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Par guy.fitoussi le 07/01/14
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Au-dessus de la porte d'entrée trônent encore les quatre lettres IUFM, pour " institut universitaire de formation des maîtres ". En apparence, rien ne semble avoir changé à l'école des professeurs de l'académie de Créteil, à Bonneuil (Val-de-Marne). Comme si la réforme de la formation des enseignants, lancée à l'initiative du ministre de l'éducation, Vincent Peillon, n'était pas passée par là. Seule une timide pancarte, fraîchement installée à l'accueil, indique le nouveau sigle de l'école depuis le 1er septembre : ESPE, pour " école supérieure du professorat et de l'éducation ".

Le pari de cette réforme - centrale dans l'éducation, mais occultée, ces derniers mois, par la contestation contre les rythmes scolaires - est de " professionnaliser " une formation des enseignants à qui l'on a longtemps reproché de mettre trop l'accent sur les savoirs, et pas assez sur les savoir-faire. Mais le premier trimestre de fonctionnement l'a confirmé, les résistances sont fortes. Le nouvel équilibre entre théorie et pratique n'a pas été simple à trouver dans les trente nouvelles ESPE. Fruit d'intenses négociations, il est même encore assez éloigné des objectifs initiaux.

" Enseigner est un métier qui s'apprend ", martèle pourtant Vincent Peillon depuis son arrivée rue de Grenelle. Le professeur de demain ne doit pas seulement être un détenteur de connaissances, il doit aussi être capable de bien les transmettre.

Dans une salle, une dizaine de futurs professeurs des écoles - des filles exclusivement - apprennent à " enseigner avec le numérique ". Inscrites en première année du nouveau master " métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation " (MEEF), elles font partie de la première génération de la réforme Peillon. " J'étais en licence de gestion quand la gauche est arrivée au pouvoir, raconte Asmaa Lajnef, 22 ans. Je voulais me réorienter et j'ai entendu qu'il y aurait une nouvelle formation des profs, des réformes pour l'école, beaucoup de recrutements... Je me suis dit que c'était le moment de se lancer ! "

Ces étudiantes voient plutôt d'un bon oeil la réforme en cours, qui rétablit l'année de formation en alternance. " Je connais des personnes qui sont passées par l'ancien système, certains ont démissionné. Je m'estime mieux lotie ", souligne Sandrine Malo, 38 ans, ancienne contractuelle. Sous la réforme très contestée de Xavier Darcos, instaurée en 2010, les étudiants passaient le concours en master 2, puis étaient directement parachutés dans les classes, avec seulement quelques modules de formation. Cette année, ils passeront le concours en master 1. Ils seront stagiaires à mi-temps en master 2, payés à temps plein.

A Créteil, le temps de formation des futurs professeurs du primaire s'est réduit au profit du stage. Il est de 769 heures dans le nouveau master, contre plus de 900 heures avant. Pas facile à accepter pour les enseignants, qui se plaignent de voir leur matière amputée. " En sciences et technologies, on a perdu plus de la moitié des heures ", déplore Christophe Le François, professeur du cours " enseigner avec le numérique ". Même chose en sciences de la vie et de la Terre et en histoire. " Douze heures pour voir tout de la préhistoire à nos jours, c'est irréaliste !, lance Sandrine Malo. Je ne pensais pas que le cursus allait être aussi chargé, compressé. "

Pour la formation des enseignants de collège et lycée, ce n'est pas tant le volume de la formation qui a évolué que son contenu. " La formation professionnelle occupe une plus grande place dans le master, assure Brigitte Marin, l'administratrice de l'ESPE. Dès le master 1, nos étudiants bénéficient de quatre semaines de stage, d'abord en observation, puis en pratique accompagnée, et enfin en responsabilité, seuls dans leur classe. "

La formation se divise en quatre blocs : un " bloc disciplinaire ", pour parfaire ses connaissances dans sa discipline, un " bloc didactique ", pour apprendre à l'enseigner, un " bloc recherche " et un " bloc de mise en situation professionnelle ", qui comprend des cours de psychologie de l'enfant, la prévention de la violence, les pratiques en éducation prioritaire...

La réussite de la réforme repose sur les concours de recrutement, qui ont été rénovés pour la session 2014. Si ceux-ci demeurent très disciplinaires, la formation en amont le restera aussi, et inversement. Dans certaines matières, les jurys ont bien respecté la consigne de professionnaliser les épreuves. C'est le cas en sciences économiques et sociales, où une épreuve de didactique a été introduite. " On aura cinq heures pour préparer un cours avec exercices, évaluation... ", rapporte Virginie Panici, 25 ans, étudiante du master de professeur de sciences économiques et sociales. " Au départ, je pensais préparer le capes en candidate libre, en bachotant. Mais quand j'ai vu le nouveau type d'épreuve, j'ai réalisé que j'allais avoir besoin d'une formation professionnalisante ", raconte-t-elle.

En lettres modernes ou en histoire en revanche, l'évolution est plus modeste. " Les grandes épreuves disciplinaires sont restées, souligne Marie-Emmanuelle Plagnol, enseignante en littérature. Les spécificités du capes de lettres ont été préservées. "

" Globalement, les jurys vont avant tout vérifier si les candidats sont bons dans leur discipline ", déplore un formateur de l'ESPE qui a souhaité garder l'anonymat. " Il faut relativiser l'affichage politique. Les masters sont, certes, plus professionnels que sous la réforme Darcos, mais on se rapproche de la configuration d'avant 2010. "

Ce résultat mitigé est le fruit d'un compromis entre les formateurs de l'IUFM et les universitaires. Les premiers défendent une formation professionnelle, les seconds sont plus souvent dans une posture de défense des savoirs. " C'est une crainte récurrente des universitaires de voir la balance pencher trop du côté de la transmission des savoirs, et pas assez du côté des savoirs eux-mêmes ", souligne Jean-Louis Auduc, ancien directeur adjoint de l'IUFM de Créteil. " En mettant fin à la prééminence du disciplinaire, c'est un peu une reconversion qu'on leur demande, poursuit l'historien Claude Lelièvre. Cela suppose qu'ils se préoccupent davantage de la formation professionnelle, alors que ce n'est pas là qu'ils trouvent leur légitimité, leurs valeurs. "

" L'université est historiquement du côté de la connaissance et de la recherche, pas du côté des métiers ", conclut M. Auduc. C'est d'ailleurs ce qui explique pourquoi les écoles de magistrats, d'ingénieurs ou de vétérinaires se sont construites en dehors de l'université. Une tradition qui pèse et risque de peser encore longtemps sur la réforme de Vincent Peillon.

Par guy.fitoussi le 07/01/14
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Recep Tayyip Erdogan n'exclut pas de faire rejuger les militaires condamnés pour complot

En invitant les militaires dans le jeu, Recep Tayyip Erdogan a donné un nouveau tour à la crise politique qui ébranle le pouvoir en Turquie. Des centaines d'officiers de l'armée turque, emprisonnés depuis 2008 pour une série de complots présumés contre le gouvernement islamo-conservateur, et condamnés à de lourdes peines, pourraient en effet être rejugés, si l'on en croit les déclarations du premier ministre, dont plusieurs proches se trouvent à leur tour dans le collimateur de la justice pour une retentissante affaire de corruption et de blanchiment. " L'idée d'un nouveau procès ne nous pose pas problème, à condition qu'il y ait une base légale. Nous sommes prêts à faire notre possible ", a confirmé M. Erdogan dimanche 5 janvier.

L'annonce a redonné espoir aux familles des prisonniers de l'immense pénitencier de Silivri, dans la banlieue d'Istanbul, qui dénoncent de longue date une purge politique de la part du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur, au pouvoir) et une procédure bâclée fondée sur des preuves fabriquées. Les partisans de la confrérie de Fethullah Gülen, qui mènent la fronde judiciaire contre le premier ministre et son entourage dénoncent, eux, un contre-feu pour détourner l'attention des affaires de corruption.

Le premier ministre turc a violemment attaqué le système judiciaire, accusé de mener " une sale opération ", d'abriter " un Etat dans l'Etat " et d'êtrnoyauté par des magistrats séditieux favorables au mouvement Gülen. Le nouveau ministre de la justice, Bekir Bozdag, a laissé entendre qu'il pourrait initier une procédure de révision des procès contre les militaires, qualifiés d'" injustes ".

