Par jean-claude.guillard le 23/07/10

- LE DISQUE DE JOHNNY -

L'été est propice aux grandes sagas et feuilletons, captivant le bon peuple étalé sur les sables ardents de nos cotes, et qui s'abrite tant bien que mal du soleil à l'ombre des pages de son quotidien préféré, pourvu qu'il ait titré à la une sur les malheurs des grands de ce monde.

Nous en étions resté au précédent épisode des aventures de Johnny, ressuscité d'entre les morts après être passé entre les mains d'un people du bistouri, accusé urbi et orbi d'incapacité, au point d'avoir vu apparaître devant les caméras un illustre avocat, mandaté par les pontes du Conseil de l'Ordre, qui dénonçait l'éphèbe du champ opératoire coupable de tous les maux. Loin du lynchage, la Justice a préféré attendre de trouver les preuves, et a missionné des Experts pour examiner la scène de crime.

Par un malheureux concours de circonstances, une bavure a été commise. Non pas par le coupable désigné, mais par le secrétariat des experts, qui a malencontreusement perdu une copie en trop du pré-rapport (qui n'est qu'une première réflexion des savants pouvant être modifiée après que les deux parties opposées aient formulé leurs observations ou contestations, avant que les illustres praticiens désignés ne déposent leur rapport définitif ). Cette copie en trop a été acheminée par erreur au sein de la rédaction d'un journal, lequel en a aussitôt conclu que les jeux étaient faits. Des hordes de rockers s'apprêtent à venir réclamer vengeance devant la clinique, déjà quelque peu désertée, du Villepin de la chirurgie, pour lui faire payer la mise en retraite anticipée de leur idole.

Sauf que le Droit médical va réserver encore quelques surprises : d'abord, le pré-rapport des experts ne préjuge en rien de ce que seront leurs conclusions définitives comme indiqué ci-dessus ; ensuite, une lecture prudente du document égaré s'impose : comme il s'est dit en politique, on peut être responsable mais non coupable ; une opération n'est jamais banale et le meilleur des chirurgiens peut connaître un incident durant l'intervention, qu'il doit normalement être apte à traiter afin de le résoudre. Ces incidents sont pour la plupart connus et répertoriés de tous, et la Loi fait d'ailleurs obligation au chirurgien, lors du rendez vous initial avec son patient, de l'informer des risques connus, même rares, de l'opération ; le patient a donc le choix de se faire opérer, avec le risque de subir un incident qui pourrait aggraver son état parfois de manière radicale et définitive, ou de rester avec son problème actuel, sans opération, et avec les autres risques qu'il peut encourir! Entre deux maux...

C'est la même situation que quand vous allez prendre l'avion : tous les pilotes sont formés pour vous emmener à bon port, et ont subi en simulateur tous les incidents de vols envisageables pour y faire face ; cependant, il arrive parfois que le bon port ne soit pas atteint, ce que chacun accepte en franchissant la porte de l'aéronef, et ce sans que le pilote ait décliné auparavant l'existence du risque d'un crash.

Donc, notre bon vieux rocker, confie son dos meurtri à l'artiste renommé des stars, qui doit lui bricoler une hernie discale, comme cela se pratique pour des centaines de patients, qui se contentent du chirurgien du coin. Il s'agit d'une opération non exceptionnelle mais délicate, puisque le bistouri va côtoyer de très près le précieux contenu de notre colonne vertébrale, dans le canal vertébral, soit la moelle épinière et les racines nerveuses, outre le liquide céphalo-rachidien transporté depuis les ventricules situés dans notre pauvre cerveau, dans un petit canal au milieu de la moelle épinière. Le liquide est contenu dans une sorte de sac évidemment hermétique, où baignent joyeusement les racines nerveuses, formé par une membrane très fine, la dure-mère. Si, en cours d'opération, cette membrane est lésée, devinez ce qui se passe : ça fuit. Même pas grave, docteur ! Généralement, c'est un tout petit trou et l'artiste va traiter la dure mère lésée comme la chambre à air de son vélo : une micro-suture, une rustine, ou une colle spéciale ; Imaginez que tout cela se passe généralement sans que bistouriman ait son nez masqué plaqué sur la chose : il suit ses gestes sur écran, en gros plan ; ah, ces artistes et leur écran...le show bizz et ses sunlights!

