Par guy.fitoussi le 28/12/14

Est-il possible, cent ans après Sarajevo, 25 après la chute du Mur, de rallumer les feux de la guerre ? C'est le jeu insensé auxquels se livrent les gouvernants européens en poussant leur voisin russe dans ses derniers retranchements.

Ignorants de l'Histoire, qu'espèrent-ils en s'immisçant dans le pré carré de Moscou ? Qu'espèrent-ils en proposant à la Géorgie en 2008 puis à l'Ukraine en 2014 un billet d'entrée dans l'OTAN, une alliance conçue pour un autre temps, quand il s'agissait de contenir l'URSS, une superpuissance qui n'existe plus depuis un quart de siècle ?

Bien malin qui se rappelle les causes de la tension actuelle entre l'Europe et la Russie... L'annexion unilatérale de la Crimée russophone ? Ce n'était que le dernier ou l'avant-dernier rebondissement d'une longue série de malentendus entre les Européens de l'Ouest et leurs cousins de l'Est.

Humiliations et promesses non tenues

Reportons-nous trente ans en arrière. Maître tout-puissant de l'URSS pendant deux décennies, Leonid Brejnev meurt impotent, à 75 ans, le 10 novembre1982, après un dernier bras de fer avec les États-Unis de Ronald Reagan. C'est la crise des euromissiles.

Lui succède Iouri Andropov, réformateur issu du KGB, la police politique, et donc bien plus conscient que Brejnev des réalités géopolitiques. Également vieux et malade, il meurt quinze mois plus tard, le 9 février 1984.

La vieille garde brejnévienne relève la tête mais ne trouve rien de mieux que de placer à la direction du Comité central du Parti communiste un autre malade, le conservateur Konstantin Tchernenko. Il meurt à son tour le 10 mars 1985, à 73 ans.

Comme ils n'ont plus de vieux malades encore disponibles, les conservateurs laissent la place à un dirigeant jeune (54 ans) et réformateur, Mikhaïl Gorbatchev. Jouant d'audace, il renverse la table, bouscule les vieux brejnéviens et entreprend de libéraliser le régime. Deux mots courent sur toutes les lèvres, de Vladivostok... à San Francisco : glasnost (« transparence ») et perestroika (« reconstruction »).

Les pays d'Europe centrale en profitent pour soulever le joug soviétique qui les oppresse depuis plus de quarante ans. Partout la guerre civile menace et l'on craint une intervention militaire soviétique comme à Berlin (1953), Budapest (1956),Prague (1968).

Gorbatchev, en bons termes avec les dirigeants occidentaux, conclut avec eux un pacte : « Je laisserai les choses se faire mais promettez-moi que jamais vous n'étendrez l'OTAN vers l'Europe centrale, à nos frontières, car cela serait ressenti comme une menace directe par le peuple russe ».
Promis, répondent en chœur les Occidentaux.
C'est ainsi que s'effondre l'« Empire du Mal », dans l'allégresse générale et sans presque une goutte de sang.

Premier malentendu, première trahison : les 15-17 juillet 1991, au G7 de Londres, Mikhaïl Gorbatchev mesure l'ingratitude des Occidentaux quand il sollicite l'aide économique qui lui sauverait la mise et surtout assurerait à son pays une transition en douceur. Les Britanniques et surtout les Américains font la sourde oreille.

À la différence des Européens qui bénéficient d'une longue expérience historique, les Américains n'ont pas encore compris que toute guerre doit se terminer par un compromis négocié. Ils entendent que celle-ci - la guerre froide - se termine sur l'anéantissement de l'URSS.

Deuxième trahison : le 12 mars 1999, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque ratifient leur entrée dans l'OTAN, bientôt suivies par les États baltes, anciennement soviétiques, la Slovaquie, la Bulgarie et la Roumanie.

Cette intrusion dans l'« étranger proche » est amèrement ressentie par les Russes. Ils y voient une manifestation d'hostilité et de rejet à leur égard d'autant moins justifiée que le joyeux trublion installé à la tête de la Russie, Boris Eltsine, a « libéralisé » à outrance son économie suivant les conseils de ses nouveaux amis occidentaux.

Il a appliqué à la lettre les conseils des « Chicago boys », économistes de l'école ultralibérale de Milton Friedman. C'est ainsi que tous les actifs du pays (mines et usines) ont été bradés aux anciens cadres du Parti, transformés en oligarques à l'avidité sans limite.

Le naufrage économique de la Russie a des conséquences sur les indicateurs humains du pays. Déjà très mauvais à la fin de l'URSS, ils se dégradent encore au cours des années 1990 : espérance de vie, taux de suicide, mortalité infantile, indice de fécondité. À l'aube du XXIe siècle, on ne donne pas cher de la survie du pays, qui vieillit et se dépeuple.

