Dec
27
Déranger pour défendre, ou les risques du métier.

Déranger pour défendre, ou les risques du métier.

Une de nos éminentes consoeurs parisiennes, à laquelle j'adresse toute ma confraternelle sympathie et mes voeux de prompt rétablissement, a été victime d'une grave aggression, en lien avec une affaire familiale dont elle avait eu à connaître . Ce fait divers, au dénouement heureusement sans drame, nous rappelle que notre mission de défense n'est pas sans risques, nous plaçant au centre de conflits parfois aigus, et que le seul fait que nous portions la parole d'un client nous attire l'animosité, voire la haine de la partie adverse.

Ce grave évènement m'a renvoyé à un souvenir pénible, mais moins douleureux, datant d'une quinzaine d'année : arrivant à mon cabinet dès potron-minet, j'y fus accueilli par le Procureur de la République en personne, en émoi, entouré d'une nuée de techniciens de la SRPJ, qui s'affairaient au milieu de décombres de ce qui avait été mon secrétariat : passée la porte défoncée pour y créer un passage d'homme, je découvris que tous les dossiers sortis en vrac des armoires avaient été éparpillés au sol et portaient les traces sanglantes issues des fioles d'encre rouge de la machine à affranchir ; un feu y avait été allumé, qui n'avait pas cru devoir se développer ; une lourde masse, abandonnée sur place, expliquait comment la totalité des ordinateurs, laissés sur place, avait été écrabouillée soigneusement, comme tous autres appareillages, photocopieur, fax, ou même tampons encreurs ; les photos personnelles ornant les bureaux des secrétaires avaient été déchirées en menus morceaux, et point d'orgue, les murs blancs, tous maculés de rouge, annonçaient une suite : « et après ça, tu vas mourir... » disait le tag. Recensement fait, aucun dossier ni matériel n'avait été volé. Aucun des indices multiples laissés sur place par une équipe d'au moins trois personnes n'a parlé. Peu de suspicion, sinon une chaude affaire politique dans laquelle mon client, par mon relais, s'acharnait à dénoncer quelques abus financiers de l'époque, de nature à mettre en cause un élu local, devenu puissant. Nul ne saura jamais, qui fut à l'origine de ce menaçant saccage en règle, sauf repentir d'un des auteurs, couvert par la prescription.

J'avais à l'époque mis cette histoire sur le compte des risques du métier, et l'aggression de notre consoeur, bien plus grave, a ravivé ce lointain souvenir ; le problème posé est bien celui là : pourquoi un avocat, chargé par son client, de développer ses thèses peut-il se trouver confronté à des manifestations hostiles aussi extrêmes : la réponse est simple ; il dérange et ne doit pas craindre de déranger.

Souvenons nous de ceux des avocats qui ont osé assurer la défense, seuls contre tous, d'ennemis publics, qui avaient parfois commis un crime monstrueux, ou qui défiaient un pouvoir politique en place, ou qui encore, en période révolutionnaire, se dressaient pour porter les dernières apostrophes de l'accusé voué à l'échafaud. Au mieux, ils étaient embastillés et au pire condamnés à partager le sort funeste de leur client. L'avocat dérange en ce qu'il n'est pas politiquement correct, qu'il ne se plie pas aux menaces et pressions, qu'il n'a de comptes à rendre qu'à sa propre conscience et à son client, quel qu'il soit.

Sa mission ne repose que sur cette indépendance d'esprit et sur sa farouche détermination à ne considérer que l'intérêt de celui qui a mis en lui toute sa confiance, et ce quel qu'en soit le prix à payer. Les grands noms de notre profession ont tous été forgés dans la souffrance, et sont devenus des rouages essentiels de la vie démocratique, qu'ils ont souvent contribué à faire évoluer positivement.

