planète, sont prêts à braver tous les obstacles et tous les dangers pour aller en classe. " Chaque matin, ils partent en voyage à l'école ", résume Pascal Plisson, davantage connu pour ses documentaires animaliers - dont Quand les éléphants meurent (2001). Qui aurait pu prédire un tel succès ?

Sorti le 25 septembre 2013, le documentaire avait réalisé à la veille de Noël 1 million d'entrées en salles. La fréquentation s'établit aujourd'hui à 1,2 million, et devrait " finir " aux alentours de 1,4 million, soit bien au-delà des 300 000 entrées escomptées par le distributeur, Disney France. Pour mémoire, un autre documentaire sur l'école, Etre et avoir, de Nicolas Philibert, en sélection officielle à Cannes en 2002, avait fait encore mieux, avec plus de 2 millions d'entrées. L'histoire de cet instituteur et de sa classe unique, dans un village d'Auvergne, avait conquis les spectateurs français. A croire que l'école est un sujet qui touche la France de Jules Ferry, avec ses lois sur l'instruction obligatoire et gratuite de 1881-1882.

Sur le chemin de l'école est un documentaire d'un autre genre, mais tout aussi rassembleur. Au Maroc, dans les montagnes de l'Atlas, la jeune Zahira, qui rêve de devenir médecin, doit marcher pendant quatre heures avec ses copines pour regagner son internat. Dans une région désertique du Kenya, Jackson et sa soeur Salomé doivent ruser afin d'éviter les éléphants sur le trajet de l'école... En Argentine, Carlito et sa petite soeur y vont à cheval, à travers les chemins escarpés et caillouteux de la Patagonie. En Inde, Samuel, handicapé, a la chance d'avoir deux frères qui poussent jusqu'à l'école son fauteuil roulant déglingué. Jamais misérabiliste, le film montre des jeunes pleins d'enthousiasme, qui ne se plaignent pas... L'école est un cadeau, tel est le message. Le film plaît beaucoup aux enfants : à l'écran, ils voient des écoliers, comme eux, confrontés à des situations d'adultes et capables de se comporter comme des héros. A côté, ils se sentent tout petits. " Après une séance, un enfant a dit qu'il aimerait bien que son père lui lâche la main quand il traverse la rue ", raconte le réalisateur. D'autres jeunes ont fait ce constat : en France, dans les villes, il y a des écoles à chaque coin de rue, et pourtant les enfants font rarement le trajet seuls...

On peut apprécier les belles images du film, la force des témoignages, ou se lasser de la musique prévisible. Mais peu importe, le phénomène est là : c'est un feel good movie, comme on dit dans le cinéma, c'est-à-dire un film qui fait du bien au moral, surtout en période de dépression économique et dans un pays aussi pessimiste que la France, où la confiance dans les institutions est au plus bas.

Sur le chemin de l'école est déjà rentable. Les recettes ont permis d'amortir le budget du documentaire (2,3 millions d'euros). Les ventes du DVD, à paraître fin avril, serviront en partie à aider les enfants du film. " Sur le prix de vente, fixé à 10 euros, 1 euro sera reversé à une fondation qui s'appellera Sur le chemin de l'école et que présidera Pascal Plisson ", explique le distributeur de Disney, Xavier Albert. Peut-être y aura-t-il une " projection spéciale " lors du prochain Festival de Cannes, en mai, en présence de protagonistes du film. Le documentaire a été vendu dans une vingtaine de pays (Italie, Suisse, Pays-Bas, Belgique, Colombie, Corée...) et connaît un joli succès au Japon.

Pascal Plisson accompagne le film partout où il le peut. De l'école primaire Carnot de Noisy-le-Sec, dans un quartier de Seine-Saint-Denis, au festival du film jeune public de Doha, au Qatar (Ajyal Film Festival). Et le voici embarqué dans une nouvelle production autour de l'enfance et des épreuves qui changent une vie, intitulée Le Grand Jour. Il sourit quand il repense à la genèse de son documentaire. Sur le chemin de l'école est né d'une rencontre inattendue avec de jeunes guerriers du Kenya, un pays que Pascal Plisson connaît bien pour y avoir vécu douze ans. " Je faisais des repérages pour un film. Soudain j'ai vu des enfants qui avaient l'apparence de guerriers, sauf qu'ils n'avaient pas d'armes. A la place, ils brandissaient des stylos, dont ils étaient très fiers. Ils avaient réussi à convaincre leur clan de les laisser quitter la guerre, pour aller à l'école ", raconte le réalisateur. Par la suite, au fil de ses voyages, Pascal Plisson apercevait des jeunes en transit. D'où venaient-ils, où allaient-ils ? Ces enfants étaient en route pour aller en classe, quelque part. L'idée du film a germé. Le producteur Barthélémy Fougea (Winds), qu'il avait connu sur un précédent film (Massaï. Les guerriers de la pluie, 2004), s'est lancé dans l'aventure. Il l'a mis en contact avec le patron de Disney France, Jean-François Camilleri, lequel " a dit oui au bout de dix minutes ". D'autres partenaires ont suivi (Hérodiade films, Ymagis...), mais les télévisions du service public ont décliné, ainsi que Canal+, TF1 et M6. Finalement, France 5 est entrée dans le tour de table. Le tournage a eu lieu de février à octobre 2012, autour de quatre histoires sélectionnées sur un total de quatre-vingts.

Certains relais ont été précieux. " Jack Lang, président de l'Institut du monde arabe (IMA), a vu Sur le chemin de l'école fin juillet 2013. Il l'a beaucoup aimé et le film a été montré en avant-première à l'IMA, en septembre 2013 ", raconte Pascal Plisson. De nombreuses projections ont été organisées pour les exploitants. A leur tour, ces derniers ont alerté le réseau des enseignants, et là quelque chose s'est passé. Ainsi, c'est grâce aux professeurs et à leurs élèves que le film a vraiment démarré, à Chambéry par exemple : " Le public scolaire a constitué plus de la moitié de la fréquentation, soit 1 800 élèves sur un total de 3 500 entrées ", explique Lionel Delamotte, patron du Pathé. Anne-Claude Bourdaleix, institutrice à l'école publique de l'Albanne-Barberaz, près de Chambéry, n'a pas hésité à emmener sa classe, parce que " c'est une ouverture sur le monde ". De même, à Aurillac, dans le Cantal, une formatrice est allée voir le film avec " douze jeunes ados " en rupture scolaire : " Ils ont entre 15 et 16 ans et ont un an pour identifier un projet professionnel. Ils ont subi l'école, ont sans doute séché les cours pendant des années. Ce film, avec toutes ces histoires vécues, sans trucage, les a touchés. J'en ai profité pour leur parler du droit des jeunes à l'éducation ", dit-elle.