Poutine et la volonté de revanche

Le 31 décembre 1999, Boris Eltsine, usé par l'alcool, cède la présidence de la République à un inconnu de 47 ans, Vladimir Poutine, officier du KGB devenu patron du FSB, l'organe qui lui a succédé. L'homme cache son jeu. C'est un patriote pur jus qui va se donner pour mission de redresser la Russie.

Démocratiquement élu - quoiqu'avec des méthodes brutales -, il devient immensément populaire pour des raisons objectives. L'économie russe se redresse, entraînée par la hausse de prix des énergies dont regorge le sous-sol russe (gaz et pétrole) ainsi que par le protectionnisme douanier destiné à protéger ce qui reste de l'industrie. Au passage, Poutine remet au pas les oligarques quand il ne les emprisonne pas (sous les clameurs indignées des démocrates de l'Ouest).

Les indicateurs humains de la Russie témoignent de ce redressement comme l'atteste l'anthropologue Emmanuel Todd. L'indice de fécondité, en particulier, remonte de 1,2 à 1,7 en quinze ans, éloignant le spectre de la disparition physique de la Russie. En matière de fécondité, la Russie fait bien mieux que l'Ukraine, la Pologne ou encore l'Allemagne.

En matière géopolitique, Poutine ne cache pas son ambition de restaurer l'influence russe dans son « étranger proche » et de redevenir un interlocuteur respecté de l'Occident. Mais ce dernier va multiplier les chausse-trappes.

La première concerne le Kossovo, province serbe à majorité albanaise. Le 10 juin 1999, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté à l'unanimité comme il se doit la résolution 1244 qui prévoit d'accorder à la province une très large autonomie au sein de la Yougoslavie ou de ce qui en reste (la Serbie).

La Russie, membre permanent du Conseil, a bien voulu lever son veto à la condition expresse qu'il ne soit pas question d'indépendance car elle ne veut pas déchoir face à la Serbie alliée et amie. Mais au vu et au su des milliers de fonctionnaires internationaux présents sur place, les Albanais s'émancipent et proclament unilatéralement l'indépendance du Kossovo le 17 février 2008.

Moscou encaisse difficilement cette troisième trahison. Au demeurant, les Occidentaux n'ont guère à se féliciter de leur exploit : l'État croupion du Kossovo est devenu un repaire mafieux arrivant même à corrompre les hauts fonctionnaires européens chargés de le contrôler !

En août 2008, quand les dirigeants libéraux de la Géorgie se prennent à rêver d'Europe et d'OTAN, Poutine se dit qu'on ne l'y prendra plus et il remet au pas ce petit pays dont on voit mal comment il pourrait se passer de la protection de la Russie, coincé au fin fond du Caucase, entre la Turquie et l'Azerbaïdjan.

Poutine serait-il naïf ? On a peine à le croire. Pourtant, il se fait rouler une nouvelle fois dans la tragédie libyenne.

Le 17 mars 2011, au Conseil de sécurité, il laisse passer une résolution qui autorise des frappes aériennes destinées à protéger les civils de Benghazi. Mais l'OTAN va outrepasser l'autorisation en engageant sa puissance de feu aérienne aux côtés des rebelles. C'est même un avion de l'OTAN qui va ôter la vie au dictateur Kadhafi.

Le résultat est calamiteux avec un État libyen livré aux bandes armées et le Sahel mis à feu et à sang par les anciens mercenaires de Kadhafi.

La fois suivante, quand il est question d'intervenir en Syrie contre le dictateur Assad, Poutine, instruit par la leçon libyenne, se rebiffe et use de son veto au Conseil de sécurité... Avec un résultat hélas tout aussi calamiteux : une guerre civile interminable et le chaos islamiste.

Tout à coup, l'Ukraine

Pendant ce temps, l'Union européenne, représentée par l'inconsistant Barroso et l'ineffable Lady Ashton, engage un dialogue avec l'Ukraine. L'Ukraine ? Un État très pauvre créé par Lénine, qui réunit des territoires cosaques et des territoires anciennement sous tutelle polonaise, lituanienne, austro-hongroise ou ottomane. Sa capitale, Kiev, est connue comme la « mère des villes russes ».

Une politique judicieuse eut consisté pour les Européens à organiser un rapprochement entre l'Union et la sphère russe, Ukraine et Biélorussie comprises, en vue de mutualiser les capacités financières, industrielles et énergétiques des uns et des autres.