Le combat est long et difficile ; il est même permanent. Une société qui écarte l'avocat de sa Justice s'éloigne de la démocratie : n'est-il pas significatif que, sous couvert d'économies ou pire de statistiques, un pouvoir prenne toutes mesures pour éliminer toute présence de l'avocat dès l'instant même où un citoyen est privé de liberté, moment où il en a le plus besoin étant livré à la question et à la pression morale de la garde à vue ? N'est il pas significatif que face à la protestation générée par l'ombre sinistre de l'Inquisition, l'avocat ne soit toléré dans la geôle qu'après une heure de non Droit, pour jouer les assistantes sociales, sans aucun accès au dossier d'accusation ? N'est-il pas encore significatif qu'il soit entrainé à participer à une parodie de justice expéditive, dite de comparution immédiate, avec dix minutes pour parcourir le papier du dossier et l'âme de son « client » éphémère. C'est sans doute le temps dont bénéficiaient les courageux avocats pour préparer la défense des futurs guillotinés, risque aujourd'hui écarté par le combat de confrères dérangeants. Quelque soit la peine encourrue, la parole de l'avocat doit être libre, même dérangeante, et ne pas connaître d'autre limite que celle du temps nécessaire à la connaissance par un juge de l'homme encourant une peine, que seul son avocat est à même de présenter..

Loin des grands noms participant aux procès médiatiques, l'avocat sans nom assume la même mission de défense, sans autre écho que celui de sa parole devant un juge pressé, et sans autre écot que le misérable écu que lui jette, in fine, le pouvoir statisticien, en guise de remerciement de sa collaboration. L'image de la justice pénale est la même que celle de la démocratie qui la génère, floue, expéditive et au devenir inquiétant. Qui d'autre que l'avocat peut déranger pour contrarier cette évolution ?

La justice familiale n'échappe pas à cette dérive, au point que les avocats en deviennent exposés à l'ire plébéienne : pour le justiciable confronté à un évênement douloureux de son existence, le Juge est celui qui tranche après avoir entendu les avocats et pris le temps de connaitre de la situation conflictuelle qu'il doit juger. Est-il digne que le justiciable découvre sur la liste des affaires du matin, que chacun des vingt couples convoqués, ne disposera que de quinze minutes, soit moins de 7 minutes pour chaque conjoint, pour exposer sa vie, ses problèmes d'enfants et ses difficultés financières ? Est-il légitime que les salles d'audience des affaires familiales deviennent un lieu où la plaidoirie de l'avocat tend à être proscrite, alors que les parties, au plus fort de leur litige, ont tant que choses à faire dire à leur juge ?

La nature humaine est ainsi faite que le justiciable n'acceptera de tourner une page du livre de sa vie qu'une fois purgés les miasmes du passé, par l'exposition de son ressenti devant son Juge, par celui qui a fait profession de parler pour lui. Combien de litiges perdurent dans le temps, faute d'écoute suffisante et de jugements approximatifs ? L'avocat a-t-il bien accompli sa mission en balbutiant à la hâte quelques observations devant un Juge lui tendant la main pour recueillir un dossier constitué de carton et de papier ? La justice est ainsi faite que, forcément, l'une des deux parties ne sera pas satisfaite du jugement ; celle-ci conservera un souvenir amer de son procès et en nourrira un ressentiment plus ou moins fort à l'égard du juge, des avocats et de son adversaire. Les esprits les plus faibles en nourriront un esprit de vengeance, dont bien souvent les enfants seront les victimes, mais aussi parfois l'avocat, par qui le malheur est arrivé. L'avocat ne doit se poser qu'une seule question : ai-je bien dérangé ?

S'il doit en arriver à en subir les foudres et colères, et parfois même violences, c'est qu'il aura bien dérangé celui ou ceux qui méritaient de l'être : il sera l'Avocat fidèle à son serment, qui aura livré de justes combats, avec pour seule armure une robe noire, censée protéger sa liberté et les valeurs essentielles d'une société à la dérive.

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