Bref, quand c'est rebouché et refermé, après un petit séjour allongé le temps que la fuite soit bien colmatée, l'ex-opéré se dresse et marche pour rentrer chez lui, avec un disque (vertébral) dégagé, et peut en enregistrer un autre s'il est rocker. Bon et alors ? Et bien, l'idole des jeunes n'ayant pas de fuites a fait comme les autres, il est rentré chez lui.

A ce stade, un expert conclura que l'opération s'est bien passée et qu'aucune faute ne peut être reprochée à l'apollon du Temple clinical. Ainsi, ce qui est présenté comme étant une erreur majeure du chirurgien n'est pour la médecine qu'un incident opératoire mineur, sans grande conséquence.

Oui, mais, et après ? Il a sacrément dérouillé notre Johnny national, et il est même repassé sur un billard américain ! Là, on manque d'information pour l'instant. A priori, l'idole n'a pas rappelé la clinique pour signaler un problème et a même pris l'avion pour rejoindre ses pénates US ; c'est là bas qu'il aurait enduré son martyr, au point d'être placé dans une situation d'inconscience médicalisée, le fameux coma artificiel (qui fait tant peur) , pour ne pas subir la douleur et supporter une nouvelle opération. On a parlé d'infection : dans ce cas, c'est une autre histoire ; même dans les cliniques et hôpitaux huppés, rôdent de sinistres microbes ou virus, qui guettent leur proie pour s'incruster dans la chair fraîche, comme tique sur une herbe folle attendant le passage du chien pour sauter sur son dos et lui sucer le sang. Quoiqu'on fasse, il arrive que ces bestioles rusées s'incrustent en salle d'opération, et profitent de toute occasion pour mettre en oeuvre leur sinistre dessein. C'est l'infection nosocomiale, dont la responsabilité est imputable à l'établissement de soin, où l'infecté a été opéré.

Mais, on a aussi évoqué un défaut de suivi du praticien après l'opération : il est effectivement responsable s'il n'a pas respecté les règles de prudence ou de suivi du patient opéré, une fois l'intervention réalisée : il semblerait que l'idole soit sorti rapidement du très cher établissement, après que son opérateur ait jugé que son état le permettait ; sinon, il ne l'aurait pas laissé sortir ou, en cas d'insistance du convalescent , il aurait recueilli une décharge de responsabilité, qui n'aurait valu que preuve de son désaccord.

Le réparateur de disque savait-il que notre rocker allait illico prendre l'avion pour rejoindre les States ? L'aurait-il su que la contre-indication n'était pas certaine, puisqu'il est recommandé à l'opéré de ne pas faire de sport, mais de mener une vie normale, ne serait-ce que pour faire fonctionner les vertèbres et muscler ainsi le dos affaibli pour compenser le bricolage du disque sacrifié. Le voyage en avion, sûrement pas effectué en classe populaire, permettait un certain repos de la colonne opérée.

Bref, en l'état, les cris de victoire des uns ou des autres ont prématurés ; attendons le rapport définitif des experts, qui ne retiendront sans doute pas de faute opératoire du chéri de ces dames, sauf peut-être celle d'une manque de suivi post-opératoire ; surviendra peut-être une mise en cause de la clinique elle-même, en cas d'infection ; il n'est peut-être pas exclu non plus que soit mise en évidence une faute du rocker, qui aurait, malgré les conseils reçus, fait montre d'une impatience à effectuer un voyage aérien qu'il aurait pu différer. Certains pourront même avancer que le chanteur n'était pas profane en matière de disque, vu le total de ses ventes, et qu'il devait savoir qu'un éloignement était déconseillé aussitôt sa sortie, promo oblige. Mais peut-être que notre rocker entendait se consacrer à son nouveau disque au plus tôt, en s'enfermer au loin pour éviter les fuites.

Bon, et bien pourquoi ce billet ? De nombreux lecteurs ont pu sans doute un jour passer sur le billard, et quelques un ont malheureusement subi des incidents opératoires aux conséquences graves ; à travers l'histoire de Johnny, ils auront découvert le Droit médical et ses arcanes, affaire d'experts, d'avocats et de juges. Les échos des visions triomphalistes des protagonistes, amplifiés par les médias, sont bien éloignés de la sérénité qui doit présider à la gestion d'un dossier de responsabilité médicale : les causes d'accidents sont multiples, et ne sont pas toujours le fait du praticien, qui peut cependant être responsable sans être coupable.

