Par guy.fitoussi le 16/01/14

Le 17 décembre, à Sidi Bouzid, première ville agricole de Tunisie, Mohamed Bouazizi, 26 ans, tente de s'immoler en s'aspergeant d'essence devant la préfecture après s'être fait confisquer sa marchandise par la police municipale. Le mouvement s'étend les jours suivants à Sfax, Sousse, Meknassy, Kerouan, Bizerte.

En proie à des troubles sociaux depuis huit jours, qui ont donné lieu à de violents heurts entre manifestants et policiers, et provoqué la mort d'un jeune tué par balles, la Tunisie a connu de nouveaux affrontements dans la nuit du 25 au 26 décembre.

Des centaines de Tunisiens se sont rassemblés dans la ville de Souk Jedid (19 000 habitants), tout près de Sidi Bouzid, au centre-ouest du pays, et ont mis le feu à la sous-préfecture tandis que la garde nationale a tenté de disperser la foule avec des tirs de sommation.

Un peu plus loin, à Regueb, environ 2 000 manifestants se sont heurtés violemment à la police pendant plus de six heures, selon un syndicaliste cité par l'AFP. Des jeunes réclamant le droit au travail ont mis le feu à une banque ainsi qu'à un tribunal, et ont détruit un café appartenant à un membre du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).

Samedi, à l'appel de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), la centrale syndicale unique, une marche pacifique a rassemblé plusieurs centaines de personnes à Tunis. A Paris, dimanche, un comité de soutien a organisé un rassemblement devant le consulat général de Tunisie.

Ces troubles trouvent leur origine dans la tentative de suicide d'un jeune diplômé chômeur, vendeur ambulant de fruits et de légumes, à Sidi Bouzid, première ville agricole. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi, 26 ans, a tenté de s'immoler en s'aspergeant d'essence devant la préfecture après s'être fait confisquer sa marchandise par la police municipale parce qu'il n'avait pas les autorisations nécessaires. Son état est toujours jugé grave.

Dès le lendemain, une manifestation de solidarité a eu lieu dans la ville. Le mouvement s'est étendu les jours suivants à Sfax, Sousse, Meknassy, Kerouan, Bizerte. Les affrontements les plus violents se sont produits mercredi 22 décembre dans la ville de Menzel Bouzaïene, à environ 60 kilomètres de Sidi Bouzid, où les manifestants avaient dressé des barricades et mis le feu à un train de marchandises, à un local du RCD, ainsi qu'à trois véhicules de la garde nationale.

COCKTAILS MOLOTOV

Un jeune diplômé, Mohamed Ammari, a été tué par balles, lorsque les policiers ont tiré sur la foule. Plusieurs manifestants ont été blessés. Le ministère de l'intérieur a reconnu "un mort et deux blessés parmi les assaillants", deux jours plus tard, le 24 décembre. Il a justifié le fait que la garde nationale avait dû "recourir aux armes dans le cadre de la légitime défense" en raison de jets de cocktails Molotov.

A Sidi Bouzid, où un autre jeune chômeur de 24 ans, Houcine Néji, a trouvé la mort le 22 décembre en escaladant un pylône électrique - un suicide, selon des syndicalistes sur place -, les tensions persistent malgré le déplacement du ministre du développement et de la coopération internationale, Mohamed Nouri Jouini. Le ministre a annoncé des mesures pour la création d'emplois et le lancement de projets pour un montant de 15 millions de dinars (environ 7,85 millions d'euros).

Le secrétaire général du parti au pouvoir, Mohamed Ghariani, a fait également le déplacement à Sidi Bouzid, vendredi, pour vanter, lors d'un meeting, la politique du gouvernement. Sur place, un important dispositif policier a été déployé et reste, depuis, présent.

A la différence des graves troubles sociaux survenus dans le bassin minier de Gafsa en 2008, des représentants de l'UGTT accompagnent cette fois un mouvement que beaucoup décrivent comme spontané. Le chômage des jeunes diplômés, un phénomène qui concerne tout le Maghreb, est un fléau particulièrement dévastateur en Tunisie.

Mohamed Bouazizi est mort de ses blessures le 4 janvier à 19 heures. Le 28 décembre, le président tunisien Ben Ali s'était rendu à son chevet de Mohamed Bouazizi, transféré au centre de traumatologie et de grands brûlés de Ben Arous, près de Tunis, avant de recevoir la famille. Ce nouveau décès porte à quatre le nombre de personnes qui ont trouvé la mort au cours des troubles en Tunisie. Plusieurs manifestations de soutien au mouvement tunisien étaient prévues en Europe, au Canada, et en Algérie, avant l'annonce de son décès.

