Par guy.fitoussi le 31/01/11

La séparation entre Grana et Twansa fut reconnue officiellement en 1710, et deux communautés juives autonomes virent le jour. Le terme "Livournais" englobait l'ensemble des Juifs originaires de pays chrétiens et suivant le rite portugais ou livournais. Au début du xixe siècle, le consul américain à Tunis Mordecai Noah, d'origine juive, constatait: "Les Juifs italiens s'habillent comme les habitants chrétiens, avec, en plus, un haïk, ou bournous, jeté sur les épaules. Ils habitent un quartier distinct de la ville et sont gouvernés par une personne désignée par le bey, qui entend et juge tous les litiges et ordonne, si nécessaire, d'infliger des châtiments corporels, afin que l'on puisse dire qu'ils ont le privilège d'être dirigés par des hommes de leur confession" (M. Noah, Travels in England, France, Spain, and the Barbary States in the years 1813-1814 and 15, Londres, J. Miller, 1819, p. 311). En raison du rôle des Juifs dans le commerce européen, la question de leur statut devint un problème politique majeur entre l'Europe et la Tunisie. Les Juifs de nationalité étrangère ou ceux sous la protection des consulats profitaient de leur aide pour développer leurs intérêts et échapper à la juridiction tunisienne. Fondés sur les capitulations - système de conventions entre le gouvernement ottoman et les États européens instauré au XVIe siècle pour faciliter le commerce -, les droits extraterritoriaux accordés par les consulats étrangers étaient de plus en plus souvent accusés de porter atteinte à la souveraineté de l'Etat ottoman. Avec la multiplication des interventions étrangères au XIXe siècle, ces droits furent considérés par les dirigeants husseinides comme un signe d'affaiblissement de l'Etat musulman. Un décret de 1823 reflétant cette préoccupation rendit illégal le port par les Juifs de chapeaux européens. Un incident impliquant un Juif de Gibraltar, arrêté pour avoir refusé de se plier au nouveau décret, entraîna l'envoi par les Anglais de leur flotte méditerranéenne à Tunis. Le bey fut contraint de retirer le décret, du fait qu'il s'appliquait aux Juifs de nationalité étrangère (J. Ganiage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF, 1959, p. 50). Les Juifs livournais étaient considérés comme des sujets du bey au même titre que les Twansa s'ils s'installaient et demeuraient effectivement à Tunis. Cependant, à l'époque de la conquête de l'Italie par Napoléon, les Juifs livournais demandèrent également la protection française. En effet, depuis le XVIIe siècle, par suite de capitulations entre la France et l'Empire ottoman, les commerçants étrangers étaient souvent considérés comme placés sous cette protection. Les États italiens se trouvant sous occupation française, la France se sentit obligée d'étendre sa protection aux Juifs livournais. En outre, de nombreux Juifs ayant l'intention de s'installer à Tunis obtinrent la nationalité française à Livourne.Au bout du compte, ce lien entre Juifs tunisiens et puissances étrangères devait attacher inextricablement la communauté juive tunisienne aux intérêts du colonialisme français. Toutefois, à la différence de l'Algérie, où la communauté juive toute entière était intégrée au système consistorial français et où tous les Juifs s'étaient vu accorder la nationalité française par le décret Crémieux (1870), les autorités françaises étaient réticentes à supprimer le statut "indigène" pour l'ensemble des Juifs tunisiens. Comme dans d'autres cadres coloniaux, la communauté juive fut subordonnée aux autorités françaises, sans parvenir toutefois à l'égalité juridique accompagnant les droits liés à la citoyenneté (sur la manière dont le passage à la domination coloniale a affecté les Juifs, voir Y. Tsur, "Takrit halvayot: Yehude Tunis be-maavar le shilton Kolonyali", Tsiyon, 66, 2001, p. 73-102).

