Par guy.fitoussi le 25/01/14

Les derniers bastions communistes de l'ex-banlieue rouge parisienne résisteront-ils en 2014 ? Déjà en 2008, lors des dernières élections municipales, le Parti communiste avait perdu plusieurs de ses fiefs historiques en Seine-Saint-Denis, comme Montreuil ou Aubervilliers. Pierrefitte-sur-Seine complétait la liste. Si l'âge d'or du communisme municipal est bel et bien terminé, le PCF a su conserver dans la petite couronne de Paris une empreinte non négligeable. Il détient toujours 26 communes de plus de 10 000 habitants.

Dans la plupart de ces villes, les maires sortants, fervents défenseurs de l'union de la gauche, ont su convaincre leurs alliés socialistes de repartir ensemble en mars. A La Courneuve (Seine-Saint-Denis), contrairement à 2008, Gilles Poux, maire PC sortant, a finalement réussi à s'entendre avec le président du conseil général PS de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, qui menaçait de se présenter. Mais il y a des exceptions à la règle. En 2008, il y en avait eu onze dans le pays. Officiellement, il devrait y en avoir au moins cinq, dont trois en Ile-de-France, où le sortant PCF affrontera le PS. Sans compter d'éventuelles listes dissidentes socialistes.

C'est encore et toujours en Seine-Saint-Denis que les appétits du PS, aiguisés par l'ancien président du conseil général Claude Bartolone, sont les plus féroces. Onze villes y sont encore communistes, malgré la perte du département en 2008. La bataille la plus rude aura lieu à Saint-Denis, cité communiste d'avant-guerre et dernière ville de plus de 100 000 habitants dirigée par le Parti. Si le maire, Didier Paillard, a été réélu en 2008 face au PS, sa situation est cette année plus délicate. Un des deux cantons de la ville, puis la circonscription, historiquement acquis au PC, ont basculé côté socialiste en 2008 et en 2012. A leur tête, le même homme, le PS Mathieu Hanotin, qui défie aujourd'hui M. Paillard.

A Saint-Ouen, c'est Jacqueline Rouillon, une ex-communiste élue depuis 1999, qui devra batailler face à une liste PS-EELV-PRG emmenée par Karim Bouamrane. Un socialiste qui peut compter sur le soutien de Bruno Le Roux, patron des députés PS et troisième sur la liste. Dans ces deux villes se joue en toile de fond le contrôle de Plaine Commune, la plus grosse communauté d'agglomération d'Ile-de-France aujourd'hui dirigée par l'ex-PC Patrick Braouezec.

Dans le département, des cas restent en suspens. A Villetaneuse, la stratégie des socialistes n'est toujours pas arrêtée. A Bagnolet, le maire sortant, Marc Everbecq, n'a pas reçu le soutien du Parti, qui a investi son premier adjoint. Soucieux de reconquête, le PCF a inscrit Aubervilliers et Montreuil à son tableau de chasse, deux anciens bastions qui, à l'en croire, lui ont été " volés " en 2008.

Dans le Val-de-Marne, le communisme municipal semble mieux résister. Même si Chevilly-Larue, ville de moins de 20 000 habitants, pourrait basculer. Le PS veut profiter du retrait du maire sortant PCF Christian Hervy pour prendre la ville. Dans ce département du sud de Paris, le PCF détient encore douze villes et dirige le conseil général. " Le Val-de-Marne est très clivé, avec un conflit vigoureux entre gauche et droite, explique Roger Martelli, historien du PCF et ancien du Parti. En Seine-Saint-Denis, l'hégémonie du PCF était écrasante. La contestation est venue du PS dans les années 1980, qui a mis en place une stratégie électorale de grignotage ville par ville. "

C'est en 1977 que le communisme municipal, né dans les années 1920, est à son apogée. A cette époque, le PCF dirige 54 villes en proche banlieue. Majoritairement composées d'ouvriers qui y vivent et y travaillent, ces communes présentent alors une même réalité sociale, économique et politique. Vivier de cadres et de militants pour le PCF, ces mairies mettent en place une politique sociale ambitieuse au niveau du logement, de la santé ou des services publics. Le tout marqué par un fort encadrement de la population, au travers des syndicats mais aussi des associations.