Par guy.fitoussi le 18/01/11

A l'occasion de la révolution tunisienne dite "du jasmin", qu'il nous soit permis de rappeler quelques éléments de l'histoire tunisienne, liée inexorablement à celle de la communauté juive dans ce pays puis sa dispersion dans les pays occidentaux.

Le 12 mai 1881, un traité institue le protectorat de la République française sur la Tunisie, une régence ou province autonome de l'empire ottoman.

C'est l'aboutissement de manigances politiques, diplomatiques et financières qui ont complètement échappé à l'opinion publique française, laquelle découvre du jour au lendemain que son empire colonial s'est encore agrandi.

Mais le protectorat tunisien est aussi lourd de conséquences. Pour le gouvernement français, il apparaît comme une première revanche sur le destin après la guerre franco-prussienne. Mais à l'Angleterre, il fournit le prétexte à une mainmise sur l'Égypte. Et pour l'ensemble des pays européens, il amorce le partage de l'Afrique puis du proche-orient suite à la chute de l'Empire ottoman.

La Tunisie, au début du XIXe siècle, est gouvernée par un bey indépendant de fait du sultan d'Istamboul. En 1830, il voit avec quelque inquiétude la France occuper l'Algérie voisine. Son inquiétude grandit quand, en 1835, le sultan rétablit par la force son autorité sur la Libye voisine.

Le pays recense alors un million d'habitants dont une moitié d'agriculteurs, sur la côte, et une autre moitié de bergers nomades. À Tunis et Kairouan, qui comptent respectivement 100.000 et 15.000 habitants, l'artisanat traditionnel tente de résister à la concurrence occidentale.

Sous le règne du médiocre Mohammed es-Sadok, de 1859 à 1882, il souffre de famines, de mauvaises récoltes et d'épidémies de choléra, ce qui met à mal les tentatives de réforme du bey et de ses prédécesseurs.

La France prend pied dans la régence en 1869, par le biais d'une commission anglo-italo-française destinée à résorber la dette extérieure de l'État.

Mais le Premier ministre Kheireddine (on écrit aussi Khérédine ou Khayr al-Dîn) réussit à rétablir les finances et entreprend avec un certain succès une nouvelle et vaste politique de réformes.

Les Européens n'auraient-ils plus rien à faire dans ce pays ? Absolument pas ! Entre-temps, au congrès de Berlin de 1878, la France a obtenu l'accord tacite des autres puissances européennes pour renforcer sa présence en Tunisie avec pour justification de protéger la colonie voisine d'Algérie.

Le 24 avril 1881, sur ordre du chef du gouvernement Jules Ferry, un corps expéditionnaire de 35.000 hommes traverse la frontière, officiellement pour poursuivre des montagnards khoumirs qui sèment le trouble en Algérie.

Le 12 mai, ils arrivent à proximité du Bardo, dans la banlieue de Tunis, , où se situe le palais du bey et laissent à celui-ci deux heures pour examiner un projet de traité en dix articles qui met fin à l'indépendance de la Tunisie. Mohammed es-Sadok n'a guère d'autre choix que de se soumettre.

C'est ainsi qu'il signe en son palais de Kassar Saïd un traité par lequel il confie à la France les affaires étrangères, la défense du territoire et la réforme de l'administration. De fait, il se place sous la «protection» de la France même si la Tunisie ne devient officiellement un «protectorat» que le 8 juin 1883, à la signature du traité de La Marsa, qui confirme le précédent et donne à la France le droit d'instaurer des «réformes administratives, judiciaires et financières».

Après la soumission de la Tunisie, la France est naturellement portée à regarder avec concupiscence du côté du Maroc, dernier État d'Afrique du Nord qui ne soit pas encore passé sous tutelle française.

Mais le traité du Bardo soulève aussi l'irritation de l'Italie qui se serait bien vue protectrice de la Tunisie, si proche d'elle. Du coup, Rome signe le 20 mai 1882 avec Berlin et Vienne le traité de la Triple-Alliance par lequel l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie se promettent aide et assistance en cas d'agression par la France ou la Russie. Ce traité sera régulièrement renouvelé jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale.

Quant à l'Angleterre, l'éternelle rivale, elle prend prétexte de ce traité pour précipiter sa propre intervention dans les affaires égyptiennes. Dès l'année suivante, elle établit son protectorat sur cette ancienne province ottomane, prélude à l'établissement du mandat britannique en Palestine puis de la création de l'Etat d'Israël grâce à l'aide des empires coloniaux (déclaration Balfour en 1917), mais aussi des pays arabes (correspondance Hussein-Mac Mahon en 1915).

Comment se situe l'attitude des Juifs de Tunis à cette même époque.

Entre Orient et Occident, qui choisir?

C'est ce que nous essaierons de vérifier dans nos prochaines interventions.