En fait, ce que les populations arabes avaient ressenti comme une trahison - l'adoption massive de la culture européenne par les Juifs de Tunisie - adoption liée largement au traitement souvent vexatoire que l'Islam et l'empire ottoman réservaient aux Dhimmis - ce sont les populations juives séfarades, dont celle de Tunisie - qui allaient tristement le ressentir en Israël même par rapport à une culture "européenne" ashkénaze plus vexatoire encore envers les populations dites "orientales".

De manière assez paradoxale, ce sont les ashkénazes d'Israël qui allaient révéler - en les ostracisant - les racines profondément sémites et orientales des juifs de Tunisie et du Maghreb qui pensaient, à tort, s'être émancipé de cette culture et de ces racines "grâce" aux empires coloniaux; exactement comme l'Allemagne nazie allaient faire ressurgir le passé "sémite" d'une population qui s'estimait pourtant, à juste titre, profondément européenne.

Tout comme l'ashkénaze en Europe n'a pu échapper à son destin de Juif, le séfarade ne le pourra pas non plus.

Le défi auquel est confronté l'Etat d'Israël aujourd'hui réside précisément dans la reconnaissance de ce qu'il est véritablement: un peuple sémite résolument situé au proche-orient et qui doit composer avec ses frères arabes.

Par guy.fitoussi le 18/01/11

A l'occasion de la révolution tunisienne dite "du jasmin", qu'il nous soit permis de rappeler quelques éléments de l'histoire tunisienne, liée inexorablement à celle de la communauté juive dans ce pays puis sa dispersion dans les pays occidentaux.

Le 12 mai 1881, un traité institue le protectorat de la République française sur la Tunisie, une régence ou province autonome de l'empire ottoman.

C'est l'aboutissement de manigances politiques, diplomatiques et financières qui ont complètement échappé à l'opinion publique française, laquelle découvre du jour au lendemain que son empire colonial s'est encore agrandi.

Mais le protectorat tunisien est aussi lourd de conséquences. Pour le gouvernement français, il apparaît comme une première revanche sur le destin après la guerre franco-prussienne. Mais à l'Angleterre, il fournit le prétexte à une mainmise sur l'Égypte. Et pour l'ensemble des pays européens, il amorce le partage de l'Afrique puis du proche-orient suite à la chute de l'Empire ottoman.

La Tunisie, au début du XIXe siècle, est gouvernée par un bey indépendant de fait du sultan d'Istamboul. En 1830, il voit avec quelque inquiétude la France occuper l'Algérie voisine. Son inquiétude grandit quand, en 1835, le sultan rétablit par la force son autorité sur la Libye voisine.

Le pays recense alors un million d'habitants dont une moitié d'agriculteurs, sur la côte, et une autre moitié de bergers nomades. À Tunis et Kairouan, qui comptent respectivement 100.000 et 15.000 habitants, l'artisanat traditionnel tente de résister à la concurrence occidentale.

Sous le règne du médiocre Mohammed es-Sadok, de 1859 à 1882, il souffre de famines, de mauvaises récoltes et d'épidémies de choléra, ce qui met à mal les tentatives de réforme du bey et de ses prédécesseurs.

La France prend pied dans la régence en 1869, par le biais d'une commission anglo-italo-française destinée à résorber la dette extérieure de l'État.

Mais le Premier ministre Kheireddine (on écrit aussi Khérédine ou Khayr al-Dîn) réussit à rétablir les finances et entreprend avec un certain succès une nouvelle et vaste politique de réformes.

Les Européens n'auraient-ils plus rien à faire dans ce pays ? Absolument pas ! Entre-temps, au congrès de Berlin de 1878, la France a obtenu l'accord tacite des autres puissances européennes pour renforcer sa présence en Tunisie avec pour justification de protéger la colonie voisine d'Algérie.

Le 24 avril 1881, sur ordre du chef du gouvernement Jules Ferry, un corps expéditionnaire de 35.000 hommes traverse la frontière, officiellement pour poursuivre des montagnards khoumirs qui sèment le trouble en Algérie.

Le 12 mai, ils arrivent à proximité du Bardo, dans la banlieue de Tunis, , où se situe le palais du bey et laissent à celui-ci deux heures pour examiner un projet de traité en dix articles qui met fin à l'indépendance de la Tunisie. Mohammed es-Sadok n'a guère d'autre choix que de se soumettre.