Cette situation est celle de ce que les experts et juges considèrent comme étant un aléa thérapeutique , qui peut être appelé de façon populaire « la faute à pas de chance ». Si le praticien n'est pas responsable, cet aléa peut néanmoins permettre une indemnisation si les conséquences en sont graves pour la victime.

C'est sans doute ce qu'il faut retenir de l'exemple de l'idole des jeunes qui a le mérite de mettre sous les feux de la rampe ce pan de Droit souvent secret et méconnu.

Par jean-claude.guillard le 19/12/07

Subir une opération chirugicale simple, accepter un traitement médicamenteux, se faire arracher une dents...

Chaque acte médical présente un risque, parfois infime.

Lorsque ce risque se réalise, chacun recherche sa vérité.

Faute du médecin ou aléa thérapeutique?


Un praticien exerçant la médecine a, à l’égard de son patient, une obligation de moyens et non pas de résultat ; il doit donner ses soins conformément aux données actuelles de la science médicale, sans être tenu à l’impossible ; certaines pathologies sont connues pour avoir des issues incertaines, voire fatales : il n’est seulement possible d’exiger du médecin qu’il mette en œuvre tout ce que la science médicale actuelle lui permet pour tenter d’améliorer l’état du patient. Il ne peut évidemment pas garantir une guérison lorsque la pathologie ne le permet pas.

Lorsqu’un médecin accepte de prendre en charge un patient, il se forme en Droit un contrat, par lequel il s’oblige à mettre en œuvre tous les moyens dont il dispose.

Le médecin engage sa responsabilité si il n’a pas respecté cette obligation,

Cependant, un patient victime d’un accident médical ne peut obtenir l’indemnisation de son préjudice que si il est en mesure d’apporter la preuve d’une faute de son médecin.

Dans la plupart des cas de responsabilité pour faute, cette dernière est souvent évidente : c’est l’exemple du chirugien qui opère le patient et qui par erreur intervient sur une partie du corps qui n’était pas celle devant être traitée (opération d’un membre à la place de l’autre, d’un œil sain à la place de celui malade, etc.). C’est le cas également de l’ absence de suivi médical approprié d’un malade opéré, qui va subir une complication majeure, non traitée à temps.

Dans d’autres cas, un traitement ou une opération peut mal se passer, sans que le médecin ait commis une faute : il existe toujours un risque, souvent infime, qui peut se réaliser de manière imprévue. C’est le cas où, pour une opération bégnine, le corps humain va avoir une réaction imprévue, comme par exemple un arrêt cardiaque ou un choc anaphylactique, qui va entrainer soit le décès, soit des séquelles graves. C’est aussi, la survenance d’évènements rarissimes, déjà observés, qui sont étrangers à l’acte médical pratiqué, mais qui peuvent apparaître à l’improviste, comme des complications plus ou moins graves, entrainant certes une réaction appropriée du praticien pour les traiter, mais laisssant au patient des séquelles.

C’est là ce qui est défini comme étant un aléa thérapeutique.

La jurisprudence actuelle de la Cour de Cassation est établie : l’aléa thérapeutique n’entre pas dans le champ des obligations auxquelles le médecin est tenu, et dès lors, n’ayant pas failli à son obligation de moyens, il n’est pas tenu à indemnisation de son patient. Dans les cas les plus graves, aux séquelles très importantes, il a été prévu une possibilité d’indemnisation par un Fond de Garantie, selon une démarche simplifiée, qui ne met évidemment pas le médecin au cause.

Dans les litiges que nous avons à connaître, l’engagement de la responsabilité d’un médecin est une démarche lourde : le praticien est souvent certain de tout avoir mis en œuvre pour prodiguer ses soins à son patient, selon les données acquises de la science, qu’il actualise régulièrement, par les formations auxquelles il est astreint. Sa mise en cause lui est toujours insupportable et il se sent accusé à tort : il mettra tout en œuvre pour démontrer qu’il n’est en rien fautif.

