Jun
11
LE JUGE, LE RAT ET LA LOI

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

La Fontaine, "Fables" (VII, 2)

Ce matin là, Monsieur le Juge de Proximité se réveilla soucieux ; un mauvais rêve avait perturbé son sommeil : il avait du lutter contre des nuées d'insectes qui en voulaient à son auguste personne ; il pensa qu'il s'agissait d'un mauvais présage, alors qu'il devait, ce jour là tenir son audience hebdomadaire de petits litiges ; cette notion de petit litige le contrariait à chaque fois qu'elle était évoquée devant lui, car, pour lui, le travail de réflexion était toujours le même, que le cas soit dérisoire ou complexe.


LE JUGE, LE RAT ET LA LOI

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

La Fontaine, "Fables" (VII, 2)

Ce matin là, Monsieur le Juge de Proximité se réveilla soucieux ; un mauvais rêve avait perturbé son sommeil : il avait du lutter contre des nuées d’insectes qui en voulaient à son auguste personne ; il pensa qu’il s’agissait d’un mauvais présage, alors qu’il devait, ce jour là tenir son audience hebdomadaire de petits litiges ; cette notion de petit litige le contrariait à chaque fois qu’elle était évoquée devant lui, car, pour lui, le travail de réflexion était toujours le même, que le cas soit dérisoire ou complexe.

Monsieur le Juge de Proximité arriva ombrageux devant son public de plaideurs et fit un long appel des causes, se désespérant des demandes de renvois de certains dossiers émanant d’avocats qui avaient toujours de bonnes raisons à invoquer, et ordonnant lui-même ces renvois des affaires dans lesquelles les justiciables se défendaient eux même, après leur avoir rappelé les règles de l’échange des arguments et des pièces. Arrivant l’heure des plaidoiries des dossiers finalement retenus, Monsieur le Juge de Proximité se cala dans son fauteuil capitonné, en position d’écoute ; il aimait bien cette partie de son audience, il aimait bien les effets de manches des avocats et goûtait les bons mots de certains, soupirant parfois sur les fastidieux développements monocordes d’autres ; il regrettait de ne pas avoir le droit de porter la robe noire comme ses collègues professionnels; il décrochait parfois en s’inquiétant de ce qu’il allait bien pouvoir juger ; ses vagues études de droit étaient lointaines ; les brèves formations prodiguées, avant qu’il ne soit doté de la jolie médaille accrochée autour de son cou par un ruban bleu moiré du meilleur effet, avaient été succinctes ; il avait bien une idée de ce qu’il allait juger, mais il lui fallait en justifier dans son jugement.

Monsieur le Juge de Proximité savait que son jugement était rendu en dernier ressort : il jugeait une fois pour toutes : pas d’appel possible pour le perdant ! La Loi était quand même curieuse : un juge de proximité n’est pas un juge professionnel ; il n’a pas suivi les longues études de Droit et les formations professionnelles indispensables des Juges ; ça signifie que le juge professionnel peut se tromper et être corrigé par des Juges d’Appel, alors que lui, juge béotien, n’a pas le droit à l’erreur, personne ne pouvant lui signaler. Certes, son seul correcteur pourrait être la Cour de Cassation, mais, à y pensez, un justiciable mécontent d’un jugement rendu pour des sommes minimes, ne va pas engloutir des sommes folles pour porter sa misérable affaire devant le plus Haute juridiction du pays.

Monsieur le Juge de Proximité fut tiré de ses réflexions existentielles par le silence faisant suite à une fastidieuse plaidoirie d’un avocat bredouillant; il constata que, comme lui, la salle entière avait décroché depuis longtemps, comme en témoignaient les conservations privées du public et des robes noires. Il se redressa, marmonnant la date à laquelle il rendrait son jugement et remercia le ciel que l’avocat lui remettre un dossier qu’il pourrait compulser à tête reposée pour retrouver le fil de l’histoire.