Pourquoi un tel engouement ? Certains ne peuvent s'empêcher de pointer l'écart entre l'enthousiasme qui ressort du film et le découragement qui s'est emparé du corps enseignant français au moment de la querelle sur les rythmes scolaires. " Dans le documentaire, l'école est vue comme un lieu émancipateur. Nous, on en est loin ! Les programmes sont surchargés, on demande toujours plus aux élèves, on fait du gavage d'oies... ", souligne un enseignant qui souhaite rester anonyme. Le sociologue François Dubet, spécialiste de l'école, ne dit pas autre chose. " L'école a perdu son âme. On a renoncé à son rôle éducatif, émancipateur. On veut surtout que les enfants soient meilleurs et s'en sortent mieux que les autres. Sur le chemin de l'école réintroduit quelque chose de l'ordre de la croyance laïque. Ce film montre une école qui croit en elle-même ", estime-t-il. Il ajoute : " Ce soir, je vais participer à un débat sur l'école, à Marmande, dans le Lot-et-Garonne. D'avance, je sais que des gens vont me dire que l'école, c'était mieux avant. Je vais quand même leur dire que l'institution pouvait aussi être brutale et laissait des enfants de côté. " Pascal Plisson, lui aussi, tient à nuancer le tableau. Au Kenya, par exemple, " vers l'âge de 13 ans, il y a des filles qui sont excisées, puis mariées. Et le taux de décrochage est fort au collège ". Autant de drames que ne montre pas Sur le chemin de l'école.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Résidence artistique depuis deux siècles, l'Académie de France à Rome est aussi une source récurrente de polémiques. Dernière en date : l'imbroglio autour de l'actrice Julie Gayet

Elle se love à la manière d'un chat dans un fauteuil dont le jaune passé s'éclaire sous le soleil d'hiver. Au fond du bar de la Villa Médicis, à Rome, une serveuse range les soucoupes. Par la haute fenêtre, la ville entre à flots : des toits, toujours des toits, encore des toits. Ici ou là, l'éclat du marbre d'une statue, la masse verte d'un parc, la coupole d'une église. Jakuta Alikavazovic, romancière, 35 ans, Prix Goncourt du premier roman pour Corps volatils (L'Olivier, 2007), rêvait plutôt de Venise : " Il faut, dit-elle, avoir les épaules solides pour se dire qu'on a quelque chose à faire dans cette ville. " Un peu plus tôt, l'architecte Simon de Dreuille nous avait confié : " A Rome, on ne sait pas ce qu'on va faire. C'est une énorme usine à fantasmes, un endroit où l'on ne fait aucune promesse. "

Comme eux, ils sont une vingtaine de pensionnaires à se confronter à la Ville éternelle et sa Grande Bellezza (" grande beauté ") -- du nom du film de Paolo Sorrentino sorti en mai 2013. Dans la première scène, on voit un touriste asiatique tomber raide mort, comme foudroyé par la beauté qu'il découvre du haut de la colline du Janicule. En face, du sommet de la colline du Pincio où la Villa Médicis se dresse, l'effet peut être le même.

Ce gros gâteau blanc hérissé de deux tours, où Napoléon a installé l'Académie de France en 1803, fait toujours rêver. Et pas seulement les futurs pensionnaires. On se bat aussi pour en devenir le directeur, quitte à plonger dans des polémiques brutales. En 2008, le journaliste Georges-Marc Benamou choisi par Nicolas Sarkozy pour en prendre les rênes doit céder la place à Frédéric Mitterrand après les protestations d'artistes de tout poil. Un an plus tard, ce dernier, promu ministre de la culture, est remplacé par un quasi inconnu, Eric de Chassey. Et voilà qu'à son tour celui-ci est pris dans la tourmente pour avoir proposé à l'actrice et productrice Julie Gayet, l'amie supposée de François Hollande, de faire partie du jury de sélection des futurs pensionnaires. Dans une conférence de presse réunie en urgence, mercredi 15 janvier, M. de Chassey a indiqué que la comédienne ne ferait finalement pas partie de ce jury. Les remous créés par cette affaire montrent cependant bien à quel point l'institution romaine reste un lieu de pouvoir symbolique.

Malgré ces tempêtes, près de 400 candidats (écrivains, plasticiens, historiens, architectes, scénaristes, musiciens, photographes, etc.) ont tenté, en 2013, de forcer la lourde porte d'entrée située viale Trinita dei Monti. Ils seront sûrement autant à tenter leur chance cette année, pourvu qu'ils aient entre 20 ans et 45 ans et parlent le français. Les sélectionnés auront droit à un logement pour une durée de douze à dix-huit mois dans les dépendances du palais et à 3 200 euros de salaire brut. Après, le plus dur commence : créer une oeuvre qui marquera leur passage et contiendra, peut-être, un peu de ce que Rome a laissé en eux.

Simon de Dreuille travaille sur un projet de cartographie de cette " ville ultralégère " en fonction de la végétation et des indices climatiques. Jakuta Alikavazovic écrit un " récit intime ", intitulé L'Institut central. " Comment vivre dans la langue que l'on n'écrit pas ? ", se demande-t-elle.

A leur manière, ces deux pensionnaires répondent à la question qui se pose comme un leitmotiv : à quoi sert l'Académie de France à Rome, institution créée en 1666 par Colbert et dotée d'un budget annuel de 8,5 millions d'euros ? Est-il bien raisonnable, en ces temps de crise budgétaire, d'entretenir des artistes dans un confort enviable, et de les loger dans un palais Renaissance au sein d'une ville qui n'est plus, depuis longtemps, le phare de la création ? " C'est Rodez ! ", s'écriait Frédéric Mitterrand, directeur de la Villa de 2008 à 2009, quand on le croisait dans les rues de cette cité si provinciale. " Une année à Rome ? Une bonne planque ! Et pourquoi pas trois mois à New York, Londres ou Berlin, autrement plus attractives et excitantes pour l'imagination ? " entend-on régulièrement de la part des détracteurs d'une institution jugée désuète, voire inutile. Dans ces conditions, pourquoi réformer de nouveau cette vieille maison, comme s'apprête à le faire Eric de Chassey ?

" L'important, explique Laurent Durupt, musicien, c'est de changer son territoire. On en espère une révélation. La peinture et la sculpture m'ont toujours nourri, et Rome en déborde. La ville est une oeuvre en elle-même, et cela m'intéressait de voir quelle résonance cela produirait sur mon travail. " Il poursuit : " Ici, je ressens également une grande absence. La densité de Paris me manque... "

L'exil et le regret, ces deux puissants moteurs de la création artistique, sont au rendez-vous de la Villa, même si le premier est consenti et le second, provisoire. Pourtant, Boucher, Ingres, Fragonard, Debussy, Carpeaux, Baltard, Garnier, Berlioz, Gounod, Charpentier, Debussy, qui furent pensionnaires, semblent avoir laissé moins de souvenirs que les réflexions amères d'Hervé Guibert dans L'Incognito (Gallimard, 1989) : " J'étais venu écrire l'histoire de ma vie. Je tombais de haut : des murs avec des taches jaunes d'infiltration, le Frigidaire qui puait, une misérable armoire en contreplaqué qui ne fermait plus, une chaise défoncée avec le rotin arraché, du sous-Ikea exténué sur lequel auraient craché les chiffonniers d'Emmaüs. " Et que dire des premières impressions de Renaud Camus ? " J'éprouve donc le sentiment contradictoire de jouir d'avantages inouïs et de faire l'objet de négligences, voire de grossièretés presque inimaginables ", écrit-il dans son Journal romain (POL, 1987).