La stratégie du gouvernement étonne. M. Erdogan avait fait de la purge de l'armée l'une de ses priorités en arrivant au pouvoir. Les affaires Ergenekon, une cellule militaro-nationaliste au sein de l'Etat démantelée à partir de 2007, et Balyoz, du nom d'un plan présumé de coup d'Etat en 2003, ont permis la mise au ban de centaines d'officiers, marquant ainsi la revanche des islamistes sur l'aile nationaliste de l'armée.

Ces procès-fleuves devant des cours pénales à compétence spéciale chargées des affaires antiterroristes ont mis en évidence l'instrumentalisation politique de la justice. Contre les militaires, mais aussi contre les journalistes d'opposition, les avocats, les militants kurdes et plus récemment contre les manifestants de la place Taksim, dont plusieurs dizaines ont été inculpés pour " terrorisme ".

Le président de l'Union des barreaux de Turquie, Metin Feyzioglu, a dénoncé l'existence d'une véritable " justice parallèle ", disposant de " pouvoirs excessifs et arbitraires ". Lors d'une entrevue avec M. Erdogan, lundi, il a réclamé l'abolition des cours spéciales.

L'état-major des armées a déposé, la semaine dernière, un recours pour que soient rejugés ses officiers. Les preuves retenues, prétend-il, manqueraient de crédibilité. " Si le premier ministre, le ministre de l'intérieur disent qu'il existe un Etat parallèle au sein de la justice et que les forces armées ont été victimes d'un complot, il est impossible de l'ignorer ", a déclaré M. Feyzioglu après avoir rencontré le principal détenu dans l'affaire Ergenekon, l'ancien chef d'état-major Ilker Basbug. " Deux belles années volées à ma vie, à ma famille et à mes proches ", a estimé l'ex-général dont la demande de remise en liberté a été rejetée lundi.

Les adversaires de M. Erdogan dénoncent une tentative de diversion. Après avoir décapité l'armée grâce au soutien du mouvement Gülen, le premier ministre aux abois serait-il tenté de s'allier aux militaires pour neutraliser la confrérie et conserver la mainmise sur les tribunaux ? " S'il peut mettre en évidence la fabrication et la manipulation de preuves dans ces procès, alors il discréditera directement le mouvement Gülen ", estime l'analyste Gareth Jenkins, qui fut l'un des premiers à souligner les failles du dossier Ergenekon.

Car après avoir été longtemps aux mains des militaires qui contrôlaient les hautes cours jusqu'en 2008, la justice turque est l'objet d'une nouvelle bataille entre les deux forces dominantes de la mouvance islamiste. Les partisans de M. Gülen qui ont subi dans les années 1990 la répression de l'armée ont fortement soutenu les grands procès pour complots, notamment dans les colonnes de leur journal, Zaman. Ils s'opposent à présent à leur réouverture.

Par guy.fitoussi le 07/01/14
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Manifestations, sit-in et grèves se multiplient contre les centres de rétention de clandestins

Des jeunes Israéliennes bronzées, écouteurs collés aux oreilles, font leur jogging en short sur l'avenue Hayarkon, la promenade du front de mer. Le ciel est limpide, il fait 20 degrés, ce lundi 6 janvier. Elles longent à moins de deux mètres une haie humaine formée de visages noirs : des milliers d'Africains ont pris possession du trottoir, disciplinés, y compris pour reprendre à l'unisson des slogans répétés pendant des heures : " Liberté, liberté ! Plus de prisons ! "

Le regard des joggeuses et des automobilistes, qui longent au pas cette foule essentiellement masculine, ne s'attarde pas : deux mondes aux antipodes l'un de l'autre. Les Africains sont des réfugiés, originaires à plus de 90 % du Soudan et d'Erythrée, entrés clandestinement en Israël par le Sinaï égyptien, avant que la barrière de sécurité qui court maintenant sur les 240 kilomètres de la frontière n'interdise toute infiltration. Leur errance s'est achevée dans le parc Lewinsky de Tel-Aviv, la ville-symbole du dynamisme économique d'Israël qui les attire.

La foule de quelque 3 000 réfugiés s'allonge sur l'avenue baignée de soleil ; se concentre face aux ambassades des Etats-Unis et de France. Plus tard, des délégations se rendront devant d'autres ambassades, ainsi que devant les bureaux du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), de l'Union européenne et de l'Union africaine, pour y remettre une pétition. " Nous faisons appel à vous pour soutenir activement notre lutte pour nos droits de réfugiés. Environ 50 000 demandeurs d'asile africains et réfugiés vivent en Israël. Nous avons fui les persécutions, la conscription militaire forcée, la dictature, les guerres civiles et le génocide. Au lieu d'être traités en réfugiés par le gouvernement d'Israël, nous sommes traités comme des criminels ", indique le texte de la pétition.

Il aura fallu une longue négociation avec la police pour que l'Erythréen Filemon Rezeme et le Soudanais Kunda puissent, au nom de leurs camarades rassemblés dans un sit-in compact, franchir le cordon de sécurité et remettre leur requête à une diplomate américaine. Ils attendaient aussi que les caméras soient là : " Nous voulons attirer l'attention de la communauté internationale ", explique Filemon Rezeme devant les micros.

La veille, plus de 20 000 Africains s'étaient massés sur la place Rabin de Tel-Aviv et une grève de trois jours avait été lancée par tous les réfugiés africains qui occupent des petits boulots dans les restaurants et hôtels de Tel-Aviv.

Au coeur de leurs revendications, l'abrogation de l'" amendement scélérat " voté le 10 décembre 2013 par la Knesset, le Parlement israélien, en réponse à la décision de la Cour suprême de déclarer inconstitutionnelle la loi permettant d'incarcérer sans jugement pendant trois ans des migrants illégaux.

Désormais, ceux-ci seront détenus dans des centres " ouverts " (comme celui de Holot, dans le Néguev) ou " fermés " (la prison de Saharonim). Dans les premiers, la durée de la détention est sans limite ; dans les seconds, leur emprisonnement ne pourra dépasser un an.

Israël, a souligné, lundi, le ministère des affaires étrangères, est dans une position " bien plus complexe que celles des autres pays développés " pour lutter contre l'immigration clandestine, puisqu'il a une frontière terrestre avec l'Afrique. Il s'efforce donc de " trouver un équilibre " entre la nécessité de contrôler celle-ci et " de protéger les droits de l'homme de ceux qui entrent " sur son territoire. Droits de l'homme ?

Bsow, un Soudanais âgé de 30 ans, raconte son histoire, semblable à celle d'autres récits de réfugiés. Il est arrivé en décembre 2011, après un périple éprouvant à travers le Sinaï, marqué par les exactions et le racket organisé par les tribus bédouines. Cueilli par l'armée israélienne, il est resté dix-sept jours à la prison de Saharonim, dont les organisations de défense des droits de l'homme ont dénoncé les conditions de détention. Il a eu de la chance : " Je connais des gens qui y sont restés deux ans ", insiste-t-il.

Bsow nous montre le certificat de " libération conditionnelle " qu'il a obtenu des autorités israéliennes. Plus tard, il a trouvé un emploi de serveur dans un restaurant de Tel-Aviv. Comme lui, des milliers de Soudanais et d'Erythréens peuplent les quartiers sud de la deuxième ville d'Israël, suscitant une hostilité grandissante de la population blanche.

Le certificat de libération conditionnelle doit être renouvelé tous les deux mois par le ministère de l'intérieur. Parfois il ne l'est pas, et le risque est grand d'être interpellé par la police et reconduit à Saharonim. " Nous demandons la libération de tous les prisonniers, insistent Bsow et Kunda, et le respect d'un minimum de droits de l'homme : nous n'avons pas de droits sociaux, pas de permis de travail, pas d'assurance-santé, pas d'existence légale et nos enfants ne peuvent aller à l'école ! "

Protégés du risque d'expulsion, puisqu'Israël n'a pas de relations diplomatiques avec le Soudan et l'Erythrée, les réfugiés ne peuvent davantage espérer obtenir le droit d'asile. " Toutes les demandes sont traitées ", assure le ministère des affaires étrangères, sans mentionner qu'aucune d'entre elles n'a été acceptée depuis trois ans !