S’il a commis une erreur ou maladresse, dont il est conscient, selon sa personnalité, il acceptera d’en assumer les conséquences ou il tentera de la cacher.

De son coté, le patient qui entreprend une démarche contestataire, sans connaître la science médicale, ne le fait qu’à partir de la simple constatation que son état de santé, loin de s’être amélioré comme prévu, s’est au contraire aggravé de séquelles dommageables. Il en veut à son médecin, surtout si celui-ci adopte une attitude négative, en niant toute faute, sans explication.

La plupart des litiges naissent de cette incompréhension et de ce manque de dialogue.

Une erreur ou maladresse est évidemment difficile à avouer si elle a été commise, mettant en cause le professionalisme, voire la réputation du médecin.

L’absence de faute et l’explication d’un aléa thérapeutique sont difficiles à gérer, en raison même de la complexité de la notion, et de l’hostilité du patient qui ne voit que par la dégradation de son état de santé, alors qu’il s’attendait légitimement à une amélioration.

Aussi difficile que soit cette démarche explicative, elle est indispensable pour tenter d’éviter les actions judiciaires.

Elle sera beaucoup mieux admise si le praticien, avant toute intervention ou traitement, a déjà fourni au patient une information complète et intelligible sur la nature de l’acte médical (ou du traitement) qu’il va subir, comportant celle des risques connus, même rarissimes, du traitement ou de l’intervention.

C’est d’ailleurs une obligation pour le praticien, édictée par le Code de la Santé Publique, que d’informer le patient, et de pouvoir prouver qu’il a bien donné cette information préalable : c’est pourquoi, de nombreux médecins, avant une opération ou un acte ou traitement médical, remettent au patient une fiche explicative du geste ou du traitement à accomplir, mentionnant les risques encourus, fiche signée par le patient et conservée par le praticien. La signature du malade n’est pas suffisante, si elle n’est pas précédée d’une explication didactique du contenu du document ; le médecin pourra beaucoup plus facilement rappeler à son patient, non pas qu’il a signé un imprimé, mais qu’il lui avait clairement exposé les risques opératoires.

A défaut, le médecin s’expose à voir sa responsabilité engagée, non plus en raison de sa faute médicale si il n’en a pas commis, , mais seulement parce qu’il n’a pas fourni à son malade la possibilité de choisir, face à un risque connu et même rarissime, de ne pas subir l’acte ou le traitement prévu ; un patient peut obtenir ainsi réparation de son préjudice, même dans le cas de l’aléa thérapeutique, s’il n’en a pas été informé du risque avant la réalisation de l’acte ou l’application du traitement, sur la base de la perte de chance d’avoir pu échapper à la cause de son dommage.

Cette information est essentielle.

Si aucun n’est convaincu par les explications de l’autre, l’orientation judiciaire est alors possible. Elle est parfois nécessaire pour que "l’abcès soit vidé".

Pour que chacun soit fixé, et puisse y voir plus clair, la première démarche procédurale est celle de l’expertise judiciaire, demandée de manière simple et rapide à un Juge.

Elle n’est pas destinée à trancher le litige aussitôt, mais seulement à donner à chacun la possibilité de faire valoir son point de vue dans le cadre d’une analyse préalable au procès, strictement technique, et savoir ce que pense un professionnel de la situation.

C’est une phase que le médecin ne doit pas redouter, même qi’il n’est jamais plaisant d’être convoqué en justice : c’est l’occasion pour lui de fournir les élements d’information sur l’acte qu’il a réalisé et d’expliquer, devant un spécialiste désigné par le Juge, son mode opératoire et d’en justifier. Il aura à ses cotés pour l’assister un médecin expert de la compagnie d’assurance.

C’est aussi une phase nécéssaire au patient qui va également pouvoir donner sa version des faits, son ressenti et réveler l’étendue ses séquelles dont il est désormais atteint ; il risque cependant d’être perdu lors des discussions techniques, au vocabulaire particulier. Il est fortement conseillé que le patient soit assisté de son avocat et d’un médecin qu’il aura librement choisi, qui pourront lui traduire certains aspects du dialogue entretenu.

L’Expert du Tribunal est choisi sur des listes de médecins spécialistes, neutres, mais ayant une légitimité et autorité dans la matière médicale dont relève le cas : il connaît parfaitement les fameuses données actuelles de la science, et pourra déceler si elles ont été respectées ou méconnues.