Enfants gâtés ? Témoignages d'un passé qui n'est plus ? " Les plaintes des pensionnaires sont un genre littéraire en soi ", s'amuse Eric de Chassey. Spécialiste de la peinture contemporaine américaine, ce professeur d'histoire de l'art à l'Ecole normale supérieure de Lyon poursuit son deuxième mandat à la tête de l'Académie de France. " Le directeur de la Villa Médicis est heureux quand les pensionnaires arrivent à bien travailler ", explique celui dont une des premières décisions fut de nommer un responsable administratif et artistique afin de faciliter l'installation des pensionnaires et des résidents. " Cela n'a l'air de rien, explique-t-il, mais pour un artiste arrivant à Rome il n'est pas facile de trouver un vendeur de châssis ou un laboratoire photo. "

Si chaque responsable successif de la Villa a cherché à marquer son passage, Eric de Chassey se verrait bien dans le rôle d'un réformateur zélé. En novembre 2013, il a remis à la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, un rapport sur la " Réforme des résidences à l'Académie de France à Rome ". Réaffirmant le caractère spécifique et exceptionnel de l'institution, le rapport propose de mieux l'adapter aux besoins et aux attentes des pensionnaires et des résidents, dont le séjour devra être mieux valorisé et diffusé. Bref, toujours la même tentative de concilier la mission qui lui fut assignée par Colbert (favoriser la création) et celle qui lui fut confiée par André Malraux (s'ouvrir au monde).

" La Villa ne doit pas perdre son rôle de lieu de formation, même si cela ne passe plus par la copie des Antiques, explique le directeur. C'est pourquoi je souhaite qu'elle s'ouvre encore davantage. " A la quinzaine de pensionnaires sélectionnés par concours viendront désormais s'adjoindre des résidents de passage pour une courte période (de un à quelques mois) -- des lauréats issus d'établissements d'enseignement supérieur, des artistes, professeurs et chercheurs invités. " Le séjour à Rome d'artistes et de chercheurs continue de trouver sa raison d'être dans la possibilité d'un rapport vivant à une histoire longue et complexe, égrène le communiqué de presse présentant la réforme. Il faut l'adapter au fait que Rome n'est plus seulement la ville centrale de l'Antiquité et de la Renaissance, mais aussi celle du traité de Rome. La Villa Médicis doit plus que jamais être un établissement d'exception à la fois français et européen, multiconnecté avec le reste du monde. "

Derrière ces formules un peu creuses se cache un souci : assurer à la Villa Médicis un rôle et une visibilité qui perdurent, au-delà des polémiques ou des louanges qui signalent une exposition réussie. C'est ainsi que le rapport Chassey propose que les artistes s'engagent à mentionner " leur qualité de résidents ou d'anciens résidents sur tout document public pendant une durée contractuelle (...) afin d'assurer le retour à la nation des efforts consentis ". Un " made in Villa Médicis " pour clouer le bec de ceux qui pensent que, sous les pins parasols du parc, on se la coule douce ? Eric de Chassey s'en défend. " Il est impossible de quantifier l'utilité d'une institution. Il n'y a pas ici d'obligation de résultat, la création est intéressante quand elle est le plus libre possible. J'essaie de concilier deux objectifs : celui de la formation et celui de la retraite hors du monde. Le premier oblige à l'ouverture, le second à une forme de réclusion. Ce n'est pas si difficile que cela en a l'air, nous avons un modèle juste en face ", dit-il en désignant la coupole de la basilique Saint-Pierre qui miroite sous le ciel bleu.

Une différence, pourtant : à la Villa Médicis, l'éternité se compte en jours ou en années, pas davantage. Le directeur comme les pensionnaires devront un jour quitter ce lieu. " Certains d'entre nous ont anticipé leur retour, raconte Laurent Durupt. Moi-même, je reviens assez souvent en France pour éviter de trouver normales les conditions de travail qui me sont offertes. Beaucoup d'entre nous disent : “On ne s'y habituera jamais.” Mais c'est faux, on s'habitue. " " Le retour à la vie civile est assez dur pour certains ", révèle Eric de Chassey. " Dans la nuit, le retour vers Paris est un arrachement ", écrit Frédéric Mitterrand dans La Récréation (Robert Laffont, 2013), alors qu'il s'apprête à prendre ses fonctions Rue de Valois. Son livre regorge de remarques acerbes sur l'action de son successeur, comme des accès de jalousie mêlée de regret.

Fin juin 2013, les pensionnaires de la Villa ont partagé, une semaine durant, leur ordinaire avec un dandy masquant son regard fatigué sous des lunettes noires. Le chanteur Christophe est venu sur la colline du Pincio chercher l'inspiration, ses racines italiennes -- ou tout simplement la tranquillité. " Il a tenu à payer les frais de ménage ", dit-on à la Villa. Il reviendra peut-être cet été pour donner un concert dans les jardins quand, en dessous, la ville flamboie dans le coucher de soleil. " Live at the Villa Médicis " ? Joli titre pour un album.

Il y a croisé les ombres de Mick Jagger, Keith Richards, Marianne Faithfull et Anita Pallenberg. Nous sommes en 1967. L'égérie des Stones tourne Barbarella, avec Jane Fonda, sous la direction de Roger Vadim, à Cinecitta. Toute la bande s'installe à la Villa à l'invitation de Stanislas de Rola, dit " Prince Stash ", fils du peintre Balthus, alors directeur de l'Académie de France. Un dandy lui aussi, qui fit scandale en posant avec deux mannequins nues sous les plafonds peints de l'Académie de France, dans la chambre turque rendue célèbre par le tableau de son père. Dans son autobiographie (Life, Robert Laffont, 2010), Keith Richards raconte : " Le jour, on traînait dans les jardins, le soir, on sortait en boîte. C'était mon idée de la belle vie. Je me sentais comme un maquereau romain. " Marianne Faithfull confirme : " Voilà un voyage que je n'oublierai jamais : moi, Mick, Keith, Anita et Stash sous acide pendant une nuit de pleine lune à la Villa Médicis... " Alors, faut-il vraiment se poser la question de savoir à quoi sert la Villa ?

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Parmi les millions d'Africains déportés pendant la traite négrière, rares sont ceux qui ont pu raconter leur histoire. Nés dans l'esclavage sur le sol américain, leurs descendants ont, eux aussi, été réduits au silence. Certaines de ces voix ont pourtant réussi à traverser les siècles pour parvenir jusqu'à nous. Né au début du XIXe siècle dans l'Etat de New York, Solomon Northup a ainsi raconté, dans un long ouvrage paru en 1853, ses douze années de servitude dans le sud des Etats-Unis. C'est à travers ses yeux sidérés que le réalisateur britannique Steve McQueen évoque dans son dernier film (Twelve Years a Slave, en salles le 22 janvier) l'arbitraire et la terreur qui régnaient dans les plantations de Louisiane avant l'abolition de l'esclavage, en 1865.