Pour impressionnante qu'elle soit, la mobilisation des quelque 53 600 réfugiés africains (selon les chiffres officiels) résidant en Israël ne fera pas bouger d'un iota la détermination du gouvernement israélien.

Le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, l'a réaffirmé lundi : " Les protestations et les grèves ne changeront rien. En 2013, nous avons expulsé 2 600 infiltrés, soit six fois plus que l'année précédente. Cette année, nous en expulserons davantage. " Il ne s'agit pas de réfugiés, a-t-il proclamé, mais de " travailleurs migrants illégaux qui seront traduits en justice ".

Par guy.fitoussi le 07/01/14
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L'irruption du Conseil Constitutionnel via la question prioritaire de constitutionnalité dans le droit de l'expropriation a bouleversé celui-ci en remettant en cause des mécanismes que tous considéraient comme immuables.

Cette intervention du juge constitutionnel est à l'origine de la création de la loi du 28 mai 2013 modifiant certaines modifications du Code de l'expropriation.

I La genèse de l'intervention du Conseil constitutionnel

L'article 545 du Code civil pose le principe que nul ne peut être contraint de céder sa propriété si ce n'est pour une cause d'utilité publique moyennant une juste et préalable indemnité.

La rédaction de ce texte découle directement de l'article 17 de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 qui dispose :

« La propriété étant un droit inviolable et sacré nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous condition d'une juste et préalable indemnité. »

La transcription de ce principe se retrouvait aux articles L 15-1 et L 15-2 du Code de l'expropriation. Dans leur rédaction antérieure à la loi du 28 mai 2013, l'article L.15-1 du Code de l'expropriation permettait à l'autorité expropriante de prendre possession de l'immeuble, objet de la procédure d'expropriation dans le délai d'un mois à compter soit du paiement soit de la consignation de l'indemnité allouée à l'exproprié soit de l'acceptation ou de la validation de l'offre d'un local de remplacement.

L'article L.15-2 précisait que l'expropriant pouvait prendre possession moyennant le versement d'une indemnité au moins égale aux propositions faites par lui et consignation de l'indemnité fixée par le juge.

Ainsi l'expropriant pouvait prendre possession du bien sans payer une somme valant indemnité définitive.

En effet en cas d'appel de la décision du premier juge, l'exproprié qui s'estimait lésé, pouvait être dépossédé de son bien si l'expropriant payait non pas le prix fixé par le premier juge mais celui qu'il proposait dans son offre en consignant le surplus fixé par le premier juge.

C'est ces dispositions ne répondant pas à la condition de paiement préalable d'une juste indemnité que le Conseil Constitutionnel a abrogées par une décision du 6 avril 2013 (N°2012-226) en donnant au législateur un délai expirant le 1er juillet 2013 pour modifier le Code de l'expropriation.

La loi du 28 mai 2013 est venue en écho à la décision constitutionnelle.

II La réponse du législateur

La comparaison entre les anciens et nouveaux articles L 15-1 et L 15-2 du Code de l'expropriation permet de constater que la modification textuelle est formellement minime.

Mais surtout elle ne semble nullement répondre aux exigences posées par le Conseil Constitutionnel. Le changement textuel s'inscrit dans le cas de figure où l'exproprié n'étant pas satisfait de la décision rendue par le premier juge en relève appel devant la Cour d'appel.

L'appel des jugements fixant le montant de l'indemnité d'expropriation est suspensif et l'autorité expropriante ne peut prendre possession du bien que lorsque l'exproprié a été concrètement dédommagé.

Le nouvel article L 15-1 dispose que si l'exproprié refuse le paiement du prix, sa consignation permet à l'expropriant de prendre possession du bien. Ce texte suit dans l'esprit du législateur la position exprimée par le Conseil Constitutionnel le 6 avril 2013.

Ainsi malgré un arrêt de Cour d'appel fixant le montant de l'indemnité, l'exproprié que refuserait de recevoir le prix pourrait être dépossédé, ce même s'il avait introduit un pourvoi en cassation contre l'arrêt qui de facto ne serait pas définitif.

De même dans l'hypothèse d'un appel, au cas où l'expropriant penserait que le jugement serait infirmé en sa faveur, le nouvel article L.15-2 lui permet de ne pas payer à l'exproprié le prix fixé par le premier juge mais seulement celui qu'il a proposé en consignant la différence quitte à l'autorité expropriante de démontrer la future insolvabilité de l'exproprié.

Pour faire court, les rédacteurs de la nouvelle loi n'ont pas sérieusement lu la décision du juge constitutionnel et n'en ont pas apprécié la juste portée. La loi du 28 mai 2013 s'inscrit dans le mouvement d'irrationalité juridique que l'on connait depuis quelque temps.

Les termes posées par le Conseil Constitutionnel sont clairs, il exige une indemnité juste et préalable, ce qui signifie que la décision, jugement ou arrêt fixant le montant de l'indemnité soit définitive.

Le nouveau texte ne répond nullement à cette exigence, et il fera indiscutablement l'objet d'une nouvelle question prioritaire de constitutionnalité qui aura toute les chances de conduire à l'annulation des nouveaux articles L 15-1 et L 15-2 du Code de l'expropriation. Seule une justice plus rapide permettra de répondre à l'exigence constitutionnelle.

Mais lorsque l'on sait qu'une ville comme Lyon n'a qu'un seul juge de l'expropriation et un seul greffier, on a tout dit.

Et il ne semble pas que les moyens de la justice soit la priorité de l'actuel gouvernement. Le sujet est donc loin d'être clos

Par guy.fitoussi le 07/01/14
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Le rapporteur public du tribunal administratif de Besançon a conclu, mardi 7 janvier, au rejet des requêtes déposées par la famille de Leonarda Dibrani en vue d'obtenir un titre de séjour en France. « L'émotion que cette affaire a provoquée est inversement proportionnée à la complexité juridique effective » du dossier, a souligné le rapporteur public, Jérôme Charret.

L'expulsion de la collégienne rom vers le Kosovo en octobre, arrêtée en pleine sortie scolaire, avait provoqué la polémique. Le tribunal n'a « à juger que la légalité du refus de titre de séjour, portant obligation de quitter le territoire français (OQTF) », a souligné le magistrat, chargé de proposer au tribunal une solution à l'affaire. Selon ce magistrat, « le couple vivait renfermé sur lui-même et ne sortait que pour obtenir diverses aides ». « La volonté d'insertion professionnelle de M. Dibrani reste très, très, très relative et Mme Dibrani ne parle pas français », a-t-il fait valoir.

Les parents de Leonarda sollicitent l'obtention d'un titre de séjour « vie privée et familiale ». Ils demandent l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français (OQTF), prononcé à leur encontre par le préfet du Doubs le 19 juin 2013. La décision du tribunal sera rendue le 28 janvier. Elle sera encore susceptible d'appel.

Toutes les demandes judiciaires ou administratives du couple pour obtenir le droit d'asile ou un titre de séjour ont jusque là été rejetées. Lors de cette nouvelle audience, leur avocate, Me Brigitte Bertin, a fait valoir que six enfants du couple sont nés en Italie et un en France, et non pas au Kosovo, où ils ont été renvoyés. De retour dans ce pays, Resat Dibrani avait déclaré avoir menti sur l'origine de sa famille afin d'être accueilli en France.

« FAIBLESSE DE L'INSERTION SOCIALE »

Me Bertin a aussi mis en avant le « droit essentiel » de scolarisation des enfants. « Sur le territoire français, sur le plan de leur scolarisation, ils avaient acquis une stabilité conforme à leur intérêt et qu'ils ne retrouveront pas au Kosovo », souligne-t-elle. Mais pour Me Yves Claisse, avocat du préfet du Doubs, « il n'y a pas eu de réelle scolarisation des enfants. Entre la rentrée du 3 septembre et l'expulsion du 9 octobre 2013, Leonarda a manqué vingt et une demi-journées de cours ».

« C'est une succession d'éléments concernant la faiblesse de l'insertion sociale, familiale, professionnelle et linguistique de la famille qui ont conduit au refus par le préfet de la délivrance d'un titre de séjour sur le territoire national », rappelle l'avocat, pour qui cette famille n'a pas démontré « une réelle volonté de s'intégrer ».