Mais de cela, il n'est pas question du fait de l'opposition de principe des Polonais, Baltes et Suédois qui ont un contentieux historique de quelques siècles avec Moscou, sans parler des Allemands qui se souviennent en leur for intérieur de Tannenberg et Stalingrad. Comme si les ressentiments devaient tenir lieu de politique !...

Oublieux du précédent géorgien, les Européens préfèrent détacher l'Ukraine de sa sœur siamoise, la Russie. Ils envisagent même son entrée dans l'OTAN, soit une provocation du même ordre que celle de Khrouchtchev installant à Cuba des missiles dirigés vers la Floride voisine...

Et durant l'hiver 2013, le gouvernement ukrainien issu de l'insurrection deMaidan n'a rien de plus pressé que d'enlever à la langue russe, parlée par plus du quart de la population, son statut de langue officielle... C'est un peu comme si un gouvernement flamingand ultranationaliste accédait au pouvoir en Belgique et s'en prenait aux Wallons et aux Bruxellois, conduisant ceux-ci à appeler la France à l'aide ou demander à lui être rattachée. 

Poutine réagit avec la même fermeté que Kennedy en 1962. Il tente d'abord de retenir l'Ukraine puis, faute d'y arriver, engage l'épreuve de force en Crimée et dans le Donbass ; l'Europe surenchérit avec des sanctions économiques contre la Russie, laquelle est menacée de s'effondrer.

Ultime rebondissement (2 décembre 2014) : Poutine se rapproche du président turc Erdogan, bien que la Turquie fasse partie officiellement de l'OTAN et soit, pour la galerie, candidate à l'Union européenne.

Une nouvelle manche s'engage et rien ne dit que l'Europe la gagnera. Dans le grand jeu des alliances, en effet, elle pourrait se retrouver isolée et plus bas que terre. 

La chute de Poutine et le retour de la Russie à l'ère Eltsine, autrement dit au néant, signifieraient la mainmise totale des États-Unis sur l'Europe. Protectorat militaire, traité de libre-échange... nous ne serions plus en état de leur refuser quoi que ce soit. 

Les pays du « Sud » ne veulent à aucun prix de ce retour à l'hégémonie américaine. Pas plus les Turcs que les Chinois, les Iraniens, les Brésiliens, les Indiens ou les Arabes. C'est pourquoi tous font les yeux doux à la Russie et refusent d'appliquer de quelconques sanctions à son égard.

Enfin, ne l'oublions pas. Jamais la Russie ne s'est révélée aussi forte que lorsqu'elle a été acculée, que ce soit par Napoléon ou par Hitler. Qui parierait que les généraux de l'OTAN feront mieux que ces deux-là ? 

Dire que tout est venu du flirt inapproprié entre un certain Barroso et un président ukrainien dont nous avons déjà oublié le nom... Et la France dans cette affaire ? Elle suit et perd de juteux marchés avec la Russie.

Pourquoi tant de haine ?

Les médias gentiment endoctrinés diffusent dans l'opinion publique l'image d'une Russie archaïque, forcément archaïque, dirigée par un tyran sanguinaire. Ils déplacent le débat sur le terrain compassionnel : un président déterminé et autoritaire, un chef de guerre qui fait usage des armes, cela se peut-il ?... Il est drôle au passage de voir les Australiens (!) et leur fantasque Premier ministre faire la leçon à Poutine sans rien connaître des enjeux européens !

Est-ce donc à dessein que l'Occident humilie la Russie ou par inconscience ?

La question est ouverte. Le secteur militaro-industriel lié à l'OTAN peut trouver avantage à relancer une nouvelle « guerre froide » pour sécuriser ses effectifs et ses commandes. Piètre calcul évidemment contraire à l'intérêt général.

Plus subtilement, Washington souhaite peut-être éviter que l'Europe fasse corps « de l'Atlantique à l'Oural », selon la formule du général de Gaulle -, car elle pourrait alors devenir un concurrent sérieux des États-Unis.

Dans le champ de l'inconscient, les hypothèses sont diverses et s'additionnent. Ainsi, l'Allemagne, qui domine plus que jamais l'Europe, puise dans les réserves humaines de l'Est de quoi compenser son déficit de naissances. Elle a pu prendre le risque de défier la Russie simplement pour faire main basse sur les ressources de l'Ukraine en main-d’œuvre bon marché et immigrants potentiels. Plus sûrement, la Pologne mais aussi la Suède, rêvent de faire la peau à l'ours russe avec le concours de l'OTAN.