Au XIXe siècle, une centaine de Noirs asservis ont raconté par écrit leur sort dans les plantations du sud des Etats-Unis. Le film " 12 Years a Slave ", du Britannique Steve McQueen, s'inspire d'un de ces textes autobiographiques

Si la voix de Solomon Northup est à ce point singulière, c'est parce qu'il est né libre dans le nord des Etats-Unis, en 1808. Capturé par des trafiquants d'esclaves à Washington, en 1841, transporté clandestinement par bateau vers le sud, vendu sur le marché aux esclaves de La Nouvelle-Orléans, ce mari et père mettra douze ans à retrouver son statut d'homme libre. Au sortir de ce cauchemar, Solomon Northup décide de raconter son histoire : grâce à l'écriture, il peut enfin (re) prendre la parole et dire " je ". Il laisse aux autres, écrit-il alors, " le soin de déterminer s'il est possible de trouver dans des récits d'imagination la peinture d'une servitude plus cruelle et plus dure ".

Dans ce livre comme dans le film, Solomon Northup raconte les longues années où il a " peiné gratuitement " pour ses maîtres en leur parlant " les yeux baissés et la tête découverte, en prenant l'attitude et le langage d'un esclave ". A l'époque de sa parution, son ouvrage -- dédicacé à Harriet Beecher Stowe, l'auteure de La Case de l'oncle Tom (1852), le plus célèbre des romans antiesclavagistes américains -- obtient un grand succès. " En quelques mois, les 8 000 copies de l'ouvrage sont écoulées, souligne Matthieu Renault dans la préface de la traduction française. Réimprimé à plusieurs reprises, le nombre de ventes dépasse en 1856 les 30 000 exemplaires. "

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Solomon Northup n'est pas le premier esclave à raconter ses années de servitude. L'un des récits les plus anciens remonte à la fin du XVIIIe siècle : en 1789 paraît au Royaume-Uni The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, un garçon de 10 ans enlevé au Nigeria et déporté vers les Amériques à bord d'un négrier. Rebaptisé Gustavus Vassa, il finit par racheter sa liberté avant de devenir l'une des figures du mouvement abolitionniste britannique. Son témoignage s'attarde sur le fameux " passage du milieu " -- la terrifiante traversée de l'Atlantique à bord d'un navire négrier qu'effectuèrent, pendant plus de trois siècles, les 12 millions d'Africains victimes de la traite.

Avant la guerre de Sécession (1861-1865), alors que les Etats-Unis sont déchirés par le débat sur l'abolition, une centaine d'esclaves racontent, eux aussi, leur asservissement. " Dans les années 1800-1865, des milliers d'hommes et de femmes fuient, au péril de leur vie, les plantations du Sud, explique Marie-Jeanne Rossignol, professeure à l'université Paris-Diderot. Beaucoup sont accueillis, au nord de la ligne Mason-Dixon, par les mouvements abolitionnistes, qui les invitent dans les réunions publiques : ils y racontent leur histoire, ils y montrent leurs blessures et ils y diffusent leurs récits. Au XIXe siècle, ces slaves narratives rencontrent un immense succès. Ils finissent par constituer un genre politico-littéraire qui connaît son apogée dans les années 1830-1860. "

Pour consigner leur récit, ces esclaves qui, la plupart du temps, ne savent ni lire ni écrire se font aider par des militants abolitionnistes du Nord. " Les dominés de l'histoire ont rarement accès à l'écriture, remarque Eric Mesnard, auteur, avec Catherine Coquery-Vidrovitch, d'Etre esclave (La Découverte, 2013). Dans son autobiographie, Frederick Douglass, un fugitif né à la fin des années 1810, raconte d'ailleurs qu'il a appris des rudiments de lecture et d'écriture lorsqu'il était placé, enfant, chez une dame de Baltimore. Son mari l'avait sévèrement rappelée à l'ordre car il craignait que le jeune garçon “prenne des idées dans les livres”. Frederick Douglass a compris que la lecture pourrait lui ouvrir les voies de la liberté. "

Venture Smith en 1798, Moses Roper en 1838, Frederick Douglass en 1845, William Wells Brown en 1847, Henry Bibb en 1849, Solomon Northup en 1853, Harriet Jacobs en 1861 : dans leurs livres, ces esclaves fugitifs restituent en détail le quotidien des plantations. " Lecteur, sois assuré que ce récit n'est pas une fiction, prévient Harriet Jacobs, une esclave née en Caroline du Nord qui s'est cachée sept ans dans un grenier avant de s'enfuir. Je sais que certaines de mes aventures peuvent sembler invraisemblables. Il s'agit pourtant de la stricte vérité. Je n'ai pas exagéré les maux de l'esclavage, bien au contraire : mes descriptions restent très en deçà des faits. (...) L'expérience seule permet de saisir la profondeur, la noirceur et la pestilence de ce gouffre abominable. "

Tous racontent la peur du fouet, le règne de l'arbitraire, la séparation des familles autour de l'auction block, où l'on vendait les esclaves. Dans son livre, Stephen William se souvient ainsi du jour où sa mère, ses soeurs et lui furent alignés dans un coin de la propriété pour une vente -- il devait avoir 6 ou 7 ans. " Maman a supplié le commandant Long de ne pas nous séparer et elle nous a serré contre elle, Mary, Jane et moi... Le commandant lui a arraché Mary. " Dans 12 Years a Slave, le réalisateur Steve McQueen met en scène, lui, la terreur des esclaves, le soir, au moment de la pesée des paniers de coton : si la récolte est insuffisante, les coups de fouet succèdent au travail forcé dans les champs.

Les mauvais traitements, voire les tortures, sont monnaie courante. Le moindre geste d'un esclave peut lui valoir une punition. Il a l'air mécontent ? Il a parlé trop fort ? Il a oublié d'enlever son chapeau devant un Blanc ? Il a tenté de justifier sa conduite ? " Un simple regard, un mot, un mouvement, une erreur, un accident ou une prise de pouvoir " peuvent être sanctionnés par le fouet, écrit Frederick Douglass, né sur la côte du Maryland en 1818. Dans 12 Years a Slave, une esclave se fait ainsi fouetter jusqu'à l'évanouissement parce qu'elle s'est absentée un moment afin de trouver du savon. Les coups sont si nombreux que, dans une autobiographie publiée en 1825, William Grimes propose de léguer la peau de son dos, couverte de cicatrices de coups de fouet, afin que l'on y écrive le texte de la Constitution des Etats-Unis.

Les tentatives de fuite sont très sévèrement punies. " Les chiens utilisés - pour retrouver les fugitifs - sont des limiers, mais d'une race bien plus sauvage que ceux qu'on trouve dans les Etats du Nord, écrit Solomon Northup. Ils attaquent les Noirs sur ordre de leur maître et s'accrochent à eux comme les bouledogues aux quadrupèdes. On entend souvent leurs aboiements retentir dans les marais. On se demande alors quand un fugitif va être rattrapé. Je ne connais aucun esclave qui ait réussi à s'échapper vivant de Bayou Boeuf. " Moses Roper, né en Caroline du Nord, énumère dans un ouvrage publié en 1837 les sévices qui lui ont été infligés après une tentative d'évasion : coups de fouet, pendaison par les mains, goudron enflammé sur la tête, arrachage des ongles des pieds.