C'est ainsi qu'il signe en son palais de Kassar Saïd un traité par lequel il confie à la France les affaires étrangères, la défense du territoire et la réforme de l'administration. De fait, il se place sous la «protection» de la France même si la Tunisie ne devient officiellement un «protectorat» que le 8 juin 1883, à la signature du traité de La Marsa, qui confirme le précédent et donne à la France le droit d'instaurer des «réformes administratives, judiciaires et financières».

Après la soumission de la Tunisie, la France est naturellement portée à regarder avec concupiscence du côté du Maroc, dernier État d'Afrique du Nord qui ne soit pas encore passé sous tutelle française.

Mais le traité du Bardo soulève aussi l'irritation de l'Italie qui se serait bien vue protectrice de la Tunisie, si proche d'elle. Du coup, Rome signe le 20 mai 1882 avec Berlin et Vienne le traité de la Triple-Alliance par lequel l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie se promettent aide et assistance en cas d'agression par la France ou la Russie. Ce traité sera régulièrement renouvelé jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale.

Quant à l'Angleterre, l'éternelle rivale, elle prend prétexte de ce traité pour précipiter sa propre intervention dans les affaires égyptiennes. Dès l'année suivante, elle établit son protectorat sur cette ancienne province ottomane, prélude à l'établissement du mandat britannique en Palestine puis de la création de l'Etat d'Israël grâce à l'aide des empires coloniaux (déclaration Balfour en 1917), mais aussi des pays arabes (correspondance Hussein-Mac Mahon en 1915).

Comment se situe l'attitude des Juifs de Tunis à cette même époque.

Entre Orient et Occident, qui choisir?

C'est ce que nous essaierons de vérifier dans nos prochaines interventions.

Par guy.fitoussi le 05/09/10

De nombreuses personnes revenues d'Israël durant les vacances d'été m'ont fait part de leurs profonds désarrois.

Sur les plages de tel-Aviv, d'Ashod, d'Eilat ou de Natanya, un seul mot était à l'ordre du jour: l'immobilier.

Qui a acheté le plus bel appartement, qui a fait la meilleure affaire, comment amortir son investissement, etc, etc.

A tous, j'ai répondu et je continue de répondre: l'immobilier en Israël est une bulle prête à exploser à n'importe quel moment, comme cela s'est déjà passé dans des pays comme l'Espagne ou l'Irlande.

Du reste, n'est-il pas vrai que ceux qui ont acheté au temps de "l'euro fort" ont déjà vu leur "investissement" baisser de plus de 20%, parallèlement à la chute de l'euro.

La moindre étincelle dans cette région du monde, comme cela s'est déjà passé durant les deux dernières intifadas ou la première guerre du golfe, risque d'avoir des conséquences incommensurables sur la marché de l'immobilier en Israël.

Mais je dois vous le dire sincèrement et honnêtement: l'investissement des français en Israël ne nous intéresse absolument pas.

Pour nous, membres de l'association Paix et Justice pour les Juifs Séfarades en Israël, ce qui peut et doit éventuellement nous intéresser, c'est l'influence de cet "investissement" sur la marché de l'immobilier des juifs séfarades vivant en Israël.

Chaque appartement acheté en Israël par un français qui n'habite pas dans ce pays, c'est une chance en moins pour une famille séfarade d'accéder à la propriété.

C'est aussi une chance en moins pour ce jeune combattant qui vient juste de finir l'armée de fonder une famille dans ce pays et acheter à juste prix son logement.

Le marché immobilier des français en Israël influe directement sur le prix des logements en Israël.

L'idéologie sioniste ne peut admettre que l'Etat d'Israël devienne un Etat comme Cuba où la majorité de la population vit dans la misère et le dénuement le plus complet et de riches touristes arrivent ici avec leurs "dollars" (en l'occurrence, l'euro) pour faire flamber les prix, de manière artificielle.

