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CROIRE EN L'EUROPE (1)

Jamais l'Europe n'aura été, en France, mais aussi dans d'autres pays comme l'Italie, aussi instrumentalisée qu'elle ne l'est actuellement. Elle est stigmatisée par les adversaires de la mondialisation et de l'élargissement, vilipendée par les ambitieux politiques de tous bords, avides de s'attribuer les succès européens et de faire porter à Bruxelles le chapeau de leurs propres échecs individuels ou collectifs. On communautarise les échecs. On nationalise les succès. Personne n'envisage d'instrumentaliser l'Europe pour affronter les défis que la mondialisation nous propose et qu'elle pourrait aider à résoudre.

L'Union Européenne ne va pas bien. Chacun le sait. Mais le plus grave et le plus dangereux, c'est qu'elle n'est plus l'objet d'un enthousiasme populaire. Elle semble devenue un objet de perplexité, voire d'angoisses. Dans un récent sondage, on constate la chute spectaculaire du nombre de français faisant confiance en l'Europe. Quant à l'Italie, on fait compagne contre l'Union Européenne et ça marche.

L'Europe a raté le Prix Nobel de l'Economie... mais elle a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Le Barreau français est jeune. C'est une génération qui a vu le développement des injustices et le spectre du déclassement social. Ce n'est ni la génération de l'après-guerre, ni celle de l'affrontement entre blocs. Ils n'auront connu d'autres réalités que celle des crises : celles de l'emploi, de l'industrie, des finances publiques, de la solidarité sociale et surtout de l'identité.

Les jeunes avocats doivent en retirer un surcroit d'exigence. Or, c'est à ces défis que l'Europe doit répondre. Dans sa Déclaration du 9 mai 1950, Robert Schumann, inspiré par Jean Monnet, déclarait « L'Europe n'a pas été faite et nous avons eu la guerre. » C'est une banalité, mais je suis effrayé par la totale amnésie dans laquelle nous vivons.

Pour tous ceux qui sont nés après la dernière guerre, après la décolonisation, la paix semble éternellement acquise et serait un état naturel de l'Humanité. Or, la guerre est une composante permanente de l'Histoire humaine. Sa recherche et sa conduite sont des éléments constitutifs de notre espèce.

Nous avons vécu 6 et bientôt 7 décennies de paix entre les grandes puissances européennes. Cela représente une longue période même si, au niveau de l'Histoire, ce n'est qu'un battement de paupière.

Certains critiquent l'élargissement de l'Union qui a peut-être marqué son glas comme puissance politique. Ce qui était possible à 6 ou 12, ce qui restait encore faisable à 15, devenait subitement improbable à 25, impossible à 27 ou irréalisable à plus de 30 Etats comme cela sera le cas demain. Mais en même temps, à la sortie de la guerre froide, l'Union Européenne se trouva devant la nécessité de répondre à l'attente des pays libérés du communisme. C'était un défi similaire à celui de la chute des dictateurs en Espagne, au Portugal et en Grèce. Malheureusement, la bataille des mots a été perdue. Le terme « élargissement » appartenait au seul discours technique, choisi par les eurocrates. Il ne pouvait susciter l'émotion. C'est seulement du côté de l'Est, qu'un vrai bonheur est né de l'adhésion à la Communauté. Il s'est manifesté par un attachement à la liberté, le sentiment d'un destin européen partagé et d'un projet d'avenir commun.

L'adhésion de ces pays était un acte de foi en l'Europe et en son unification, foi en ces « Etats-Unis d'Europe » évoqués par Winston CHURCHILL. Certes, la CEE, du fait de la volonté de ses fondateurs et notamment de Jean MONNET n'a jamais été une Europe des peuples. On ne trouve la première référence à la citoyenneté européenne que dans l'article 9 du Traité de MAASTRISCHT. Cette citoyenneté s'ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas. C'est une citoyenneté de superposition.

En fait, la seule perspective des experts a été la création d'un marché et sa libéralisation. Au nom de l'exemplarité, on a ouvert les marchés sans demande de réciprocité dans les échanges. Une entreprise étrangère peut ainsi soumissionner lors des marchés publics européens alors même qu'aux Etats-Unis ou au Japon moins d'un tiers des marchés publics est ouvert aux entreprises étrangères et je n'évoque même pas la Chine ou les pays des BRIC'S (Brésil, Russie, Inde, Chine) où cette ouverture est exclue. Une société canadienne peut ainsi remporter en France un marché public de plus de 4 milliards d'euros pour la modernisation d'un réseau ferroviaire alors même qu'au Canada aucune entreprise française ou européenne n'aurait pu soumissionner. L'Europe a choisi le marché au détriment de l'industrie.

Hélas, cette dérive se poursuit et les tentatives régulières de la Troïka composée de la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et du Fonds Monétaire International pour déréguler dans les pays européens en difficultés sont insupportables. C'est cette dérèglementation qui a conduit à la crise financière puis à la crise économique.

Michel BENICHOU

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