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MERCI RAYMOND, MERCI !!!!!

- La ferme célébrités africaine -

- 11 juillet 2010 : la nuit s'est enflammée et le bon peuple de France, drapé dans son éternelle unité nationale, exulte, sortant les étendards tricolores et les bouteilles de mousseux, dont l'écho des bouchons expulsés répond à celui des pétards des gamins. Les rues sont envahies comme au plus beau jour de l'ère d'Aimé le Magnifique. La France vient d'enlever et de lever le trophée mondial au terme d'une finale insipide, gagnée contre une équipe espagnole tétanisée par l'enjeu, et qui avait été décimée dans les matches précédents par blessures et suspensions : peu importe, on â gâaagné... hurle la foule ! Oui, mais sur un péno qui n'y était pas...Et alors, ta gueule ! On â gâaagné... !Oui, mais sur une simulation de Titi, qui est tombé de fatigue plutôt que poussé par l'ibérique... Dis donc, tu la fermes ou tu vas en manger une ! On â gâaagné... !!!!Et un, et un, et un zéro !!! Merci, Raymond, merci... !!! scande la foule en délire. L'écran géant n'en finit plus de repasser en boucle l'embrassade finale de nos gladiateurs et le bras d'honneur de Francky le batave adressé vers les tribunes des supporters tricolores au coup de sifflet final ; une boucle juste entrecoupée des premiers mots de Raymond à l'adresse de la foule des journalistes qui l'étouffe : « je vous l'avais dit, bande de cons... ».

Sursaut brutal à ces mots : voilà, encore une fois je m'étais endormi devant la télé, dès le début de la Ferme « célébrités » africaine, avec sa bande de neuneus maquillés en fermiers pour girafes et autres bestioles exotiques, sous la houlette d'un présentateur toutes mains égaré dans cette jungle à l'insu de son plein gré, chapeautant un jeune collègue pipole excité et féru de plaisanteries que lui seul comprend. Enooorme !!! Bien fait pour moi, je n'ai pas profité de ce grand moment de la Culture française ; heureusement que la pub est là pour marquer le tempo et sortir le téléspectateur de ses délires oniriques.

Non, non, Raymond n'avait pas triomphé de ses démons ; les rêves sont parfois idiots ; Quoique,... je zappe pour vérifier sur l' Equipe Télé. Oui, c'est bien ça : l'émission traitant des grandes causes existentielles de la planète sport, balance à qui mieux mieux sur Raymond, pour lequel aucun des intervenants n'ose assurer un début de plaidoirie. Ouf, me voilà rassuré.

Plaidoirie ? C'est un mot qui excite les neurones de l'avocat. Qui oserait assurer aujourd'hui la défense de Raymond ? Que pourrait on plaider pour lui éviter la peine capitale à laquelle il est promis ?

Monsieur le Président, c'est une lourde tâche qui m'incombe que d'assurer la défense de mon client, désigné par la vox populi comme l'ennemi public n°1 ; mais quel crime a-t-il donc commis ? Aucun à ce jour, puisque, comme l'on dit chez nous, c'est à la fin de la foire que l'on compte les bouses ! Raymond fait ce qu'il peut avec ce qu'il a.

Sachez, Monsieur le Président, que mon client a la charge de gérer une troupe de mercenaires multi- millionnaires, qui doit quitter son univers doré, à l'étranger où le fisc est léger, pour se retrouver dans un méchant camp d'entraînement avec l'espoir de tenter de ramener une breloque et quelque menue monnaie au terme d'un séjour imposé dans un pays lointain, alors qu'ils se sont épuisés d'avoir couru après le fric durant une saison entière ! Et on leur demande de sacrifier leurs vacances à l'Ile Maurice en cinq étoiles, avec leurs mannequins d'épouses ou compagnes, et leurs bambins sapés de Burbery. Que diriez vous, Monsieur le Président, si vous étiez privé de vos vacances familiales pour être parqué dans un enclos afin d'exécuter, avec certains de vos collègues, des devoirs de vacances destinés à devenir le meilleur juge du monde, et tout ça pour une indemnité miséreuse en regard de votre traitement mensuel ? Oui, je vois déjà que le doute s'installe dans votre esprit, et je le partage.

Comment voulez vous que mon client, malgré sa bonne volonté, puisse mobiliser pareille troupe rétive à l'exercice ? Alors, c'est vrai : oui, il a perdu pied très tôt, mais, tel le vaillant pacha d'un vaisseau qui coule, il a décidé de périr le dernier, après avoir tenté de sauver son piètre équipage. Vous trouverez dans cette émouvante attitude l'explication de ses lamentables résultats et de ses paroles désabusées.