Loin d'être le peuple sans voix que l'on imagine souvent, les esclaves du sud des Etats-Unis ont donc laissé derrière eux une centaine de témoignages sur l'" institution particulière ", selon l'euphémisme que l'on utilisait à l'époque. " S'il s'agissait, pour ces hommes et ces femmes, de témoigner à charge contre une institution qui avait fait d'eux des objets, il était également pour chacun d'eux question de s'affirmer en tant que sujet, de revendiquer l'identité d'un individu libre qui reprend la parole, souligne Anne Wicke, professeure à l'université de Rouen, dans Figures d'esclaves : présences, paroles, représentations (PURH, 2012). (...) Ces récits de vie mettent en scène le désir de liberté, ils opposent l'identité des citoyens au statut silencieux de l'objet ou de la marchandise. "

Les esclaves du sud des Etats-Unis sont les seuls à avoir raconté leur histoire : en France et au Brésil, aucun n'a laissé le moindre témoignage. Un paradoxe quand on sait que les esclaves y étaient plus nombreux : sur les 12 millions d'Africains déportés pendant la traite négrière, plus de 4 millions sont arrivés au Brésil, 1,6 million dans les Antilles françaises, environ 600 000 sur la côte américaine. " Les esclaves des Etats-Unis ont écrit parce que les mouvements abolitionnistes y étaient très populaires, explique Eric Mesnard. Ils organisaient de grands meetings, ils faisaient signer des pétitions, ils créaient des réseaux d'entraide pour les fugitifs et ils les encourageaient à livrer leur témoignage. En France, les abolitionnistes comme Condorcet, l'abbé Grégoire ou Mirabeau se retrouvaient au contraire dans des clubs philosophiques très fermés : ils n'avaient aucun contact direct avec les esclaves des colonies françaises. "

Après la guerre de Sécession et l'adoption, en 1865, du treizième amendement, les slave narratives (" récits d'esclave ") sombrent peu à peu dans l'oubli : ces récits qui s'étaient vendus à des dizaines de milliers d'exemplaires ne sont plus réédités. " Au début du XXe siècle, la plupart des historiens les considéraient comme des textes de propagande abolitionniste, explique l'historien Pap Ndiaye, professeur au centre d'histoire de Sciences Po. Ulrich Phillips, un historien sudiste qui a travaillé sur l'esclavage dans les années 1920 et 1930, n'avait pas de mots assez durs pour les fustiger. Ce qui comptait, pour lui, c'étaient les sources classiques émanant des maîtres -- les archives des plantations, les registres comptables, les documents notariaux, les écrits des planteurs. "

Le climat change dans les années 1960, avec l'essor du mouvement des droits civiques. Les Noirs souhaitent retrouver le fil d'une histoire afro-américaine qui a commencé en 1619, avec l'arrivée du premier esclave sur le sol de l'Etat de Virginie. Les slave narratives sont réédités, relus, commentés : ils permettent -- enfin -- de donner un visage, une voix et une histoire aux 4 millions d'esclaves que comptaient les Etats-Unis au moment de la guerre de Sécession. " Les historiens de l'époque veulent alors inverser la perspective : ils ne souhaitent plus raconter l'histoire de l'esclavage mais celle des esclaves, poursuit Pap Ndiaye. Ils tentent donc de mettre en valeur la voix -- très ténue, bien sûr -- des esclaves. "

Cette voix raconte des choses que les registres comptables et les correspondances de planteurs ne mentionnent pas : la promiscuité qui règne dans les " cases ", la pauvreté de la nourriture, la cruauté des punitions, l'arbitraire des maîtres, le viol des femmes noires, la peur permanente du fouet, l'obsession de la mort -- toutes choses qui hantent le film de Steve McQueen. " Il y a, dans ces témoignages, quelque chose de nouveau et de très précieux : un regard de l'intérieur sur l'esclavage, précise l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, professeure émérite à l'université Paris-Diderot. Ils restituent l'humanité de ces êtres que les planteurs considéraient comme des objets. Ces hommes et ces femmes pensent et jugent leurs maîtres. Ils sont réduits à l'impuissance mais ils gardent souvent la farouche volonté de s'en sortir. "

Ces récits sont devenus des sources incontournables pour les chercheurs qui travaillent sur l'esclavage aux Etats-Unis, mais aussi pour les romanciers qui, comme Toni Morrisson dans Beloved (Christian Bourgois, 1989), écrivent sur cette longue nuit de servitude. Ils permettent en effet d'apercevoir un univers complexe auquel les planteurs, aveuglés par leurs préjugés, ne s'intéressaient guère. " Ils regardaient les esclaves de loin, dans les champs, comme une masse un peu informe de “nègres” indifférenciés, tous vêtus de la même manière, précise Marie-Jeanne Rossignol, professeure à l'université Paris-Diderot. Ces récits mettent au contraire en lumière la singularité de leurs destins individuels : ils ont des parents, des enfants, des histoires, des traditions. "

Depuis leur redécouverte, dans les années 1960, les slave narratives ont profondément renouvelé le regard que l'on portait sur l'esclavage. " Parce qu'ils subissaient une violence terrifiante, on a longtemps considéré les esclaves comme des victimes totalement passives, explique l'historien Pap Ndiaye. Leurs récits montrent au contraire qu'ils étaient, malgré les difficultés, les sujets de leur histoire : dans les rares espaces de liberté qui leur restaient, ils tentaient de mettre en place des stratégies de résistance. Ils brisaient les outils, ils ralentissaient les cadences, ils empoisonnaient les bêtes, ils faisaient claquer le fouet sans déchirer la peau, ils organisaient des fuites -- environ 10 000 avaient lieu tous les ans, 1 000 réussissaient. "

Ce système d'" accommodations " qui échappait au regard du maître était longtemps passé inaperçu. " Il est pourtant essentiel à la compréhension du système des plantations, poursuit l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Malgré la violence, les esclaves tentaient de ne pas être entièrement à la merci de leur maître : ils essayaient d'obtenir une petite responsabilité, ils cherchaient à échapper aux tâches les plus inhumaines, ils jouaient la comédie de l'obéissance tout en conservant l'espoir de s'enfuir un jour. Harriet Jacobs, qui a publié son autobiographie en 1861, a ainsi fait tout ce qu'elle pouvait pour échapper aux abus sexuels que voulait lui imposer son maître. "

L'exploitation sexuelle des femmes esclaves était connue, ne serait-ce que parce que les plantations comptaient de nombreux métis -- Frederick Douglass et William Wells Brown, deux des fugitifs qui ont écrit leur histoire, avaient d'ailleurs une mère esclave et un père blanc. Rédigés au XIXe siècle, dans un monde très puritain, les slave narratives évoquent rarement la question des viols mais ils font souvent allusion à la dépravation morale des planteurs : Harriet Jacobs raconte ainsi les poursuites de son maître qui la conduisent, pour se protéger, à céder contre son gré à un autre Blanc. Dans 12 Years a Slave, Steve McQueen aborde frontalement la question à travers le personnage de Patsey : anéantie par l'esclavage sexuel que lui impose son maître, elle finit par supplier Solomon Northup de la tuer.