" Pour durer et s'inscrire comme élus bâtisseurs, les maires communistes mettaient en pratique un certain réformisme officieux, note Emmanuel Bellanger, chercheur au CNRS. Ils étaient obligés de nouer des compromis avec l'Etat, qui cofinancait leur politique. "

Désindustrialisation, désengagement de l'Etat, gentrification, abstention : depuis le début des années 1980, les fiefs communistes tombent au fil des municipales. Le PCF a cependant réussi à ralentir son déclin. Mais une ville perdue est rarement reconquise, même si, en 2008, les communistes ont récupéré Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) et Villepinte (Seine-Saint-Denis). Des victoires qui peuvent s'avérer fragiles : à Villepinte, le PCF présente un candidat contre la maire sortante qu'il avait soutenue en 2008.

Les villes qui résistent le mieux sont le plus souvent les vieux bastions, à l'instar d'Ivry-sur-Seine, Saint-Denis, Nanterre, ou Bagneux... " La grande difficulté de la banlieue rouge est qu'elle est censée porter l'intérêt des classes populaires, mais ces dernières sont celles qui votent le moins, remarque M. Bellanger. Et, quand elles se mobilisent, elles votent socialiste. Qu'aux législatives de 2012 Patrick Braouezec - candidat Front de gauche - ne soit pas en tête à Villetaneuse est révélateur de cette démobilisation électorale. "

M. Martelli veut croire que la tendance observée depuis les années 2000 se poursuivra en 2014. " Ça devrait se traduire par une grande stabilité, assure-t-il. Le contexte n'est pas favorable à ce que le PS parvienne à faire la peau à l'ours communiste. " Les villes où les maires communistes affrontent le PS sont certes moins nombreuses qu'en 2008. Toutefois, si Saint-Denis venait à passer aux mains du PS, ce serait une perte douloureuse pour le PCF. Une option que le Parti refuse d'envisager à l'heure du Grand Paris, au sein duquel il espère une place de choix.

" Il n' y a plus une, mais des politiques locales communistes "

Entretien David Gouard, chercheur en science politique à l'université de Nanterre

COMMUNISTE depuis 1925, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) a longtemps été une vitrine du communisme municipal. Auteur de La Banlieue rouge, ceux qui restent et ce qui change (Le Bord de l'eau, 2013), David Gouard, chercheur en sciences politiques à l'université de Nanterre, montre comment l'assise du PCF, qui s'est rétrécie au fil du temps, s'est déplacée géographiquement et sociologiquement.

Comment expliquez-vous qu'Ivry soit toujours communiste ?

Le Parti communiste y a construit dans la durée une assise extrêmement forte, un ancrage militant très puissant et un excellent maillage auprès des différents réseaux associatifs, syndicaux, sportifs ou culturels. Beaucoup de familles d'Ivry ne se sentent pas forcément communistes mais le fait de se sentir Ivryens contribue à apporter leur soutien au parti politique dominant, le PCF.

Comment le PCF a-t-il fait face au renouvellement de génération à Ivry ?

Tant qu'on avait affaire à des familles ouvrières qui vivaient dans une cité populaire avec des voisins qui leur ressemblaient socialement et politiquement, ça n'a posé aucun problème. La transmission générationnelle fonctionnait plutôt bien. A la fin des années 1970, l'installation progressive et durable de populations issues de l'immigration, notamment algériennes à Ivry, a tout bouleversé.

Vous pointez un rendez-vous manqué avec ces nouveaux habitants...

Le PCF, comme beaucoup d'organisations politiques à gauche, a longtemps tablé sur un retour de ces populations dans leur pays d'origine. Il n'y a pas eu de travail de politisation, d'encadrement, d'intégration aussi important à leur égard qu'auprès de la population ivryenne originelle. Il ne s'agit pas de dire que le PCF, de par ses idées, a exclu ces populations. Mais de fait, l'intégration sociale ne se passait pas si bien que ça.