Que vouliez vous qu'il réponde aux questions stupides dont il était assailli au terme de pitoyables matches préparatoires évidemment perdus ? Dire la vérité sur l'état d'esprit des mercenaires ? C'eût été devenir une balance et ça, Monsieur le Président, jamais ! Quand bien même aurait-il balancé, vous imaginez les représailles du milieu. Comment trouver alors onze mercenaires pour constituer une équipe ? Une petite blessure par ci, un gastro inopinée au sortir d'un repas huppé par là, un petit refroidissement baptisé en grippe H1N1... vous ne pouvez ignorer l'imagination financière des médecins de riches pour dispenser leur client de venir endosser la tenue tricolore. Il a bien fallu faire avec et composer une équipe avec ce qui restait. C'est vrai qu'entre les éclopés volontaires, les caprices des uns et les jalousies des autres, c'est à en perdre son latin, qui est déjà, rappelons le, une langue morte.

Monsieur Raymond a donc décidé de laisser faire la nature, de garder ceux qui étaient là, et de les lancer dans l'arène pour qu'ils occupent le terrain la place à l'endroit où ils étaient tombés : le hasard, en quelque sorte. Alors tous ces débats populaires sur la valeur, la santé ou le poste habituellement occupé de chacun, ça c'est pour les piliers de comptoir qui n'ont jamais mis les pieds sur une galère qui coule. Et ça, Monsieur le Président, vous pouvez le comprendre.

Pressé par de telles questions stupides, mon client aurait pu répondre par la colère ou la violence ; il a choisi l'humour, celui qu'il a toujours eu, même lors de sa brillante carrière de joueur, lorsqu'il plaisantait sur la fragilité osseuse de son adversaire qu'il avait par mégarde envoyé au repos forcé. Les mots cachent parfois une grande tendresse de coeur.

Savez vous, Monsieur le Président, que mon client n'est qu'un fusible, destiné à sauter en cas de surchauffe et qu'il n'a, en vérité, que des pouvoirs limités ; les vieux barons qui ont la mainmise sur la planète foot imposent, et mon client exécute. Sachez que, dans le secret de leurs bureaux dorés, ils concoctent leurs stratégies fumeuses, refusant tout conseil (sauf en matière financière), et les imposant à leur homme de paille, mon client. C'est ainsi que, passés les matches de poule qualificatifs à l'épreuve reine, où il a du trouver lui-même des mercenaires déclassés voire des seconds couteaux pour pallier le désintérêt des autres, il est néanmoins parvenu, sous les quolibets, à atteindre l'objectif assigné ; mais voilà maintenant qu'il se heurte aux forces reconstituées de la finance.

Participer à la phase finale de l'épreuve fut déjà une grande victoire pour mon client, mais surtout pour ses employeurs, qui vont engranger dans leurs caisses taries un énooorme pactole, lequel attire désormais les mercenaires avides, auparavant rétifs. Sachez, Monsieur le Président, que les anciennes gloires du pays qui ont participé très médiocrement à d'anciennes campagnes analogues, ont retardé leur prise de retraite pour tenter d'obtenir une dernière fois une part du superbe gâteau. Les dirigeants, qui leur doivent leur place éminente et lucrative, ne peuvent leur refuser cet ultime cadeau... Et c'est ainsi, Monsieur le Président, que mon client se voit contraint d'embarquer dans sa galère quelques vieux chevaux de retour, souffrant mil maux, séquelles de leurs joutes répétées durant leur longue carrière. Il subit à nouveau les accusations des spécialistes puristes du sport, ignares en matière de finance.

Oui, il n'ignore pas qu'embarquer avec lui ces millionnaires éclopés ou décatis, qui au pire useront leur fond de short sur le banc des remplaçants et au mieux viendront courir dix minutes sur le pré, en substituant un collègue épuisé, ne lui permettra pas de faire des miracles. Il a déjà donné et est mieux placé que quiconque pour le savoir.

Alors, Monsieur le Président, responsable mon client ? Peut-être, mais responsable désigné lancé en pâture aux puristes hurleurs et journaleux en quête de matière à vendre du papier. Coupable ? sûrement pas, car il n'est que soldat tenu du silence, devant exécuter les ordres discutables, dictés non pas par les considérations sportives, mais seulement financières.

Sachez que, s'il avait eu les coudées franches, il aurait en quatre ans, trouvé quelques petits gars vaillants et avides de grandir, aurait constitué un commando et serait allé au combat avec fierté, certain que, quitte à périr cette troupe aurait tout donné pour son drapeau.

Vous ne pourrez, Monsieur le Président, que laver mon client de toutes ces injustes accusations proférées à son encontre, d'autant plus que le crime n'est pas avéré à ce jour, puisqu'il peut encore rapporter la preuve de son innocence, en venant déposer sur votre table des scellés la breloque convoitée. Il lui reste un atout dans la poche : l'odeur du gâteau à partager qui, parait-il, réveille les morts et rend agile le paralytique. Toute condamnation hâtive serait de nature à contrarier la réalisation d'un miracle.

On ne condamne pas un accusé tant qu'il n'a pas encore commis le crime qu'on le soupçonne de vouloir perpétrer.

Monsieur le Président, relaxez vous et relaxer le, pour mieux proclamer ensuite : Merci Raymond, merci !!!

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