De manière générale, le juif de France doit réfléchir à l'influence de son comportement en Israël sur la qualité de vie de nos frères et nos soeurs qui vivent dans ce pays depuis la création de l'Etat.

Par guy.fitoussi le 16/09/07

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Le suivant, c'était moi. Ce genre de tracas, je les connaissais fort bien, sur le bout des doigts, oserais-je dire. D'une part, en tant qu'avocat israélien, qui faisait subir à longueur de journées ces procédés effroyables contre de malheureux indigents, y compris la prison pour dettes, mais d'autre part en tant que victime de ce même système qui fait fi des libertés et de la dignité humaine. C'est ainsi que des dizaines d'ordres d'interdiction de sortie du territoire avait été issus contre moi sur la demande de mon ex-femme, sur le seul motif d'être un homme, tout simplement. Bien sûr, ceux qui n'ont pas lu ma thèse de droit portant sur le droit israélien de la famille (publiée dans www.editeurindépendant.com) ne peuvent comprendre. Mais moi, je me comprends et c'est tout ce qui importe, pour l'instant. Cette effroyable machine judiciaire qui brise et broie tout ceux qui ne demandent qu'à vivre, à être libre, à être des hommes, tout simplement... mais pourquoi continuer plus loin!? Vous mes frères, vous mes coreligionnaires, qui vouait une fidélité indéfectible envers l'Etat d'Israël, savez vous de quoi je parle? Voulez vous simplement le savoir? Connaissez vous les brimades quotidiennes de vos frères séfarades en Israël, appelés "Arab Jews" par "nos frères" ashkénazes, "coupables" d'être nés qui en Algérie, qui en Tunisie, qui au Maroc, et contre lesquels sévissent des méthodes spartiates, indignent d'un État qui se dit "Juif"!? Et vous allez, bien entendu, me répondre: mais quoi, c'est fini tout ça! De prestigieuses personnalités d'origine séfarade prouvent bien tous les jours le contraire. Il y a deux ans, on me citait avec fierté Moshe Katsav, le Président de l'Etat d'Israël. Où est-il aujourd'hui? Il y a dix ans, on me citait Itzik Mordecai, ministre de la défense et concurrent pour le poste de premier ministre contre Binyamin Natanyaou: où est-il maintenant? Et il y quinze ans, on me citait le tout puissant ministre de l'intérieur, ancien président du parti religieux séfarade "Shas": Où est-il aujourd'hui? Contre ces trois là, des actes d'accusation infâmes ont été introduit par le procureur de l'Etat, dont deux concernant des affaires de moeurs, comme si de manière soudaine, ces mêmes personnes s'étaient découvertes des âmes de criminels. Est-ce sérieux? L'instrumentalisation de la justice pour éliminer des opposants politiques, principalement si ce n'est toujours d'origine séfarade, est elle-même criminelle, ni plus ni moins! Mais vous me direz, Oh! Que je vous connais bien: "mais enfin, cela prouve qu'Israël est une démocratie"! Et pour le prouver, elle doit ruiner des vies, l'honneur de l'homme, sa dignité, son intégrité. C'est le prix à payer, me direz vous! Je vous connais si bien: vous pensez en terme généraux, votre vision du monde est globale, elle est intellectuelle, elle est théorique, elle est lointaine. Vous parlez d'Israël, vous l'aimez, vous la défendez, mais de loin. "L'an prochain à Jérusalem"... et vous le dites de Paris, du Quebec, de Montréal, jamais de Jérusalem même, sauf en touriste, de temps en temps, bien entendu!

Et moi, je vous propose d'aimer et de respecter les hommes qui composent Israël, non pas seulement Israël elle-même, si théorique, si lointaine, si imaginaire que vous en oubliez les hommes qui la composent. Je vous propose, pour peu que cela vous intéresse véritablement, une introspection réaliste et humaine d'un pays bâtit pour donner un peu de bonheur et de joie au peuple juif, mais qui oublie tous les jours un peu plus sa finalité et sa véritable destinée.

Allez, venez, n'ayez pas peur, je ne mords pas!