Ces récits permettent d'apercevoir une réalité que les historiens ont longtemps négligée : malgré la terreur et l'oppression, les esclaves du sud des Etats-Unis ont construit une société vivante dotée de croyances, de rites et de traditions. " Ils sont parvenus à se forger un monde social à eux, souligne Pap Ndiaye. Ce monde de la nuit, que les planteurs ne voyaient pas, avait ses chants, ses fêtes, ses histoires, ses relations sociales, ses pratiques religieuses, ses traditions orales. Il n'y avait pas de registres de naissance, mais le récit des filiations se transmettait de génération en génération, comme en Afrique. " Un monde qui permettait, malgré la servitude, de se sentir encore un peu humain.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Entre deux voyages à Sotchi, où il a effectué une quarantaine de séjours en sept années de travail, Jean-Claude Killy, 70 ans, triple champion olympique en 1968 et président de la commission de coordination des Jeux olympiques, a pris le temps de répondre aux questions du Monde dans son bureau de Genève.

Les Jeux de Sotchi s'ouvrent le 7 février. Les organisateurs russes sont-ils prêts ?

Oui, ils sont prêts. Soixante-douze épreuves tests de Coupe du monde ou d'Europe se sont tenues ces deux dernières années dans les sept sports d'hiver phares à Sotchi, ainsi que les championnats du monde de hockey sur glace des moins de 20 ans. Nous sommes sereins. Et la formation des volontaires a été assurée par 28 grands centres universitaires russes.

Estimés à 36 milliards d'euros au lieu des 12 milliards initiaux, ces Jeux ont coûté beaucoup plus cher que prévu...

Les chiffres sont assez clairs. Ce qui était nécessaire pour les Jeux de Sotchi côté opérationnel, c'est 2 milliards de dollars - 1,5 milliard d'euros - , l'équivalent de ce qui a été investi pour les Jeux de Vancouver. Plus 7 milliards de dollars, dont la moitié vient des oligarques. Le reste est ce que Moscou avait décidé d'investir, estimant qu'il fallait dans cette plaine marécageuse le tout-à-l'égout, la création de trois centrales thermiques pour l'électricité, la réfection de 125 km de voies ferrées, etc. Cela semble des dépenses énormes, mais elles seront utiles durant cent ans car ce pays gigantesque va se développer sur le plan touristique. La station de Rosa Khutor dispose de 10 000 lits ; il faudra des décennies à Val-d'Isère pour en avoir autant.

N'est-il pas paradoxal d'organiser des Jeux d'hiver dans une région au climat subtropical ?

Il y a indéniablement un contraste entre les 9 000 palmiers qui ornent le parc olympique à Sotchi autour des patinoires et l'idée de Jeux d'hiver, mais Sotchi est comparable à Nice. On s'y baigne en octobre et, 40 kilomètres plus loin, on atteint Rosa Khutor en train ou en voiture. Les Russes y ont prévu de vastes réserves de neige dont on n'aura sûrement pas besoin vues les abondantes chutes cette année, y compris ces derniers jours.

On a beaucoup critiqué les organisateurs de ces Jeux sur les questions d'environnement.

Il n'existait pas au départ de législation sur l'écologie. Elle a été votée par la Douma grâce aux JO. Elle était indispensable par rapport notamment à la construction de routes de montagne, au percement de tunnels. Tout n'a pas été parfait, loin s'en faut, mais nous avons eu des échanges avec Greenpeace for Russia et WWF, qui gère notamment la réintégration locale du léopard des neiges. Il y a eu des transactions, un échange de 25 000 hectares contre 1 hectare dans les environs de Sotchi qui a satisfait tout le monde. On a conclu des marchés comme on l'avait fait pour les Mondiaux de ski à Val-d'Isère. Il y a eu des discussions tripartites entre ces organisations et le ministre des ressources naturelles et de l'écologie. Nous avons effectué pas mal de changements. Par exemple, la piste de bobsleigh et le village olympique d'altitude ont été redescendus de 8 à 10 km dans la vallée pour éviter une proximité avec un site protégé par l'Unesco, un paradis terrestre où les ours en quête de truites croisent les loups.

Comment avez-vous travaillé avec les Russes ?

L'essentiel, dans notre démarche olympique, était de relier le passé au présent, de tenter de les comprendre sans leur donner de leçons. L'enjeu était de taille. Il n'y avait pas d'infrastructure, ni de base ni sportive, pas d'histoire ni de culture des sports olympiques d'hiver, hormis le hockey sur glace, sport national. Cela a été un véritable partenariat d'égal à égal. Nos interlocuteurs ne sont pas des rustres mais des personnels remarquablement formés dans des écoles de commerce, militaires, au KGB ou aux affaires étrangères. Beaucoup sont passés par les universités anglo-saxonnes. Il ne s'agissait pas de les juger mais de comprendre, d'être efficaces et d'aller vite. Ainsi, nous avons joui d'un respect total. Il faut se souvenir qu'ils ne sont vraiment sortis de l'isolement qu'il y a quinze-vingt ans et qu'ils conservent une approche précautionneuse de l'extérieur.

Quels ont été vos rapports avec M. Poutine ?

On est devenus copains. On discute de tous les sujets, même si je ne peux en dire plus. Sa réputation internationale ne reflète pas ce que je vis quand je travaille avec lui. Je suis indépendant, je ne lui vends rien, je m'assure simplement que les JO seront réussis.

Votre " copain " n'est pas un champion des droits de l'homme...

Il ne le prétend d'ailleurs pas, mais il dit avec le sourire que la démocratie progresse à grands pas dans son pays. Et la charte olympique y a contribué. Pour preuve, les 40 000 invités accrédités pour les Jeux entreront en Russie sans visa. Il en sera de même pour le premier Grand Prix de F1, dont le circuit est construit autour des patinoires olympiques et qui aura lieu à l'automne 2014.

La libération de l'oligarque opposant Mikhaïl Khodorkovski et des deux Pussy Riot est arrivée in extremis...

C'est un gage de bonne volonté et d'ouverture parfaitement adéquat. L'importance actuelle de la religion en Russie explique en partie la dureté avec lesquelles les Pussy Riot ont été traitées.

La loi russe sur l'homosexualité a provoqué un tollé. Quelle est la position du Comité international olympique (CIO) sur ce sujet ?

Pour nous, cette question ne se posait même pas car la charte olympique est guidée par l'universalisme donc par la non-discrimination. C'est notre évangile. Cette loi dont nous ignorions jusqu'à la discussion est sortie comme un lapin du fourré, mais nous en avons étudié les termes et nous nous sommes aperçus que 72 pays membres du CIO en avaient une similaire, qui va parfois jusqu'à la peine de mort, et que nous avons des relations très chaleureuses avec certains de ces pays. Mais l'ingérence du CIO est limitée à l'exigence du respect de sa charte.

