Apr
26
LA POSTE ASSASSINEE

Je suis désespéré : tout disparaît à jamais ! une horrible réforme interne va anéantir des années, voire des décennies ou des siècles de notre quotidien ; une institution nationale se fait harakiri dans l'indifférence générale ; même les syndicats ne lèvent pas le petit doigt. Des millions de français sont pourtant menacés, et la nouvelle est passée comme une lettre à la poste : anéantis ou résignés, nos contemporains subissent, dans un silence de deuil national, le choc fatal, conséquence tragique des lois implacables de la concurrence.


- CONCURRENCE - EUROPE – MONOPOLE -

LA POSTE ASSASSINEE

Je suis désespéré : tout disparaît à tout jamais ! une horrible réforme interne va anéantir des années, voire des décennies ou des siècles de notre quotidien ; une institution nationale se fait harakiri dans l’indifférence générale ; même les syndicats ne lèvent pas le petit doigt. Des millions de français sont pourtant menacés, et la nouvelle est passée comme une lettre à la poste : anéantis ou résignés, nos contemporains subissent, dans un silence de deuil national, le choc fatal, conséquence tragique des lois implacables de la concurrence.

Oui, Mesdames et Messieurs, découvrez vous et inclinez vous : la POSTE vient de sacrifier sa marque de fabrique, sa queue, sur l’autel d’une concurrence qui va l’assaillir bientôt, fin des monopoles oblige. C’est fou comme les règles de la concurrence mettent en exergue les défauts des petites manies qui s’étaient accumulées au fil du temps : alors, on s’adapte.

Finies ces interminables files d’attente aux guichets (ou plutôt au seul guichet ouvert) ; terminée la convivialité qui s’était établie au fil des décennies dans ces halls accueillants et joliment ornés de cette couleur jaune, réchauffante comme un soleil ardent ; Finis les bons moments, évaporés les souvenirs délicieux : qui n’a pas lié connaissance, lors d’une demi journée d’attente pour acheter le timbre de sa carte postale, avec un inconnu, qui a pu ensuite devenir un ami, voire un conjoint ? Qui n’a pas accordé ses horaires de queue postale à ceux d’une avenante secrétaire venant livrer sa production journalière, afin de nouer avec elle conversation ou plus si affinité ?

Ce lieu était jusqu’alors béni des usagers qui souvent arrivaient bien avant l’heure d’ouverture, pour récréer, par tous temps, une avant queue extérieure si égayante ; nul n’était dupe sur les motifs avancées : on n’arrivait pas si tôt pour être le premier servi, mais pour s’intaller durablement au chaud, avec ses amis de bureau postal, et pour agandir son cercle de relations. L’ouverture des portes était d’ailleurs le moment révélateur : à part un ou deux étrangers qui jouaient des coudes pour arriver au plus tôt au contact de l’objectif, les autres se laissaient dépasser joyeusement et réglaient d’entrée le rythme du pas postal imposé pour une queue : un pas en avant par quart d’heure.

On se pétait la bise, on parlait du temps, bien sûr, mais aussi de ses petites douleurs, du premier mot du petit dernier ou du dernier de l’ailleul ; on tentait sa chance pour inviter une jolie blonde inconnue, compagne éphémère dans la queue, au bistrot, à l’heure lontaine de la sortie.

Tout le monde se réjouissait quand, au milieu de la matinée, soit après exactement dix pas de queue, le convoi s’immobilisait pour une demie heure, à l’annonce par la quatrième guichetière successive du seul guichet ouvert sur les quatre existants, que c’était l’heure de la pause, ou plutôt du casse-dalle. Les préposés étant partis ripailler en coulisse, le hall était le notre, tout à nous : les voix se faisaient plus fortes, les conversations plus animées, et même la grand-mère, qui tricotait dans son coin, délaissait son ouvrage pour venir causer un peu.

Dès qu’une aimable postière d’accueil revenait occuper le poste délaissé par la précédente, la pause étant terminée, chacun reprenait sa place dans la queue aussitôt reformée à l’identique, sauf quelques resquilleurs qui s’étaient subrepticement laissés glisser vers l’arrière ; nul ne protestait, tout le monde, complice, comprenait qu’ils avaient là une raison impérieuse de retarder l’échéance de comparution devant la guichetière repue.

Bon, c’est vrai que les bonnes choses ayant une fin, même en ayant laissé passer les femmes enceintes et les handicapés, on finissait forcément, un jour, par arriver face à la dame à l’hygiaphone.