Il est piquant de voir les Polonais exiger des Français qu'ils renoncent à livrer aux Russes les navires de guerre Mistral alors qu'eux-mêmes ont choisi peu avant d'équiper leur aviation d'appareils américains plutôt qu'européens et français.Solidarité (« Solidarnosc » en polonais) a changé de sens... tout comme l'expressionUnion européenne, assimilable désormais à une machine de guerre.

Par guy.fitoussi le 30/08/14

L'Ukraine a été ainsi baptisée en 1187 d'après un mot slave qui veut dire «frontière»ou «marche».

Ce grand État en mal de visibilité s'étire de fait aux marges du monde russe, dont il a été le berceau, et à la jonction entre le monde orthodoxe et le monde catholique. Indépendant depuis 1991 seulement, il peine à trouver sa place entre un Occident attirant mais lointain et une Russie proche mais crainte.

Le berceau de la Russie

Cliquer pour agrandir la carte
L'Europe orientale et l'Ukraine
L'Ukraine s'étend de part et d'autre du Dniepr et au nord de la mer Noire. Elle est un peu plus vaste que la France (600.000 km2) mais moins peuplée. Ses 45 millions d'habitants) ont été aussi longtemps désignés sous l'appellation de «Petits-Russiens»du fait de leur parenté étroite avec la Russie.

Mieux, c'est même autour de Kiev, capitale actuelle de l'Ukraine, que la nation russe est née, aux alentours de l'An Mil, avant qu'elle ne soit divisée en trois groupes principaux : Russes proprement dits, Ukrainiens et Biélorusses, avec des langues nationales qui ont lentement et légèrement dérivé par rapport à l'ancienne langue commune.

Les divisions

Après le baptême du grand-prince de Kiev Vladimir, en 988, une fédération prospère de principautés marchandes s'épanouit autour de Kiev.

En 1386, l'État polono-lituanien s'empare de l'Ukraine occidentale. Les nouveaux souverains, catholiques bon teint, supportent mal leurs sujets orthodoxes de rite byzantin.

Les seigneurs polonais s'attribuent d'immenses domaines dans le pays et réduisent peu à peu leurs paysans au servage, alors même que ce statut, qui fixe les paysans et leur descendance au domaine, est en voie de disparition dans toute la chrétienté occidentale.

À partir du XVIe siècle, beaucoup de paysans ukrainiens s'enfuient vers le Sud, au-delà des cataractes du Dniepr, et se constituent en communautés indépendantes, les Cosaques Zaporogues (d'une expression mongole ou tatar qui signifie : «hommes libres d'au-delà des rapides»).

En 1654, las d'être harcelés par les Polonais, ils se placent sous la protection du tsar qui règne à Moscou.

La Pologne proteste et il s'ensuit une longue guerre qui se termine par le traité de paix d'Androussovo du 31 janvier 1667. À cette occasion, la Russie des Romanov, en pleine ascension, récupère la rive orientale du Dniepr. Vingt ans plus tard, Kiev et Smolensk passent à leur tour à la Russie. Seule la Galicie demeure polonaise.

Domination russe

Dans l'esprit du tsar, l'Ukraine est terre russe et n'a droit à aucun statut particulier. Ainsi le métropolite de Kiev, chef religieux de l'Église orthodoxe ukrainienne, est placé sous l'autorité du patriarcat de Moscou. C'est dès lors du joug russe que commencent à pâtir les Cosaques et autres Ukrainiens.

Quand le tsar Pierre le Grand entre en guerre avec le roi de Suède Charles XII, le nouveau chef des Cosaques, le hetman Ivan Mazeppa, offre son alliance à ce dernier. Et Charles XII, désireux de soutenir son providentiel allié, décide de le rejoindre avec son armée au lieu de marcher sur Moscou.

Il met le siège devant Poltava mais en est délogé le 8 juillet 1709 par des renforts russes. Charles XII et Mazeppa n'ont plus d'autre choix que de demander asile à la Turquie. C'en est fini pour deux siècles des espoirs d'indépendance ukrainienne.

Catherine II la Grande destitue le dernier hetman cosaque et abolit les dernières libertés cosaques.

La reconquête de l'Ukraine par Moscou est complétée à la faveur des deux premierspartages de la Pologne, en 1772 et en 1793. Ils font passer l'ensemble du territoire ukrainien mais aussi la Biélorussie sous l'autorité du tsar.

Taras Chevtchenko, autoportrait (9 mars 1814 - 10 mars 1861)Au XIXe siècle, la montée des nationalismes conduit le gouvernement tsariste à réprimer les forces centrifuges.

Alexandre II, bien que réputé«libéral», interdit la langue ukrainienne dans l'imprimerie et à l'université et c'est de l'autre côté de la frontière, en Autriche-Hongrie, dans l'université de Lvov ou Lemberg (Ruthénie), que les lettrés et intellectuels ukrainiens trouvent refuge.