Cette expertise est l’élément majeur d’un dossier de responsabilité médicale.

Il est toujours très difficile de contredire ensuite un rapport d’expert judiciaire, sauf à trouver un praticien, de qualité professionnelle au moins égale à celle de l’Expert du Tribunal, qui aurait un avis contraire à celui de son confrère, et pourrait l’écrire dans un contre rapport motivé.

Si une faute du praticien y apparaît, le patient pourra poursuivre son action en indemnisation devant le Tribunal ; dans le cas contraire, il pourra soit en rester là, soit envisager une suite procédurale, à l’issue incertaine.

Si son préjudice, né d’un aléa thérapeutique est très important, il s’adressera au Fond de Garantie qui instruira son dossier et l’indemnisera, si il remplit les conditions.

En bref:

Pour le médecin : trois verbes essentiels : Informer, opérer, dialoguer.

Pour le patient : Comprendre le risque , l’ accepter, dialoguer.

Par jean-claude.guillard le 08/10/07

Le rugby, jeu d'équipe, sport de contact, est d'abord une fête, joueurs et publics pouvant être pris en exemple pour leur fair play légendaire; c'est une école de la vie, avec ses bons et mauvais moments, où chacun, quelque soit son origine, sa taille, son poids, ses capacités, trouve sa place.

C'est aussi un sport présentant quelques risques, très exceptionnels, dans lequel le Droit peut faire irruption en cas de malheur: chacun doit apporter sa pierre à la sécurisation, joueurs, dirigeants, éducateurs, arbitres et surtout, en prévention des risques, les médecins qui peuvent interdire sa pratique.


Alors que le monde se passionne à juste raison pour les exploits de ses rugbymen, des moments cruellement douloureux sont vécus par des familles de joueurs, loin de l’agitation des foules.

Malgré ses aspects guerriers, son vocabulaire de combat, le rugby est un sport, un jeu d’équipe, doté de règles strictes et d’une éthique incomparable ; le public ne s’y trompe pas et combien d’autres sports pourraient envier les stades remplis de supporters, hommes, femmes et enfants, qui ignorent les grillages de séparation, les bagarres de tribune, les bousculades extérieures d’après match, les arbitres houspillés ou agressés ; joyeusement mêlé, tout ce monde participe, avec respect et admiration, à une immense fête, alors que, sur le terrain, les sportifs se livrent sans merci ; un jeu de voyous pratiqué par des gentlemen, dit-on avec raison.

Ce sport est rude : un contact incessant, des chocs parfois violents, un défi physique permanent ; quelques traces de l’âpre combat apparaissent souvent, impressionnantes pour le spectateur non averti, mais souvent bénignes : saignements, coupures ou atteintes ligamentaires ou musculaires ou KO momentané. Le soigneur et le médecin, autorisés en permanence à entrer sur le terrain, les traitent aussitôt, et le blessé repart le plus souvent au combat. "l'éponge miracle" dit-on...

Mais, dans tous les sports, il arrive exceptionnellement l’accident majeur et l’actualité se nourrit que ces quelques contre-exemples : tel joueur fut terrassé par une crise cardiaque et en est décédé ; tel autre, atteint aux vertèbres cervicales en restera définitivement paralysé.

Ces accidents communs à tous les sports sont extrêmement rares : ils font partie des risques que le joueur accepte de prendre dès qu’il s’engage dans une pratique sportive.

Les Fédérations ont réalisé un remarquable travail de prévention de ces risques, par un aménagement des règles de jeu, par l’usage d’équipements de protection, par la sanction impitoyable du joueur dangereux pour les autres ; elles ont aussi imposé, lors de la souscription d’une licence, une assurance contre les risques encourus, mais aussi une nécessaire visite médicale préalable.

Aucune protection, quelle qu’elle soit, m’empêchera la survenance d’un accident majeur, voire fatal, dans un sport rugueux ou violent.

Les Tribunaux ont eu à connaître de procédures douloureuses, où les familles de blessés ou de disparus du sport, ont voulu connaître des causes de leur malheur et rechercher une éventuelle responsabilité. La plupart du temps, ces démarches se heurtent à un principe de droit civil établi depuis longtemps par les juridictions, connu sous l’appellation de « l’acceptation du risque ».