Un « Oui, c’est pourquoi? » crachouillé dans le micro en guise de bonjour annonçait la fin de la convivialité ; « quoi ? un colis à envoyer ? » (étonnement naturel et évident de la postière qui ne s’attend pas à devoir expédier un colis à son destinataire) ; on ne pouvait jamais lui répondre que, la prochaine fois on irait le livrer nous même, car la formation de base de la postière de guichet exclut toute référence à l’humour. Vous risquiez alors un gros clash ! si si, j’en ai vu, avec appel du chef, et tutti quanti : non mais, monsieur, on ne fait pas perdre de temps à la postière, et surtout on ne la torture pas intellectuellement en lui présentant la demande par périphrase ou par moquerie. Et dire que des gens, qui n’ont pas été formés à la rude école de la queue postale, se laissent encore pièger : c’est toujours un régal pour nous, les habitués, d’en voir un se faire prendre et de se faire humilier par l’ensemble des postiers du bureau, rameutés et sortis des coulisses dès les premiers éclats de voix de leur collègue ainsi agressée. Bon, il sera servi quand même, le gars au colis, mais il va morfler : d’abord on va lui imposer de faire passer son colis dans un sas dont l’ouverture est à peine suffisante : ça le calme et ça réduit le volume de l’envoi ; ensuite, la postière agacée va longuement examiner le paquet, surtout sur les épaisseurs de scotch dont il été entouré pour le sécuriser : à refaire, pas règlementaire ! histoire de fourguer à l’impudent la boite officielle logotée la Poste, qui seule permet une bonne prise en charge de l’envoi. Ça gagne du temps et la queue se réjouit… Puis vient l’heure de la pesée, opération la plus délicate, car elle engage l’économie générale de la Poste : le client est taquin, s’étonnant à chaque fois du poids et du prix annoncé ; au final, les balances de pesée de la Poste étant assermentées, c’est à payer ou ça ne part pas. Délesté de sa menue monnaie, notre expéditeur jette un dernier regard à son colis, avant que la Postière, du geste auguste et ample d’un discobole antique, maintes fois répété, l’expédie sans quitter son siège, dans un caddie situé à trois mètres derrière elle : la foule exulte à cet exploit : « Bingo, trois points » lance un anonyme de la queue. Vous comprenez pourquoi ces postiers habiles ont constitués de célèbres clubs corpos de basket, au nom d’ASPTT, qui dament le pion à tous leurs concurrents.

Et bien , justement, à propos de concurrence, le grand malheur qui s’est ainsi abattu sur nous, vient de là : au motif que d’autres postiers étrangers vont venir traiter nos colis et expédier nos lettres dans les délais normaux, on nous sucre nos queues ! d’abord, pour ne pas nous inquiéter, on nous parle seulement de les raccourcir, mais ne soyons pas dupes, on veut nous les amputer définitivement. On voit tous venir le moment où il vont nous mettre quatre guichetiers en même temps, le plein temps, quoi ! Quelle queue choisir ? avez-vous remarqué, celle que l’on choisit n’est jamais la bonne : elle avance trop vite.

Amis postiers, nous vous soutenons dans cette cruelle épreuve, inhumaine, qui remet en cause une institution unique, constituée patiemment au fil du temps, grace à votre amour du métier et à votre dévouement total à la cause du courrier qui part à l’heure…s’il est déposé avant 15 heures : en nous obligeant à déposer le courrier avant que l’encre ne soit sèche, vous aviez imaginé un concept novateur, unique au monde : l’encre séchait dans les queues ! Tous ces efforts furent vains et c’est une honte.

Amis de queue postale, rebiffons nous et organisons une grande pétition nationale ; déjà, notre royale Ségolène, se prépare, au nom de l’Europe, à demander pardon à l’humanité entière, pour ce génocide programmé de la postalitude française : anticipons !

J’engage tous mes lecteurs à expédier un courrier de soutien pour le maintien de la queue postale, en leur rappelant de vérifier l’heure limite de dépôt de leur bureau, pour éviter tout fâcheux retard, et que tout courrier non déposé avant 15 heures ne partira pas le jour même, mais bien plus tard.

Courage les gars, la résistance est là.

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Commentaires

Nom: 
Gilles Huvelin
Site: 
http://gilles.huvelin.avocats.fr

les cadences infernales...tous ensemble, tous ensemble, tous, tous, tous ensemble, tous ensemble ! (bis)

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