Le peintre et poète romantique Taras Chevtchenko (1814-1861), fils de serfs et serf lui-même, est le symbole de cette renaissance douloureuse de la culture ukrainienne à travers sa courte vie, tissée de servitude, de prison et d'exil.

Avec la première Révolution russe, en 1905, une éclaircie se fait jour. Le Manifestepublié par Nicolas II le 30 octobre 1905 promet de respecter les nationalités. Aussitôt fleurissent en Ukraine des dizaines de journaux dans la langue nationale.

Scène du film Le cuirassé Potemkine (Serguei Eisenstein, 1925), sur l'escalier Richelieu d'Odessa, qui mène du port à la ville

La première indépendance

Les Révolutions russes de 1917 offrent aux nationalistes ukrainiens une opportunité inattendue de recouvrer leur indépendance et le droit de pratiquer leur langue, si peu différente qu'elle soit du russe.

À Kiev, une assemblée (Rada) réunie le 15 mars 1917 constitue une République autonome ukrainienne avec Vinnichenko à la présidence du Conseil des ministres. Mais Lénine et les bolchéviques, après qu'ils aient pris le pouvoir le 6 novembre 1917, lui opposent une République soviétique d'Ukraine, proclamée à Kharkov en décembre 1917. La Rada réplique en annonçant le 22 janvier 1918 un «État du peuple ukrainien, souverain, libre et indépendant».

Attaquée par les bolchéviques, la Rada de Kiev signe avec l'occupant austro-allemand une paix séparée.

Après l'armistice de Brest-Litovsk du 3 mars 1918, par lequel les Russes se retirent de la Grande Guerre, les Allemands occupent Kiev et leurs alliés autrichiens Odessa, avec la complicité des Cosaques.

Chars français à Odessa, en 1919, en soutien à l'armée blanche de DenikineÀ la défaite austro-allemande succède la guerre civile. Les nationalistes ukrainiens, l'armée bolchévique et l'armée tsariste de Denikine se font face.

À la mêlée se joignent les Cosaques et les anarchistes de Nestor Makhno, mais aussi des troupes occidentales et notamment françaises qui apportent leur soutien à Denikine, contre Lénine et les bolchéviques.

Denikine ayant refusé de faire alliance avec les nationalistes, ce sont finalement les bolchéviques qui l'emportent... mais à moitié seulement car le traité de Riga de 1921 avec la Pologne laisse la Galicie et la Volhynie à cette dernière.

La création de l'URSS, le 30 décembre 1922, fait de l'Ukraine la deuxième République du pays après la Russie. La langue ukrainienne en devient la langue officielle.

Mais ces concessions politiques cachent mal l'emprise très forte du Kremlin sur le Parti communiste ukrainien et la hiérarchie administrative.

Dans les années 1930, sous le prétexte de lutter contre le «nationalisme bourgeois», Staline décapite les élites ukrainiennes. Et sous prétexte de lutter contre les «koulaks», paysans riches, il provoque une famine gigantesque par voie administrative ! C'est l'holodomor (deux à six millions de morts).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, en dépit des horreurs de l'occupation allemande, illustrées par les massacres de Babi Yar (Kiev), les nationalistes locaux ont la tentation d'en profiter pour acquérir enfin l'indépendance. Mal leur en prend.

Dans le demi-siècle qui suit, jusqu'à l'éclatement de l'URSS, la République socialiste soviétique d'Ukraine va subir sans mot dire la tutelle de Moscou et du Parti communiste. Avec une maigre consolation : un siège à l'ONU (de même que la Biélorussie, la troisième composante du peuple russe).

Le 24 août 1991, dans la confusion qui suit l'éviction de Mikhaïl Gorbatchev, dirigeant de l'Union soviétique, le Parlement ukrainien proclame l'indépendance de la République dans les frontières dessinées par les dirigeants bolchéviques.

Après quelques disputes, Moscou et Kiev finissent par s'accorder sur le cas particulier de la péninsule de Crimée, traditionnellement russe mais rattachée à l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1950.

Pauvre, dépendante de la Russie pour ses approvisionnements en gaz, saturée qui plus est en équipements nucléaires, dont l'ex-centrale de Tchernobyl, la nouvelle Ukraine est handicapée par l'absence d'État de droit et la prévalence d'une ploutocratie affairiste issue des anciens cadres du parti communiste.

Elle doit au surplus composer avec sa minorité russe ou russophone, importante en Crimée et à l'Est, en particulier autour du gisement charbonnier du Donbass, sur les bords du Donets, un affluent du Don.