Le 9 octobre, à Pontarlier, la police avait pris en charge Leonarda Dibrani, 15 ans, à la descente d'un bus scolaire alors qu'elle participait à une sortie pédagogique, pour l'expulser avec sa famille arrivée irrégulièrement en France en janvier 2009, après avoir vécu plusieurs années en Italie.

DIFFICULTÉS À MITROVICA, ARGUE LA FAMILLE

Gemilja Dibrani, mère de la jeune fille, jointe lundi au téléphone à Kosovska Mitrovica, ville où la famille est logée depuis son arrivée au Kosovo, a affirmé que sa famille traversait de graves difficultés. « On n'a plus que trois paquets de riz et nous sommes obligés d'emprunter de la nourriture. L'aide qu'on reçoit, c'est des haricots et la farine. Je ne peux pas nourrir les plus petits avec », s'est-elle plainte. Un responsable local a pour sa part assuré que les Dibrani recevaient bien une aide de l'Etat kosovar, en plus du paiement de leur loyer.

Par guy.fitoussi le 07/01/14
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Danièle Lochak, professeure émérite de droit public à l'université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, auteure de plusieurs articles et ouvrages sur les libertés, dont « Le Conseil d'Etat en politique » (Pouvoirs, n° 123, 2007) commente la circulaire du ministère de l'intérieur publiée lundi 6 janvier et visant à donner aux maires le cadre légal dans lequel ils peuvent interdire les spectacles de Dieudonné.

Lire aussi le décryptage Interdire le spectacle de Dieudonné : ce qui est possible ou pas

La référence à l'arrêt du Conseil d'Etat dite « Benjamin » de 1933 explicitant la notion de troubles à l'ordre public vous paraît-elle toujours pertinente ?

La jurisprudence Benjamin est toujours brandie comme la preuve de l'attachement du Conseil d'Etat à la protection des libertés. En raison de l'annonce de contre-manifestations, le maire de Nevers avait décidé d'interdire une réunion publique de M. Benjamin, un écrivain d'extrême droite. Le Conseil d'Etat avait annulé cette interdiction, estimant que l'éventualité des troubles pour l'ordre public allégués n'atteignait pas d'un degré suffisant pour justifier l'interdiction de la conférence : le maire aurait dû utiliser en priorité ses pouvoirs pour permettre à la réunion de se dérouler, en recourant le cas échéant aux forces de l'ordre pour contenir les éventuels contre-manifestants.

Dans les années qui ont suivi, le libéralisme de l'arrêt Benjamin s'est souvent trouvé pris en défaut, le Conseil d'Etat n'hésitant pas à valider l'interdiction de nombreuses réunions ou manifestations, qu'elles soient le fait de l'extrême droite juste avant la guerre, des communistes pendant la guerre froide, ou des mouvements indépendantistes avant la décolonisation. Pour justifier ces interdictions sans donner l'impression de trahir les principes, il suffit de grossir un peu le risque de trouble à l'ordre public ou d'invoquer des circonstances exceptionnelles.

La mention de l'arrêt du Conseil d'Etat d'octobre 1995 (Morsang-sur-Orge) sur l'atteinte à la dignité humaine est-il le signe d'une forme de contorsion juridique du gouvernement pour permettre aux maires qui le souhaitent d'interdire le spectacle de Dieudonné ?

L'arrêt Benjamin place les maires devant une impasse, car son application stricte ne permet pas, on le voit, l'interdiction préventive d'un spectacle. Même si des manifestations sont annoncées, la première voie à suivre est de faire appel aux forces de l'ordre, et l'interdiction ne peut intervenir que si cette solution n'est pas suffisante. Non seulement l'hypothèse risque de ne se présenter que rarement, mais on est là sur un terrain glissant, car on voit bien comment des intégristes catholiques, par exemple, pourraient obtenir l'interdiction d'un spectacle qui leur déplaît en annonçant qu'ils vont manifester et créer du désordre. La référence à l'arrêt Morsang-sur-Orge est a priori judicieuse mais risque de déboucher, elle aussi, sur une impasse.

Etait ici en cause l'interdiction par le maire de cette commune de l'Essonne d'un spectacle de lancer de nains, en raison de son caractère attentatoire à la dignité humaine. Or le maire ne peut intervenir qu'en cas d'atteinte à l'ordre public, ce qui recouvre la sécurité, la tranquillité et la salubrité publiques et, plus généralement, « le bon ordre ». Cette dernière expression est suffisamment floue pour autoriser des restrictions aux libertés au nom de la « moralité publique » : on quitte alors le terrain des troubles matériels pour s'aventurer sur celui, beaucoup plus mouvant, du trouble dans les consciences.

Dans cet arrêt d'octobre 1995, le Conseil d'Etat a été plus loin encore, puisque, pour admettre la légalité de l'interdiction, il a considéré que le respect de la dignité humaine était une composante de l'ordre public. C'était une création jurisprudentielle pour le moins audacieuse qui n'a d'ailleurs pas eu de suites directes. En l'espèce, il n'est pas contestable que les propos racistes et antisémites sont constitutifs d'une atteinte à la dignité humaine. Mais, contrairement aux spectacles de lancers de nains qui étaient programmés comme tels, les spectacles de Dieudonné ne s'annoncent pas comme « antisémites », même s'ils le sont en fait. Il est plus délicat, dans ces conditions, de les interdire préventivement.

La réponse répressive, par le biais de l'incrimination pénale des propos racistes et incitant à la haine raciale, inscrite depuis 1972 dans la loi sur la presse, reste décidément la plus évidente et la plus sûre juridiquement. Cela suppose de laisser les spectacles se dérouler et le délit s'accomplir avant de pouvoir le poursuivre. Quel que soit le malaise qu'on en ressente, c'est le prix à payer dans une démocratie qui entend veiller à la défense des libertés et où l'on doit donc se méfier de tout interdiction préventive prononcée par une autorité administrative.

Dieudonné et ses avocats contesteront une éventuelle interdiction en invoquant la liberté d'expression et la liberté artistique. Qui sera in fine amené à trancher cette question ?

S'il y a interdiction, Dieudonné et ses avocats déposeront un référé liberté devant le tribunal administratif. Qu'il donne raison à l'une ou l'autre des deux parties, la décision du juge sera évidemment soumise au Conseil d'Etat par la voie de l'appel. On peut donc penser qu'on s'achemine vers une jurisprudence Dieudonné. Et, si le Conseil d'Etat confirme l'interdiction, Dieudonné pourra alors se tourner vers la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH).

La CEDH a accepté un certain nombre de restrictions à la liberté d'expression, y compris motivées par l'atteinte à la dignité humaine ; les lois réprimant le négationnisme, notamment, ont été jugées compatibles avec la liberté d'expression. Pourtant, à la lumière de certains arrêts rendus récemment sur la liberté de réunion - notamment un arrêt de 2012 dans lequel elle a condamné la Hongrie pour avoir interdit à des contre-manifestants de brandir un drapeau à connotation fasciste -, on ne peut exclure que l'interdiction d'un spectacle de Dieudonné serait censurée par la Cour. Ce qui ne serait pas le cas des condamnations pénales prononcées contre lui en raison des propos tenus.

Par guy.fitoussi le 06/01/14
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Un Britannique quelque peu illuminé a tenté de restaurer au début du XXe siècle l'empire arabe de Damas, disparu plus de mille ans auparavant.

De ce «rêve fracassé», selon le mot de son biographe Jacques Benoist-Méchin, il reste un film à grand spectacle, Lawrence d'Arabie, réalisé par David Lean en 1962, avec l'acteur shakespearien Peter O'Toole dans le rôle-titre.

Il reste surtout un chef d'oeuvre littéraire, Les sept piliers de la sagesse, dans lequel l'auteur raconte ses aventures sur un mode épique en agrémentant son récit de considérations poétiques et philosophiques.

Thomas Edward Lawrence est né le 16 août 1888 d'un baronnet irlandais et d'une gouvernante écossaise.

Son père avait d'abord épousé en Irlande une femme très belle mais acariâtre qui lui avait donné quatre filles. Le mari, volage, avait fini par s'enfuir avec la gouvernante des enfants mais sans jamais pouvoir obtenir le divorce.