A partir du moment où ces cités ouvrières, longtemps vues comme le symbole de la réussite municipale, se sont paupérisées et ont été stigmatisées, cela a eu des effets indéniables sur le vote.

Quel est aujourd'hui le rapport des habitants de ces quartiers au PCF ?

Dans la cité Gagarine, l'étiquette communiste est devenue très clivante. Il y a toujours des soutiens mais essentiellement chez les plus vieilles générations. C'est une toute petite assise électorale qui y perdure. Les jeunes massivement s'abstiennent, et tout particulièrement ceux issus de l'immigration. Ils ont une image, à tort ou à raison, d'hostilité, de méfiance, quelquefois de rivalité, à l'égard des représentants politiques locaux du PCF.

Pourquoi le PCF a-t-il su préserver son influence en centre-ville ?

Le centre-ville a été profondément rénové. Située en face de l'hôtel de ville, la cité Thorez est la vitrine des vitrines. A côté, on a construit des bâtiments qui font partie du parc social mais qui accueillent des populations appartenant davantage aux couches moyennes que populaires. Il est beaucoup plus facile ici qu'à Gagarine d'entretenir le sentiment de promotion sociale, de fierté ivryenne et de sympathie à l'égard des principaux acteurs politiques locaux, notamment communistes. C'est aussi là que l'on retrouve les plus fortes densités militantes.

Quel avenir le communisme municipal a-t-il à Ivry ?

Le communisme municipal évolue au gré des circonstances. Il y a de plus en plus de politiques locales spécifiques, propres à chaque direction communiste. Pour se maintenir, le PCF est obligé de rechercher des alliances. Cela permet de passer dès le premier tour des élections, comme à Ivry en 2008, tout en gardant la mainmise sur les postes-clés. L'enjeu pour le communisme municipal est de maintenir une domination beaucoup moins hégémonique qu'elle ne l'a été, mais suffisante pour tenir en lisière les partenaires mais aussi concurrents de gauche.

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Né sous Z

Par guy.fitoussi le 18/01/14

Robert Vaeza a 8 ans lorsque le gouvernement français décide, après la défaite de Dien Bien Phu (1954), d'évacuer vers la métropole, au mépris des liens maternels, près de 5 000 enfants eurasiens non reconnus par leurs pères soldats.

De cet arrachement douloureux, jamais depuis cinquante ans, cet homme, aujourd'hui retraité, n'avait dit mot, même à ses proches. Jusqu'à l'appel d'une cousine de son père désirant le rencontrer pour " réparer ".

C'est dans l'éclat émouvant de ces retrouvailles que Frédéric Pollet-Rouyer a choisi d'ouvrir son documentaire. Un film de mémoire qui dévoile, à travers un pan méconnu de l'histoire coloniale française, la quête d'un homme qu'elle a accompagné et a épaulé pour retrouver cette part d'identité volée, au nom du sang français.

MÈRES DÉCHUES

FRANCE 2 23.50 | DOCUMENTAIRE | Un film de mémoire sur l'histoire coloniale de la France

Car au coeur de cette (en)quête intime, nourrie de documents d'archives et de lectures, se révèle non une simple évacuation dictée par l'urgence du moment, mais un plan bien plus ancien, motivé dès les années 1930 par le souci de compenser le faible taux de natalité. Et surtout de soustraire au regard ces " enfants du désordre " et d'effacer toute trace d'une dégradation des Français afin de maintenir, comme le souligne l'historienne Emmanuelle Saada, la symbolique de la domination coloniale. Et qu'importe les mères déchues prestement de leurs droits ; et leurs enfants qui vivront avec le sentiment douloureusement amer d'avoir été de trop.

Une mère dont Robert Vaeza va tenter de retrouver la trace, au Vietnam, en confrontant ses images et ses souvenirs épars, avec " la sensation diffuse d'observer sans comprendre ", d'être étranger à son pays natal.