Le sportif, en s’adonnant à la pratique d’un sport à risque, accepte par avance de courir le risque d’un accident lié à cette pratique, et ne peut donc être indemnisé si ce risque se réalise.

Cependant, l’accident survenant lors de la pratique du sport, peut découler d’une faute, qui permettrait de penser qu’elle ne faisait pas partie des risques habituels que le sportif avait accepté d’encourir.

Ce peut-être la faute d’un joueur adverse qui a commis un geste étranger à ceux fixée par les règles de son sport ; par exemple, un coup de poing, de pied, de tête volontaire, hors action de jeu, ou, dans le cadre d’une action de jeu, d’une violence et d’un intensité telle qu’il ne peut plus être considéré comme un acte normal de jeu.

Ces faits peuvent être établis, soit par vidéos lors d’événements importants, soit dans des matchs amateurs, par les rapports officiels de l’arbitre ou ses assistants, ou par tout autre témoignage de personnes ayant assisté à la scène.

Dans le cadre de la pratique du rugby, comme dans certains autres sports, le joueur coupable d’une faute est sanctionné d’un avertissement verbal, d’un carton jaune avec exclusion temporaire ou d’un carton rouge avec expulsion immédiate et définitive. Il est d’évidence que l’application de la sanction de jeu la plus grave révèle que le joueur exclu a été au-delà, par son geste fautif, des règles de son sport : elle permet d’envisager de mettre en cause devant une juridiction, sa responsabilité civile, voire pénale et de solliciter l’indemnisation des préjudices. Dans les autres cas, la notion de l’acceptation du risque peut contrarier l’établissement d’une responsabilité.

La pratique du rugby, sans que soit mise en cause la responsabilité d’un autre joueur, peut entraîner dans des cas infiniment rares, des séquelles corporelles irrémédiables ou pire des décès, dus à des atteintes des vertèbres cervicales et de la moelle épinière. Médicalement, les situations de jeu à risques sont la poussée en mêlée, les mêlées effondrées, les entrées en bélier, les regroupements et les placages Tous les joueurs sont exposés et les règles interdisent un placage au dessus des épaules, les entrées en bélier en imposant désormais des phases décomposées de cette mise en mêlée ; elles demandent de limiter dans le temps la durée des regroupements, de manière à protéger la zone cervicale des participants ; cependant, des postes restent naturellement exposés : ceux des joueurs de la première ligne, piliers ou talonneurs, principalement lors des mêlées fermées ; la raison en est simple : la mêlée fermée est une phase de jeu où huit joueurs de lourd gabarit, liés les uns au autres, vont pousser les huit joueurs adverses également liés, pour tenter de gagner le ballon qui est introduit entre ces deux groupes ; les joueurs de la première ligne vont subir une poussée intense, d’arrière en avant, de leurs coéquipiers, et supporter une poussée contraire de l’ensemble de leurs adversaires ; toute la force de cette poussée s’exercera sur les épaules des joueurs de première ligne, à proximité immédiate de la zone vertébrale cervicale, réputée fragile, leurs têtes étant imbriquées entre celles de leurs adversaires.

Sachant qu’un pack (l’ensemble des huit joueurs liés) pèse près de 800 Kgs ou davantage, la poussée commune représente une force considérable ; le rachis cervical des joueurs de première ligne est alors très exposé. Lors de ces mêlées fermées, si l’un des deux packs cède, soit la mêlée vaincue s’effondre avec un risque d’hyper extension du rachis des premières lignes, soit elle va se soulever, avec le risque d’hyper flexion. De plus, le rachis cervical est très sollicité en mêlée fermée, mais également lors des placages et des regroupements.

Qui n’a pas en mémoire, même lors d’un choc arrière bénin dans un accident de la circulation, le fameux « coup du lapin » : un simple mouvement brusque et incontrôlé de la tête, peut entraîner un déplacement vertébral portant atteinte de la moelle épinière. Ce risque est encouru plusieurs fois dans un match de rugby.

Il faut relativiser : sur des milliers de mêlées jouées chaque week-end dans le monde, l’accident est très exceptionnel, et représente statistiquement un risque infinitésimal.