T.E. Lawrence, simple soldat en 1931, à la fin de sa vieSous un nom d'emprunt, dans la hantise que l'on révèle son illégitimité, le couple avait vécu dans le bonheur et donné le jour à cinq fils.

T. E. Lawrence, deuxième de la fratrie, avait donc passé toute son enfance dans un environnement masculin et un accident de jeu, à seize ans, avait bloqué sa croissance à 1m64, lui inspirant de la répulsion pour son physique.

Éduqué sur un mode puritain, il avait été également bouleversé par la révélation de sa «bâtardise», à dix-sept ans.

Autant de circonstances qui allaient lui inspirer de l'aversion pour la sexualité, laquelle transparaît en filigrane dans le film de David Lean.

Dahoum photographié par T.E. Lawrence vers 1916Le héros, comme dans la réalité, prend un soin maniaque à se vêtir de blanc ; on ne lui connaît aucune relation féminine mais il nourrit un amour platonique pour certains bédouins de son entourage, tel le jeune Dahoum, mort prématurément en 1918 et auquel il dédicace Les sept piliers de la sagesse.

D'un naturel rêveur, T. E. Lawrence est très tôt passionné par l'Histoire. En mal d'aventures et soucieux de se refaire une identité, il s'engage sous un faux nom dans le Royal Artillery en avril 1905 mais n'y reste que quelques mois jusqu'à ce que son père vienne le récupérer.

Étudiant à Oxford, il prépare une thèse sur les Croisades et, à vingt ans, s'embarque pour Beyrouth, alors sous tutelle ottomane. S'éloignant des villes, il se laisse happer par la magie du désert et des bédouins arabes.

De retour en Angleterre, il passe avec succès son doctorat d'Histoire et obtient une bourse en vue de rejoindre une mission archéologique anglaise qui travaille sur un site hittite sur les bords de l'Euphrate, Karkemish (ou Europus), à cent kilomètres d'Alep. Il y arrive au printemps 1911.

Très vite s'affirme son ascendant sur les bédouins de l'équipe. C'est le début de l'épopée...épique en agrémentant son récit de considérations poétiques et philosophiques.

L'Orient dans la tourmente

La mission archéologique et Lawrence ne tardent pas à ressentir les échos de l'agitation croissante, au sein de l'empire ottoman, pris en main par les «Jeunes Turcs».

À Damas, qui cultive le souvenir glorieux du califat des Omeyyades, des intellectuels arabes envisagent de s'émanciper de la tutelle turque, vieille d'un millénaire. Ils souhaitent s'appuyer sur la France, très présente dans la région à travers ses missions et ses écoles.

T. E. Lawrence se laisse griser par le projet de révolution arabe mais place ses espoirs sur les bédouins du désert, qui n'ont pas été corrompus par les Turcs et la modernité. Et bien entendu, il compte sur l'Angleterre, son pays, pour soutenir cette révolution.

Début 1914, il est désigné pour une prospection dans le Sinaï. Sous couvert d'archéologie, il s'agit en fait d'assister un capitaine britannique dans un travail de topographie militaire.

La mission d'espionnage tourne mal. Lawrence et l'un de ses compagnons, arrêtés par le gouverneur turc, arrivent à s'enfuir à travers le désert et arrivent, épuisés, à Damas. C'est alors que survient l'attentat de Sarajevo, qui va entraîner le monde dans la tourmente.

La guerre !

Dès le début des hostilités, Lawrence se rend au Caire en qualité de lieutenant de réserve. Il se joint à une équipe de l'Intelligence Service qui formera plus tard le Bureau arabe des services secrets britanniques. Il est initié à son métier d'espion par Gertrude Bell (1868-1926), femme de lettres et aventurière aussi excentrique que lui.

En 1915, les Turcs étant entrés en guerre aux côtés des Allemands et des Austro-Hongrois, les Alliés franco-britanniques tentent de les combattre sur deux fronts, d'une part en débarquant un corps expéditionnaire sur la presqu'île de Gallipoli, aux portes d'Istamboul, d'autre part en occupant la Mésopotamie (l'Irak actuel).

Les deux opérations se soldent par un désastre. Le corps expéditionnaire de Gallipoli doit rembarquer en catastrophe le 8 janvier 1916. Quand à l'armée anglo-indienne de Mésopotamie, elle est contrainte à une reddition humiliante le 26 avril 1916, alors que la guerre des tranchées bat son plein en Europe.

Au Caire, d'où les Anglais surveillent l'Orient, on décide faute de mieux de soulever les cheikhs arabes contre les Turcs.

Hussein ibn Ali, chérif de la Mecque (1854 - 4 Juin 1931)Justement, Hussein, le chérif de la Mecque, de l'illustre famille des Hachémites, qui descend du prophète Mahomet, a fait l'année précédente aux Anglais une proposition en ce sens.

Il est disposé à rejeter la tutelle ottomane et à combattre ses anciens maîtres en échange de sa souveraineté sur l'ensemble de l'«île des Arabes» : la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie et la péninsule arabique (à l'exception du Yémen et de quelques émirats côtiers, occupés par les Anglais).

Son fils Abdallah ayant réitéré la proposition à l'état-major anglais du Caire, celui-ci décide d'y répondre favorablement, quoiqu'il juge l'objectif irréalisable et lui préfère la création de plusieurs États arabes indépendants.

Le jeune T. E. Lawrence fait des pieds et de mains pour être de la partie. Il voit se préciser son rêve de recréation d'un empire arabe, au détriment des Turcs mais aussi des Français, très présents en Syrie.

Comme le montrera la suite des événements, il se trompe au moins sur trois points : 1) les Arabes des villes de Syrie n'ont que mépris pour les bédouins du désert et leur préfèrent la tutelle turque ; 2) Hussein et ses fils sont des intrigants sans envergure ni courage ; 3) en Arabie même, Hussein, en dépit du prestige que lui vaut l'autorité sur les villes saintes de l'islam et sa qualité de chérif (descendant de Mahomet), est menacé par l'entreprise de conquête d'Ibn Séoud, émir du Nedjd (capitale : Riyad), à l'est de la péninsule.

En attendant, le 12 octobre 1916, Lawrence embarque à Suez en direction de Djeddah, de l'autre côté de la mer Rouge, à la rencontre d'Abdallah et des cheikhs arabes du Hedjaz, la partie occidentale de la péninsule arabique.

La délégation alliée, commandée par Ronald Storrs, inclut quelques Français dont le colonel Édouard Brémond. Ce vieux routier de la conquête du Maroc est pris en grippe par Lawrence qui finira par le marginaliser.

T.E. Lawrence (Lawrence d'Arabie) sur sa chamelle de combat à Akaba (1917)D'emblée, Lawrence convainc ses accompagnateurs de laisser les Arabes mener seuls leur révolte. Pas question d'un corps expéditionnaire qui viendrait ternir leur gloire. Il ne refuse toutefois pas les crédits de Londres. Onze millions de livres sont généreusement mis au service de la Révolte arabe. Ils vont servir à acheter les consciences.

Pour conduire la Révolte, Lawrence fixe son choix sur Fayçal, le troisième fils du chérif Hussein, plutôt que sur le second, Abdallah. À dos de chameau, il se rend à son camp.

L'émir Fayçal, jeune homme élancé d'une trentaine d'années, l'accueille avec grâce :

- Comment trouvez-vous notre camp, ici, dans l'Ouadi Safra ?

- Superbe, mais loin de Damas !

- Loué soit Dieu, les Turcs sont plus proches, rétorque Fayçal sans se démonter.

Gloire médiatique

Le 24 janvier 1917, l'armée de Fayçal, avec quelques milliers d'hommes, se met en route, bannières au vent, en direction de Médine, la ville du Prophète, où se tient une importante garnison turque.

En définitive, elle va échouer dans la guerre de siège et n'arrivera de toute la guerre à s'emparer de la ville. Qu'à cela ne tienne. Pour Lawrence et les Britanniques, il vaut mieux à tout prendre que la garnison turque demeure piégée au milieu du désert plutôt que de rejoindre le front européen.

L'état-major du Caire a un souci plus immédiat...

Après que le général Archibald Murray eut lamentablement échoué le 19 avril 1917 dans sa tentative de s'emparer de Gaza, au sud de la Palestine, son successeur, le général Edmund Allenby, reçoit l'ordre de s'emparer de Jérusalem avant la Noël 1917. Il s'agit d'offrir un motif d'espoir à l'opinion publique, troublée par les échecs incessants sur les fronts européens.