Il y a aussi les accusations de corruption...

Nous ne connaissons pas les détails de l'attribution des travaux par l'Etat russe car le choix des entreprises ne nous incombe pas. Sur les 7 milliards dépensés pour les infrastructures sportives, la moitié provient de la bourse des oligarques, à la demande pressante du Kremlin, donc il n'y a pas eu d'appel d'offres. Quant à la deuxième moitié, nous ignorons s'il y a eu appel d'offres ou non. Où qu'ils aient lieu, le véritable problème des JO a toujours été les délais de livraison : le pays organisateur a toujours tendance à choisir les meilleurs pour sauver sa peau.

Et l'exploitation des ouvriers sur les chantiers ?

Nous avons été au courant assez tard. Nous pensions que 70 000 personnes y travaillaient, or c'était plutôt 90 000 à 100 000. Il y a eu des excès. Certaines entreprises se sont mal tenues. D'autres ont fait faillite, laissant des gens sans ressources. On estime que 250 à 350 personnes ont été victimes de ces situations. J'espère que ça a été réglé, je le pense. Nous avons passé beaucoup de temps sur les chantiers des principaux blocs à livrer et avons fini par en connaître tous les chefs. Nous avons entendu des histoires de défauts de paiement, mais pas d'accidents ni d'horaires abusifs.

Même si ce n'est pas de notre responsabilité, nous avons des leviers. Le CIO intervient immédiatement auprès de l'Etat en cas de constat d'abus, car le fait que tout se passe bien fait partie de la beauté olympique. Mais avec trois ans de planification et trois ans de construction, on est forcément toujours sur le fil du rasoir.

N'êtes-vous pas inquiet par rapport à la sécurité de l'événement et aux menaces terroristes ?

Le CIO est tenu au courant des dispositifs de sécurité prévus, qui sont très raides, mais l'organisation des Jeux d'hiver de Salt Lake City aux Etats-Unis quelques mois avant le 11 septembre 2001 n'était pas rien non plus sur ce plan. Ce sera drastique mais pas tellement plus qu'ailleurs. Le Caucase n'est pas une région connue pour sa stabilité. Nous avons rencontré les responsables de la sécurité, qui nous ont dressé un décor de confiance et de rigueur, mais nous ignorons les dispositifs dans leurs détails car nous ne sommes pas chargés de la sécurité.

Barack Obama et François Hollande ont fait savoir qu'ils n'iraient pas aux Jeux...

Je le regrette, car cet événement est l'occasion d'un dialogue dans une atmosphère décontractée comme les chefs de l'Etat en ont peu. C'est l'endroit idéal pour discuter les affaires humaines, sociales ou économiques. Je déplore le double langage qui consiste à vendre des trains, des avions de chasse ou des bateaux de guerre à certains pays pour snober ensuite la cérémonie d'ouverture d'un événement sportif d'envergure mondiale qui y a lieu. Il faut être pragmatique si l'on veut exporter, garder nos usines ouvertes... Le président Sarkozy avait hésité à se rendre à l'ouverture des JO de Pékin, je lui avais expliqué que les Chinois mettraient cinquante ans à oublier qu'il n'était pas venu, alors que sa visite permettrait de faire avancer les droits de l'homme sur place. J'ai conseillé au président Hollande de venir à la cérémonie des Jeux paralympiques de Sotchi - en mars - ; il n'y a pas de raisonnement sophistiqué derrière cela, juste un message d'ouverture.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Dans une précédente chronique, nous appelions les sportifs à prendre exemple sur la sauteuse en hauteur qui s'était peinturluré les ongles contre les lois homophobes russes, lors des championnats du monde à Moscou en août 2013. Nous rêvions d'aires sportives détournées en tribunes politiques, de mêlées de rugby prétextes à des conciliabules séditieux, de javelots détournés vers l'oeil du dictateur assoupi en tribune officielle. C'était il y a deux mois, et il faut reconnaître que cette recommandation, pourtant mondialement diffusée grâce à la force de frappe du présent journal, a été peu suivie.

Un seul sportif a pris à la lettre nos consignes, n'écoutant que son courage et ses convictions. C'est Nicolas Anelka - qui d'autre ? A la première occasion, dès son premier but sous les couleurs de West Bromwich, ce fieffé rebelle s'est armé d'un bras pour dire ce qu'il avait à dire.

Au fait, qu'avait-il à dire ? Tant qu'à prendre la parole, autant parler. Une explication de texte lui fut demandée, et, contrairement aux mous Teddy Riner et Tony Parker, quenelliens repentis, Nicolas maintint sa position. Niant qu'il fût antisémite - quelle idée -, il explicita le message, disant avoir commis là un " geste antisystème ". C'était net et précis comme un direct du droit dans la gueule du monde.

Or, d'aucuns trouvèrent que ce n'était pas encore assez clair, et alors on entrevit la perfectibilité de notre appel à l'insurrection. Joie après un but ou saut en longueur, une séquence sportive demeure cruellement brève. Le compétiteur militant est obligé de dispenser une symbolique laconique, et par là même sujette à interprétations, voire malentendus. Nous devons donc lui offrir une plage complémentaire d'expression, et de préférence plus longue que les 140 signes d'un tweet. Ainsi servi, croyez bien que Nicolas nous aurait longuement exposé le fond de sa pensée. Le système ? Le capitalisme financier, tout simplement. L'adjectif étant de trop, car il entre dans la nature du capitalisme d'être financier. Ce qu'on présente comme un emballement marginal de la machine à créer de la plus-value est inscrit dans le programme de la mondialisation des flux, comme l'a bien décortiqué Marx dans le premier volet de son grand opus. La générale dérégulation des années 1980 était donc prévisible, ainsi que la précarisation méthodique des travailleurs afin de les rendre corvéables et jetables sans recours. A ce titre, nous, Nicolas Anelka, communiste libertaire, demandons l'immédiate institution d'un revenu de base universel d'au moins 2 000 euros.

Dès lors, la quenelle anglaise ne montre pas seulement la voie aux sportifs trop timorés. Elle souffle aussi aux cadres des JO de Sotchi, si soucieux de faire de ces quinze jours une fête de l'émancipation, une précieuse suggestion logistique : en plus des stades de hockey et autres pistes de slalom, prévoir des lieux et des créneaux d'emploi du temps où les sportifs décoderont les happenings protestataires qu'ils auront glissés entre deux gestes de compétition. Ensuite, les utilise qui veut. Personne n'y est obligé. On est absolument libre de se taire. Ceux qui n'ont rien à dire ont même toujours raison de fermer leur gueule, c'est aussi ça que voulait nous montrer Nicolas.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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Dans son édition spéciale du vendredi 17 janvier, Closer continue de surfer sur l'" affaire " des amours présidentielles. Après avoir publié, le 10 janvier, les photos exclusives de François Hollande alléguant d'une possible relation avec la comédienne Julie Gayet, il vend désormais " le récit des deux ans de liaison (...), entre ruptures et réconciliations ". Ces " nouvelles photos et informations exclusives " viennent relancer le " scoop mondial " que le magazine du groupe Mondadori a publié, le 10 janvier.