Monsieur le Juge de Proximité appela l’affaire suivante et devina tout de suite que ce serait le dossier du jour : la famille avait acquis dans une animalerie un compagnon à quatre pattes qui servirait de camarade de jeu au gamin ; le choix s’était porté sur un adorable rongeur à la moustache frétillante qui lançait des regards implorants (ou apeurés selon le coté des barreaux où l’on se trouve) aux visiteurs penchés sur sa cage ; la bête était bien entretenue, et démontrait sa sportivité par quelques tours de roue sans fin à s’éclater les poumons ; craquant, d’autant que le vendeur démontra l’excellent caractère du rongeur en l’extirpant de sa cage pour le poser sur son épaule où il resta calé langoureusement ; on en profita pour administrer quelques caresses prudentes à l’animal, histoire d’établir un lien tactile avec ce nouveau compagnon et l’affaire fut conclue. Nul ne remarqua le regard étrange de la bête au sortir de l’univers surchauffé de la boutique : un mélange d’inquiétude et de malice. Elle fut sans doute choquée d’entendre, dans la voiture, sa nouvelle maman s’étonner, auprès de son nouveau papa, de l’aspect répugnant de la queue de l’adopté ; elle fut effrayée, à l’arrivée dans son nouvel habitat, par les gesticulations et cris d’un petit humain complétant la famille : elle savait, pour l’avoir vécu dans l’animalerie, combien le petit humain est pervers : à peine les parents occupés à autre chose, que le bambin cherche comment torturer l’animal ; au moins, là bas, elle pouvait se réfugier sous un petit abri dans la cage.

Les premiers jours furent pénibles ; ça change les habitudes ! Et puis ce gamin qui introduit tout ce qu’il trouve dans la cage, qui tape sur les barreaux et qui hurle, là franchement ce n’était pas prévu au programme ! Le nouveau papa, le plus téméraire de la famille, à commencé à tripoter l’animal, le sortant de sa prison alors qu’il entendait s’assoupir : et là, on se retrouve sur l’épaule, on voyage chez les voisins qui manquent de défaillir à la seule vue de la queue, on finit par obtenir quartier libre, hors de la prison, dans le salon ; on se réfugie sous un fauteuil dès que le petit humain apparaît ; et puis, un jour, le petit voyou vous coince dans un recoin, vous tire les moustaches, vous tord les oreilles, vous marche sur la queue, et alors, que voulez vous, on se défend comme on peut ! C’est vrai que la nature a doté notre cher rat d’une solide paire d’incisives qui servent normalement à ronger, mais aussi, en légitime défense, à défendre sa peau : et crac, un coup de crocs dans celle de l’assaillant ; gagné, il n’y reviendra plus. Notre rat domestique est devenu agresseur, en un coup de dent, une bête sauvage à abattre, un régicide ayant porté atteinte à la vie du petit prince.

Monsieur le Juge de Proximité entend la version des parents de la victime, mais n’entendra pas la défense de l’agresseur, qui n’est plus là pour s’expliquer : les plaideurs ont choisi un autre adversaire, l’animalerie à laquelle ils reprochent d’avoir vendu Max (c’est comme cela qu’ils l’avaient nommé) sans les avoir prévenu des risques sanitaires que pouvait générer leur acquisition. Le vendeur serait donc responsable des dommages corporels subis par l’héritier, qui, en plus de l’entaille, a subi une infection grave, nul n’ayant pensé à brosser les dents de Max avant qu’il ne morde. La défense du vendeur rejette en bloc l’accusation : certes, aucun panneau sur la cage informait la clientèle de la dangerosité sanitaire de Max ni du risque de morsure, mais chacun sait qu’un animal, même le plus paisible, peut avoir des réactions s’il se sent agressé : la nature donne à chaque être les moyens de se défendre. Au surplus, certains animaux, devenus domestiques par l’effet de la mode, conservent leurs caractéristiques sauvages et leurs germes, dont chacun est doté par son hérédité : Max n’a pas très bien compris pourquoi il avait du quitter ses égouts et les siens pour finir dans une famille gothique, comme élément de décoration de l’épaulette d’un humain criblé de piercings.