Allenby a besoin que soit au préalable neutralisé le port d'Akaba, au fond du golfe du même nom (aujourd'hui en Israël). Ce verrou pourrait gêner la progression de son armée vers la Palestine et Jérusalem.

Lawrence, qui a l'heur de bien connaître le Sinaï et Akaba, décide de s'en emparer par surprise avec un détachement de cavaliers arabes. Le raid réussit avec brio.

Le 5 juillet 1917, il surgit avec deux mille cavaliers sur les crêtes qui dominent le port. Les trois cents soldats turcs de la citadelle, surpris, se rendent dès le lendemain après un sanglant affrontement. Au Caire, à Londres et en France même, l'exploit fait l'effet d'une bombe.

Le port d'Akaba en 1918

Devenu du jour au lendemain héros national, T. E. Lawrence (29 ans) est promu major, proposé pour l'Ordre du Bain et cité à l'ordre de l'Armée française.

Qui plus est, l'émir Fayçal ayant renoncé à guider le raid d'Akaba, c'est le Britannique Lawrence qui apparaît comme le véritable chef de la Révolte arabe !

Mais quand Allenby lui demande de déclencher une insurrection générale en soutien à son offensive sur Jérusalem, Lawrence se dérobe, à la grande déception du général qui voit la Révolte arabe tant vantée se réduire à peu de chose.

Durant l'automne, le jeune héros et ses légions de cavaliers vont se cantonner dans les attaques des infrastructures routières et de la voie ferrée du Hedjaz. Cette voie ferrée stratégique, construite par les Allemands et inaugurée le 30 juillet 1908, relie Damas à Médine.

En novembre 1917, T.E. Lawrence se déguise en mendiant arabe pour espionner la garnison turque de Deraa, au sud de la Syrie.

Capturé, il subit de nombreux sévices avant d'être enfin relâché. Après cette épreuve, il ne manque plus de s'entourer de dévoués gardes du corps.

Le mois suivant, Allenby triomphe.

Le 11 décembre 1917, en avance sur l'échéance, le général fait une entrée solennelle à Jérusalem à la tête de son armée avec à ses côtés Sir Ronald Storrs, qui allait devenir le premier gouverneur britannique de Jérusalem, et l'inévitable colonel T.E. Lawrence, dans un bel uniforme d'officier d'état-major.

Pour la première fois depuis les Croisades, des troupes chrétiennes bivouaquent autour du Saint Sépulcre.

Bref triomphe

La guerre n'est pas finie pour autant. Au Proche-Orient, les Turcs redoublent de combativité sous le commandement d'un général prestigieux, Moustapha Kémal, le vainqueur des Dardanelles !

Après que Lawrence eut vaincu plusieurs colonnes turques à Tafila, au sud-ouest de la mer Morte, le 25 janvier 1918, le général Allenby lui offre le renfort d'une formation anglo-française de méharistes, composée d'Européens, Indiens, Égyptiens, Soudanais et Nord-Africains.

Lawrence, promu au grade de colonel, est au comble de l'excitation. Damas est enfin près de tomber. Après quelques semaines de combats intenses, la retraite turque tourne à la débâcle.

Le 26 septembre 1918, il entre en vainqueur à Deraa, où il avait été humilié quelques mois plus tôt.

Et le 1er octobre 1918, devançant l'armée britannique d'Allenby, il entre à Damas en compagnie de Fayçal, auquel il destine la couronne de Syrie. L'émir et son chevalier servant sont accueillis par des clameurs de joie.

Deux jours plus tard, pourtant, Lawrence remet sa démission à Allenby. C'est qu'entre-temps, le colonel a vu son rêve exploser sous le poids de ses contradictions.

Au lendemain de la prise d'Akaba, en juillet 1917, il avait appris à sa grande consternation que les Français et les Anglais avaient conclu un accord secret pour le partage du Moyen-Orient : aux premiers le Liban et la Syrie, aux seconds la Mésopotamie (Irak) et la Palestine.

Cet accord violait outrageusement la promesse adressée par Sir Henry Mac Mahon, Haut-Commissaire britannique en Égypte, au chérif Hussein, le 24 octobre 1915, selon laquelle «les Anglais seraient disposés à soutenir l'indépendance des Arabes dans le vaste domaine compris entre le Taurus, la Perse, le golfe Persique, l'océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée - à l'exclusion d'Aden et de la côte libanaise».

Pour ne rien arranger, le 2 novembre 1917, le ministre britannique des Affaires étrangères Lord Balfour a publié une lettre ouverte par laquelle il promet la création d'un «foyer national juif» en Palestine. C'est une nouvelle entorse au rêve arabe.

Décontenancé par ces coups bas, T.E. Lawrence s'est efforcé jusqu'au bout de faire bonne figure devant ses interlocuteurs arabes en les assurant que tout finirait par s'arranger.

Désormais, il se donne pour mission de sauver ce qui peut l'être, en participant notamment aux négociations de paix qui s'ouvrent à Paris le 18 janvier 1919. Lawrence s'y rend sans attendre avec l'émir Fayçal.

Il force tant et plus les portes des délégations, jusqu'à importuner Georges Clemenceau et David Lloyd George, chefs des gouvernements français et anglais.

Ces derniers ne l'admirent pas moins, tout comme Winston Churchill qui partage beaucoup de ses traits (courage guerrier, culture historique, audace visionnaire... et mauvais caractère).

Bientôt va s'épanouir la légende de «Lawrence d'Arabie», à l'initiative du correspondant de guerre américain Lowell Thomas. Il a suivi la bataille d'Akaba et multiplie à New York et Londres les conférences et les articles sur le héros.

Fayçal et les Hachémites, toutefois, ne partagent pas l'admiration des Occidentaux pour T.E. Lawrence et tendent à le voir comme un traitre à leur cause...

L'émir Fayçal à Paris, pendant les négociations de paix (1919) avec le capitaine Pisani à sa droite et le colonel Lawrence à sa gauche

La chute

Livré à lui-même, l'émir Fayçal tente de négocier avec les Britanniques puis avec les Français un royaume en Syrie.

Faute d'accord, il se rend avec sa cavalerie à Damas pour recevoir du gouvernement provisoire syrien la couronne promise. Las, il en est expulsé comme un malpropre par les forces d'occupation françaises du général Gouraud et ses troupes sont écrasées à Khan Messeyloun, le 24 juillet 1920. Il n'a d'autre solution que de se replier en Arabie.

Comme les populations de Syrie et d'Irak s'agitent, mécontentes de passer de la tutelle ottomane à la tutelle occidentale, le Premier ministre britannique confie à Churchill, le 13 février 1921, le Secrétariat d'État aux Colonies.

Dès le mois suivant, le 12 mars 1921, le nouveau ministre ouvre une conférence au Caire. T.E. Lawrence et Gertrude Bell, qui l'ont préparée et y participent en qualité de conseiller, suggèrent à Churchill de transformer les mandats en alliances et d'alléger les forces d'occupation.

Churchill agrée leurs suggestions. Il fait de l'Irak et de la Transjordanie deux royaumes alliés de la Grande-Bretagne. Le premier est confié à Fayçal, qui se voit ainsi consolé de la perte de la Syrie ; le second à son frère Abdallah dont le descendant règne encore à Amman.

En marge de la conférence du Caire (1921), Churchill (1er à gauche), Gertrude Bell (2e à gauche) et Lawrence (3e à gauche) participent à une course de chameaux. Lawrence l'emporte

L'année suivante, le 28 février 1922, l'Égypte passe du statut de protectorat à celui de royaume théoriquement indépendant mais sous tutelle britannique.

Quant au royaume du Hedjaz, gouverné par le chérif Hussein, il est annexé le 8 janvier 1926 par Ibn Séoud, autre protégé des Anglais, conseillé par un émule de Lawrence moins célèbre et plus chanceux, Harry Saint-John Philby (1885-1960).

Ainsi s'achève le rêve de T.E. Lawrence.

T.E. Lawrence sur l'une de ses motocyclettes BroughBrisé par le sentiment de l'échec et de l'ingratitude, il abandonne toute fonction officielle. En dépit de sa notoriété, il manque de sombrer dans la clochardise et finit par s'enrôler comme simple soldat sous un nom d'emprunt.