Mais Closer n'est plus seul à mettre en " une " " L'amour secret du président " ou le visage de la comédienne avec laquelle il entretiendrait une liaison. " Il a choisi Julie Gayet ", clame le Voici du vendredi 17 janvier. L'hebdomadaire veut profiter de la vague créée par son concurrent.

" On aurait eu les mêmes photos, on les aurait sorties ", a déclaré au Monde Marion Alombert, rédactrice en chef de Voici, au sujet des images du photographe Sébastien Valiela, publiées par Closer.

Au-delà de ces deux titres, c'est l'ensemble de la presse magazine qui s'est emparée du sujet cette semaine. Elle, Gala ou Public ont mis en couverture Julie Gayet, qui " bouleverse la vie du président " selon Gala et incarne, pour Elle, " Une passion française ". " Qui est-elle vraiment ? ", s'interroge Public. Grazia, lui, préfère mettre en avant Valérie Trierweiler, qualifiée de " femme normale... "

Les " newsmagazines " ne sont pas en reste. L'Express propose un sujet sur " Hollande et ses femmes ", tandis que Le Point s'amuse d'un " Ça déménage ! ". Elle ou Paris Match, ont avancé leur jour de parution, pour profiter du filon. Pour une presse magazine globalement en crise, difficile de passer à côté d'une telle opportunité d'augmentation des ventes.

Closer, qui a laissé son numéro de la semaine dernière en kiosque une semaine de plus, espère 600 000 ventes, le double de sa diffusion habituelle. Aucune demande de retrait ne lui a été assignée, hormis une concernant son site Internet, qu'il a appliquée.

L'hebdomadaire a en revanche reçu une assignation de Julie Gayet pour atteinte à la vie privée. La comédienne réclamerait 50 000 euros de dommages et intérêts, 4 000 euros pour les coûts de procédure et une publication judiciaire sur la moitié de la couverture du magazine. De quoi atténuer le bénéfice attendu, mais aussi nourrir le feuilleton.

Par guy.fitoussi le 17/01/14
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La future loi sur la transition énergétique pourrait permettre d'arrêter définitivement un réacteur, sans attendre le décret de démantèlement

Et si l'engagement de François Hollande de fermer la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) fin 2016 était finalement tenu ? Si, sur ce dossier emblématique, la majorité faisait preuve de volontarisme, quitte à échafauder un montage législatif de circonstance ?

Le gouvernement semble résolu à desserrer l'étau réglementaire qui le prive de marge de manoeuvre sur le nucléaire, et donc sur Fessenheim en particulier.

Cela ne réglera pas pour autant le problème des compensations financières que pourraient réclamer EDF et ses partenaires étrangers - trois compagnies électriques suisses et une allemande. Cela ne résoudra pas non plus la question de l'impact d'une fermeture sur les plus de 2 000 emplois directs et indirects liés au site nucléaire alsacien, le plus ancien du parc français.

" Dans le cadre des réflexions en vue du projet de loi de programmation sur la transition énergétique, l'Autorité de sûreté nucléaire - ASN - a saisi le ministre - de l'écologie et de l'énergie - de modifications de procédure de mise à l'arrêt définitif et de démantèlement, afin de garantir l'engagement de démantèlement “au plus tôt” de façon générique ", a indiqué, mercredi 15 janvier, le ministère de l'écologie.

" Ces modifications seront prises en compte. Ainsi remaniées, ces procédures permettront de respecter le calendrier prévu pour l'arrêt définitif de la centrale de Fessenheim à la fin de 2016 et l'engagement de son démantèlement en 2018-2019 ", indique le communiqué.

Comment décrypter ce texte sibyllin ? Dans l'état actuel du droit, l'arrêt définitif de la centrale alsacienne, fin 2016, est mission impossible. Ni le gouvernement ni le Parlement ne peuvent imposer la fermeture d'un réacteur. La décision ne peut être prise que par l'ASN, en cas de risques, ou par EDF, pour des raisons de stratégie industrielle.

Or l'ASN a jugé que les deux réacteurs de Fessenheim sont aptes à fonctionner dix ans de plus, sous réserve de travaux. Et EDF n'a aucun intérêt économique à renoncer à un outil de production sur lequel il a engagé de coûteux travaux de modernisation.

De surcroît, la procédure actuelle de mise à l'arrêt définitif et de démantèlement exige la constitution d'un dossier détaillé, puis son instruction, avec enquête publique. Au total, " il faut compter cinq ans ", précise Jean-Christophe Niel, directeur général de l'ASN.

A supposer qu'EDF se mette sans tarder à la rédaction de son dossier, le décret de mise à l'arrêt définitif et de démantèlement ne pourrait pas être pris avant 2019. Laissant la possibilité à la majorité qui sortira des urnes en 2017 de relancer Fessenheim.

Ce sont ces verrous que la loi de programmation sur la transition énergétique, attendue au second semestre 2014, devrait faire sauter. D'abord, en autorisant la fermeture d'un réacteur pour des motifs de politique énergétique. Ensuite, en dissociant mise à l'arrêt définitif et démantèlement proprement dit.

La première, indique le ministère de l'écologie, " pourrait être décidée alors même que l'instruction du dossier de démantèlement ne sera pas achevée ". Et ce, de manière " irréversible ".

C'est en prévision de ce nouveau paysage juridique que l'ASN a saisi le ministre de l'écologie. " Nous souhaitons qu'une fois acté qu'une installation nucléaire n'a plus vocation à fonctionner, son démantèlement soit engagé rapidement, explique M. Niel. La sûreté d'un réacteur, même à l'arrêt, doit rester assurée. "

D'où le concept de " démantèlement au plus tôt ", que le gendarme du nucléaire préconise " de façon générique ", au-delà du seul cas de Fessenheim.

A l'avenir, EDF se verrait contraint d'entamer sans attendre la " déconstruction " d'un réacteur mis à l'arrêt. Un chantier long - de vingt à trente ans - et surtout coûteux, que le groupe chiffre à un peu plus de 250 millions d'euros pour une tranche de 900 mégawatts, soit plus d'un demi-milliard d'euros pour les deux réacteurs de Fessenheim.

Difficile de ne pas voir dans ces procédures " remaniées " un habillage réglementaire taillé sur mesure pour Fessenheim. Interrogé sur ce point, EDF s'abstient de tout commentaire. L'électricien l'a déjà dit : il se conformera à la loi... une fois qu'elle aura été votée.

Si, comme le ministère le précise, une " étude d'impact " sur les conséquences de la fermeture de Fessenheim est " en cours de finalisation ", le dossier devra aussi être " ficelé " au niveau juridique.

Des questions restent en suspens : pourquoi fermer Fessenheim et pas une autre centrale ? Et quelle validité accorder au montage législatif échafaudé actuellement ?