Monsieur le Juge de Proximité a longuement réfléchi, sans véritablement penser aux malheurs de Max ; si l’animalerie avait attiré l’attention des acheteurs de rats sur leur dangerosité sanitaire potentielle, ils auraient évidemment renoncé à leur acquisition, le petit n’aurait pas été mordu et n’aurait pas subi d’infection : elle est responsable des dommages subis par l’enfant. Malheur aux marchands d’animaux de tous poils : afficher les traits d’humeur de chaque espèce et les risques encourus, autant se tirer une balle dans le pied ! Imaginez un vendeur de nems afficher honteusement que sa production est avariée et présente des risques gastriques… La cage des perroquets affichera donc qu’un coup de bec ou d’ongle est dangereux et que la psittacicose est transmissible à l’homme ; le vivarium des serpents rappellera qu’ils mordent et que certains sont venimeux ; l’enclos des chiots précisera leur taille, une fois devenus adultes, la pression maximum de leur mâchoire et la liste des maladies qu’ils véhiculent notamment s’ils ne se brossent pas les dents trois fois par jour ; les cages de chats énonceront les maladies qu’ils peuvent transmettre à l’homme, en fournissant tout information sur leurs griffes rétractiles et les microbes véhiculés par léchage. Il sera sans doute utile de prévenir aussi que l’eau du poisson rouge n’est pas forcément potable pour l’homme et qu’il faut faire cuire très longtemps ce poisson avant de le manger, pour détruire ses parasites indésirables et potentiellement dangereux pour les humains gourmets ! Et, quelques jours plus tard, sera aussi affiché sur la porte de l’établissement… qu’il a déposé son bilan, ce qui est dangereux pour l'humanoïde salarié !

Monsieur le Juge de Proximité a décidé : l’humain, ce mammifère doté d’intelligence, doit être averti que l’achat d’un rat n’est pas sans risque de morsure et d’infection, et donc le vendeur de Max doit assumer la responsabilité du risque qu’il a généré ; c’est fait, c’est jugé !

Monsieur le Juge de Proximité a peur : l’assureur de l’animalerie a formé un pourvoi en Cassation ; les Juges les plus savants du pays vont se pencher sur cet épineux problème et donc apprécier son travail de juge de base, et seulement en Droit.

Monsieur le Juge de Proximité, ce matin, arrive à son audience le torse bombé, sa médaille toute étincelante : La Cour de Cassation vient de confirmer son analyse : oui, l’animalerie aurait du informer ses clients des risques sanitaires encourus par l’achat de Max le rat. Monsieur le Juge de Proximité est devenu un vrai juriste comme ses « collègues » professionnels. Monsieur le Juge de Proximité mériterait sa robe noire, ou au moins une seconde médaille. C’est ma foi vrai, qu’il a fait du bon boulot ! Grâce à lui les parents du bambin percevront quelques indemnités, mais auront surtout découvert que le rat est doté par la nature d’une arme de défense, ses grandes dents de rongeur ; désormais, la visite du week-end dans l’animalerie survivante sera pour les grands et petits une véritable leçon de choses : à la sortie, les visiteurs trouveront à la caisse des photos de leur animal préféré, avec les cadres décoratifs, pour garnir les murs de la chambre des chères têtes blondes. Mais, la plupart, captivés, voire tétanisés par l’objet de leur désir ne liront même pas les avertissements et repartiront avec la bête de leur rêve !

Le Droit n’est finalement qu’un éveil à la nature, et, dans sa toute puissance, la Cour de Cassation n’a fait que rappeler aux sots que le monde animal, qui n’a pas demandé à être mis en vente, ne sera jamais un objet de consommation ordinaire, mais que, dans la justice humaine, le sot doit être protégé contre sa sottise et son ignorance, voire même de la maladie transmissible dont il souffre, la fièvre acheteuse; l’avertissement imposé sera destiné aux seuls humains sachant lire, ce qui ne concerne sûrement pas les acheteurs de rats ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez, et encore s'il n'est pas doté d'une boucle en métal, qui n'est pas sans risque d'infection.

Les animaux embastillés malgré eux se défendront encore longtemps de situations pour eux insupportables, en mettant en œuvre les moyens de légitime défense dont Dame Nature les a doté, mais désormais en toute quiétude, la Cour de Cassation ayant implicitement rappelé, qu’une fois l’information délivrée par le vendeur, l'animal est parfaitement en droit de se protéger des abus de ses maîtres éphémères.

Monsieur le Juge de Proximité appliquera lors la théorie du risque accepté, sans risque d’être désavoué.

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mais qui nous confirme que notre société évolue vers une irresponsabilité individuelle totale, même lorsqu'il s'agit du plus élémentaire des bon sens...

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