Ayant confié sa détresse à son ami l'écrivain George Bernard Shaw, celui-ci lui offre pour tout secours une motocyclette.

Le héros solitaire va dès lors se partager entre divers engagements militaires, son oeuvre littéraire et la vitesse.

Il se fracasse à moto sur une petite route anglaise et meurt le 19 mai 1935, à 46 ans. À ses funérailles, discrètes, son ami Winston Churchill ne pourra pas retenir une larme.

Bibliographie

Il existe pléthore de livres sur Lawrence d'Arabie, à commencer par sa propre biographie, Les Sept Piliers de la Sagesse.

Retenons celui de Jacques Benoist-Méchin, déjà cité, agréable à lire et inspiré : Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé (Perrin, 1979) et celui d'André Guillaume, qui a traduit l'oeuvre de T.E. Lawrence : Lawrence d'Arabie (Fayard, 2000).

Enfin, rien ne vaut de voir et revoir le film de David Lean, l'un des chefs-d'oeuvre du cinéma...

Par guy.fitoussi le 06/01/14
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Au Moyen Âge, dans une société dominée par la foi chrétienne, les juifs d'Europe étaient victimes d'un antijudaïsme brutal. Ils faisaient figure de boucs émissaires dans les périodes de crise et de doute. Toutefois, l'Église et les souverains leur laissaient la faculté de se faire baptiser pour échapper à leur condition !...

En cela, l'antijudaïsme médiéval se distingue radicalement de l'antisémitisme moderne (XIXe-XXe siècles) qui, contre toute évidence, présente les Juifs comme une race à part.

Philosémitisme des Lumières

De la fin du Moyen Âge jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle, Espagne mise à part, l'Europe manifeste une grande tolérance à l'égard de ses minorités israélites.

Dans le vieux Berlin, on voit encore la belle maison d'un célèbre financier juif dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe siècle.

En France, sous la IIIe République, un avocat républicain d'origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses coreligionnaires d'Algérie. En Grande-Bretagne, à la même époque, Benjamin Disraeli, avocat d'origine juive converti au christianisme à l'âge de 13 ans, est porté à la tête du gouvernement...

On peut de la sorte parler de philosémitisme (le contraire de l'antisémitisme) pour qualifier l'attitude dominante de l'opinion occidentale à l'égard des juifs jusque dans les années 1870.

Changement de cap et triomphe de la «science»

Les premiers dérapages se produisent à la fin du XIXe siècle, en même temps que le Vieux Continent s'éloigne du christianisme.

Plusieurs ouvrages donnent un semblant de crédit à des idéologies d'un nouveau genre, totalitaires, racistes et antisémites, en rupture avec les principes démocratiques hérités du christianisme et des «Lumières», qui respectaient les individus dans leur infinie diversité.

Le premier d'entre eux, publié en 1853-1855, est l'oeuvre du comte français Arthur de Gobineau. Intitulé Essai sur l'inégalité des races humaines, il professe de façon hasardeuse que l'humanité serait le produit impur du métissage des races originelles. Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et notamment par Hitler.

La théorie de la sélection naturelle, exposée par Charles Darwin dans L'Origine des Espèces, en 1859, inspire un darwinisme social qui voit dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application de la sélection naturelle à l'espèce humaine.

Mieux encore, Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l'extermination de peuples arriérés d'Europe centrale et d'autres théoriciens scientistes prônent l'intervention de l'État pour améliorer l'espèce humaine. Leurs préceptes seront mis en oeuvre par les sociaux-démocrates suédois, qui autoriseront en 1922 la stérilisation des handicapés et des marginaux, et Hitler fera de même dès 1933.

La défaite de la France dans la guerre franco-prussienne inspire en 1886 au journaliste Édouard Drumont l'ouvrage le plus abject qui soit : La France juive, essai d'histoire contemporaine. Dans ce volumineux pamphlet, l'auteur oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus «Aryens» aux Sémites (juifs).

Alfred Dreyfus (1859-1935) Il n'hésite pas à discerner l'influence juive dans tous les avatars malheureux de l'histoire de France. C'est ainsi qu'il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui expliquerait le désastre dans lequel l'empereur a plongé son pays !

Dans les années 1890, Édouard Drumont étend son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers juifs. Son journal La libre parole (500.000 exemplaires !) attise les querelles autour de l'affaire Dreyfus.

La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples.

Chassé-croisé politique

Les premières violences antisémites surviennent en Russie, après l'assassinat du «tsar libérateur» Alexandre II par des étudiants anarchistes. Ce meurtre absurde entraîne son fils et successeur Alexandre III dans une répression brutale.

Les communautés juives, très nombreuses dans les villes occidentales de l'empire, deviennent les boucs émissaires les plus évidents.

La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion, pour étayer les accusations de meurtres rituels portées contre eux et encourager les pogroms. Le texte plagie curieusement un pamphlet antinapoléonien de 1864 : Dialogue aux enfers en remplaçant l'empereur Napoléon III par les Juifs !

Beaucoup de juifs russes émigrent alors vers l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis ou encore la Palestine. D'autres, dans les villes industrielles d'Ukraine et de Biélorussie, se constituent en syndicats afin de résister à la police tsariste. Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance de l'opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C'est sur elle que s'appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires russes au début du XXe siècle.

À la veille de la Grande guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les juifs se sentent le mieux intégrés. Tout bascule après la défaite de l'Allemagne et la prise de pouvoir bolchevique en Russie.

En URSS, Staline projette d'éloigner les juifs en créant à leur intention en 1928 une fumeuse «République autonome juive du Birobidjan», aux confins de la Mongolie et de la Sibérie. Dans la Pologne national-démocrate, après 1935, les Juifs sont persécutés et chassés... vers l'Allemagne. On en vient enfin, avec Hitler, aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945...

En 1953 encore, en dépit de l'horreur unanime suscitée par la Shoah, Staline accuse ses médecins juifs d'être à l'origine du «complot des blouses blanches» et c'est seulement la mort qui l'empêche de déporter tous les juifs de son pays.

Vers un nouvel antisémitisme

Le juif et la France, exposition antisémite du palais Berlitz (Paris, 5 septembre 1941 - 15 janvier 1942)Dans les années 1970, l'opinion publique paraissait vaccinée contre l'antisémitisme en France et dans le reste du monde, même si des illuminés, tel le «négationniste» Faurisson, contestaient la réalité de la Shoah et si quelques nostalgiques de l'Occupation ressassaient les préjugés antisémites habituels...

Mais peu à peu a émergé un nouvel antisémitisme qui a pris prétexte de la défense des Palestiniens pour condamner non seulement les Israéliens mais aussi un «lobby juif» auquel sont assimilés tous les juifs de France et des États-Unis.

Il a recueilli un écho favorable chez les jeunes musulmans maghrébins de France avant de devenir dans les années 2000 le facteur de ralliement de la jeunesse pauvre et inculte issue de l'immigration.

L'un de ses porte-parole est l'humoriste Dieudonné, métis franco-camérounais. Il a d'abord donné le change en revendiquant plus de place en France pour les minorités ethniques, dans un discours propre à séduire la gauche «morale». Puis il a jeté le masque en faisant des juifs l'obstacle à l'émancipation de ces minorités.

Cultivant le trouble, il a fait mine de se rapprocher des vieux antisémites traditionnels de l'extrême-droite. Mais son public, ce sont les jeunes générations en rupture avec l'idée nationale et qui votent (parfois) à gauche. La sympathie que lui vouent quelques vedettes du showbiz comme Anelka, footballeur antillais converti à l'islam, ajoute au trouble.

De la sorte, la haine des juifs est en passe de devenir en France le préjugé le mieux partagé par les minorités ethniques des quartiers pauvres.

Sans doute tient-elle au fait que les juifs français, dont la majorité viennent d'Afrique du Nord, ont mieux réussi que celles-ci à s'intégrer à la communauté nationale.

Sans doute exprime-t-elle aussi le rejet de la société blanche et occidentale par le fait que les juifs, à tort ou à raison, en représentent la partie la plus accomplie.