Les règles ont évolué pour protéger ces joueurs particuliers des « fauteuils d’orchestre » : dans le rugby amateur, pour les séries inférieures et pour les jeunes, les mêlées sont simulées, c'est-à-dire que la poussée n’existe plus ; pour les autres, la règle impose que seuls, les joueurs formés pour ces postes, puissent jouer des mêlées ; en cas de changement, s’il n’existe pas de remplaçant spécifiquement formé pour le poste, les mêlées doivent être alors simulées.

Le risque accepté par ces joueurs de première ligne, suppose que, dès leur plus jeune âge, ils aient compris non seulement les règles de jeu spécifiques à leur poste, mais aussi la nécessité de se doter d’une musculature adaptée à la charge que leurs épaules et leur rachis cervical va supporter ; c’est le travail des éducateurs et formateurs, des entraîneurs successifs du joueur que de veiller à ce que le joueur affecté à un tel poste soit physiquement apte à le tenir, sans risque.

Mais au surplus, la prévention doit être permanente : chaque année, un médecin doit fournir un certificat d’aptitude pour que le joueur puisse accéder à ces postes de jeu. Les joueurs professionnels ou de séries supérieures, disposent, au sein même de leur club, de services médicaux performants, assurant une prévention des risques, une préparation physique adaptée, et un suivi constant.

Les clubs plus modestes n’ont pas ces structures, et la seule visite médicale préventive est souvent celle rendue obligatoire par la Fédération pour prétendre à jouer des matches officiels.

En cas de sinistre grave, il peut être découvert que le joueur de première ligne avait une contre-indication non révélée par l’examen sommaire du médecin, tenant souvent à une malformation ou à une usure vertébrale ; ce médecin pourrait-il voir sa responsabilité engagée ? On lui demande de vérifier si l’état de santé d’une personne lui permet de pratiquer un sport : c’est donc une lourde responsabilité du médecin que d’établir un certificat positif ; il doit cependant avoir réalisé, en cas de doute, tous examens exploratoires indispensables à assurer une bonne valeur à son certificat d’aptitude.

Pour ces piliers ou talonneurs, un examen traditionnel, même cardiaque ou pulmonaire est insuffisant, et le médecin doit s’attacher à rechercher si le joueur dispose d’une capacité musculaire, au niveau du rachis cervical, pour supporter les lourdes compressions qu’il subira chaque week-end ; il doit explorer l’état vertébral cervical du joueur, par tous examens appropriés, afin d’éliminer le risque de l’existence de toute affection existante ou naissante, de nature à subir une aggravation fatale en cours de match.

Même si ce joueur a été formé, depuis son plus jeune âge, à jouer à un poste de pilier ou de talonneur, il doit être surveillé, à chaque nouvel examen, que des chocs ou les répétitions de chocs subis, n’ont pas altéré cette zone vertébrale sensible. En cas d’incident survenu en cours de match, avec des indices révélateurs tels des irradiations douloureuses et des fourmillements dans les extrémités des membres, un nouvel examen complet s’impose.

Si un risque apparaît lors de ces examens, le médecin doit savoir interdire au joueur la pratique de son sport.

En clair, ce médecin doit parfaitement connaître la pratique de ce sport, la spécificité des postes de jeu et les causes de traumatismes possibles, pour déceler d’éventuelles contre-indications à la pratique.

A défaut, attestant par son certificat qu’un joueur est apte à tenir des postes de jeu exposés, ce médecin pourrait voir sa responsabilité engagée : il lui serait reproché de ne pas avoir été suffisamment vigilant, pour éviter à ce joueur un accident majeur. Un joueur informé d’une contre indication à sa pratique du rugby, n’acceptera nullement de courir le risque de rester paralysé au détour d’une phase de jeu et même voudrait-il le courir que sa licence sportive ne lui serait pas accordée au seul vu du certificat d’inaptitude, qui est donc essentiel.

Puissent les quelques rares accidents dramatiques servir d’exemples pour que les risques propres à chaque activité sportive n’assombrissent pas l’esprit ludique d’une saine pratique, et que chaque acteur d’encadrement, médical ou sportif, soit conscient de sa responsabilité à l’égard des joueurs, afin de leur permettre de s’adonner à leur passion en toute sérénité et à nous faire vibrer à leurs exploits.