Dans un pays, la France, qui compte la communauté israélite la plus nombreuse d'Europe et a accueilli plus de personnes des autres continents que tout autre pays européen, ce nouvel antisémitisme consacre la faillite du «multiculturalisme» prôné par quelques grands esprits.

Il fait planer de lourdes menaces sur la génération à venir. On y échappera si l'on inculque à chacun, d'où qu'il vienne, l'amour de la France, de son Histoire et de sa culture. Puissions-nous en avoir la volonté, la force et le courage.

Par guy.fitoussi le 06/01/14
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Siffler en travaillant ", chantait Blanche-Neige, accréditant l'idée que l'on travaille mieux quand on est heureux. Ce qui paraît évident. Reste à savoir ce qui met un travailleur de bonne humeur. Sa rémunération ? Ses stock-options ? Ses primes et augmentations ? Un article du magazine du cabinet McKinsey de 2009, qui figure toujours sur la liste des plus consultés en 2013, affirme que ces critères ne sont pas essentiels. Les incitations non financières que sont " les compliments de son supérieur, l'attention de ses chefs, et les occasions de diriger des projets ou des équipes " ont plus d'importance aux yeux des salariés - déjà correctement rémunérés certes - qu'une poignée de dollars (ou d'euros) de plus.

De ce constat, à savoir que l'argent ne fait pas le bonheur (des salariés), est née dans nombre d'entreprises l'idée qu'il fallait rendre le travail plus " fun ", plus amusant. En organisant des soirées et autres concours de productivité ou jeux censés améliorer l'esprit d'équipe. C'est là que le bât blesse.

Car non seulement ce type de festivités fabriquées n'est pas du goût de tous, loin de là, mais, en outre, elles peuvent s'avérer contre-productives, viennent de démontrer Michael Tews, professeur de gestion des ressources humaines à l'université Penn State (Etats-Unis), et deux de ses collègues. Quand un manager encourage les activités ludiques, il réduit certes le turnover, mais également le chiffre d'affaires, affirment-ils en conclusion de leur article " S'amuser est-il payant ? ", paru en novembre 2013 dans Cornell Hospitality Quaterly.

L'illusion du bonheur

Ils ont étudié une population de 195 serveurs de restaurant pour arriver à ce résultat. Les esprits critiques diront que ce qui vaut pour cette profession n'est peut-être pas généralisable. Gageons, néanmoins, que ces idées festives sont souvent une solution de facilité adoptée par les managers pour se donner et donner aux autres l'illusion du bonheur. Alors qu'il serait plus efficace qu'ils modifient leur comportement. En s'efforçant de confier à leurs subordonnés des tâches qui les fassent progresser au lieu de les confiner à des activités mortellement répétitives. En remerciant l'un de ses efforts et en prenant la peine d'expliquer à tel autre comment s'améliorer. En étant équitable, à l'écoute. Un défi bien plus important à relever pour les douze prochains mois que l'organisation des festivités de la nouvelle année.

Par guy.fitoussi le 06/01/14
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Que dirait Keynes revenu parmi nous des politiques économique et financière qui sont les nôtres ? Je parle ici du véritable John Maynard Keynes (1883-1946), et non des économistes contemporains que l'on appelle, par facilité de langage, " keynésiens ", et dont la pensée est très éloignée, pour la plupart, de celle du Keynes historique. Il serait consterné, comme il le fut toujours, devant les politiques d'austérité et rejetterait avec horreur notre invocation sentencieuse d'un impératif de " compétitivité ", l'aimable euphémisme auquel nous recourons pour désigner la politique cynique du " moins-disant " salarial.

Le niveau atteint par les salaires était jugé par Keynes non révisable à la baisse, et cela pour deux raisons, l'une purement économique, l'autre " d'ordre moral ", selon ses termes -- mais nous pourrions dire tout aussi bien d'ordre sociologique ou politique.

La raison d'ordre économique est que l'appel à une baisse des salaires est révélateur d'un contexte déflationniste, où l'exigence d'une réduction des coûts du travail est l'un des symptômes du problème qui se pose. Or la déflation doit être traitée en tant que telle par une politique monétaire et fiscale, et non en s'attaquant à l'un de ses symptômes, stratégie vouée à l'échec car se contentant d'effleurer la surface des choses en ignorant leurs causes profondes.

Les salaires ne baissent jamais parce que les salariés y consentent, souligne Keynes, ils baissent parce que la déflation cause du chômage, lequel modifie le rapport de forces entre employeurs et employés, obligeant ces derniers à consentir à une baisse des salaires, contraints et forcés. Cette situation est intolérable du fait que, dans le partage de la nouvelle richesse créée entre ce que Keynes appelle la " classe des investisseurs ", la " classe des affaires " et la " classe de ceux qui gagnent leur vie " (" earning class "), le rapport de forces est, même dans un contexte économique optimal, défavorable à ces derniers : les salariés.

Le niveau des salaires est, dans les termes de Keynes, " poisseux " (" sticky "). Identique en cela au niveau des profits ou des loyers, il réagit aux pressions économiques dont il est l'objet : il résiste à la baisse -- c'est bien entendu le résultat de la résistance collective des intéressés, qu'ils soient selon ces trois cas travailleurs, commerçants ou propriétaires d'immeubles.

Pour Keynes, les salaires ne peuvent constituer une variable d'ajustement : ce sont les autres variables, en particulier le taux de change et le niveau des prix, qui doivent s'adapter au niveau des salaires et non l'inverse.

La raison de cela, il l'expliqua dans un pamphlet publié en 1925, The Economic Consequences of Mr. Churchill, qui mérite d'être longuement cité : " Nous nous situons à mi-chemin entre deux théories du tissu économique. Selon l'une d'elles, le niveau des salaires devrait se fixer en fonction de ce qui est “juste” et “raisonnable” dans le rapport entre les classes. Selon l'autre théorie -- la théorie du rouleau compresseur (“juggernaut”) économique -- le niveau des salaires sera déterminé par la pression économique, encore appelée la “dure réalité”, et notre grosse machine devrait progresser imperturbablement, sans autre considération que son équilibre comme un tout, et sans accorder une attention quelconque aux conséquences hasardeuses du voyage pour l'un ou l'autre groupe de la population. "

Situation intolérable

La contrainte " sociologique ", selon Keynes, est le maintien d'un consensus sociétal : si des équilibres économiques peuvent apparaître dans différents types de configuration, le critère pour en viser l'un plutôt qu'un autre est ce que cet équilibre signifie en termes de consensus global. L'objectif est une minimisation du " dissensus " produit par le ressentiment accumulé entre classes sociales. Aussi hétérogène que puisse être l'ordre social existant, il est impératif qu'aucune composante de la société n'en vienne à juger la situation comme désormais intolérable -- une considération devenue étrangère à nos dirigeants, obnubilés qu'ils sont aujourd'hui par les caprices du marché des capitaux.

Keynes s'irritait du fait que quand une conjoncture économique difficile oblige à se tourner vers la nation pour lui réclamer des sacrifices, il va de soi que seule " la classe de ceux qui gagnent leur vie " soit mise à contribution, alors que la " classe des investisseurs " et celle " des affaires " sont épargnées.

Cette constatation l'avait conduit en 1925, dans son pamphlet visant Winston Churchill (1874-1965), alors premier ministre, à proposer malicieusement -- sachant pertinemment qui, dans l'édifice social, pousserait aussitôt des cris d'orfraie -- une baisse des salaires, à condition que la mesure s'accompagne d'" un impôt additionnel de 1 shilling par livre - soit 5 % - sur l'ensemble des revenus autres que les salaires, impôt à maintenir jusqu'à ce que les salaires effectifs aient retrouvé leur niveau antérieur ".

Par cette provocation à l'égard des nantis, Keynes attirait l'attention sur le fait que, dans notre représentation des processus économiques, les revenus de la " classe de ceux qui gagnent leur vie " sont considérés comme compressibles et à tout moment négociables, alors que ceux de la " classe des investisseurs " et de la " classe des affaires " sont spontanément jugés comme non négociables et non compressibles : si le " moins-disant salarial " s'est vu conférer, sous le nom pompeux de " compétitivité ", le statut de dogme, les dividendes et le profit sont, eux, protégés d'un tabou (décrété autrefois, on le suppose, par le fameux veau d'or !). Le moment est venu de remettre en question ce postulat inique.