Feb
28
LA NECESSAIRE ACTION DES AVOCATS FACE AUX RESTRICTIONS A L'ACCES A LA JUSTICE (3)

On pourrait se contenter de rappeler que les avocats sont les défenseurs acharnés des droits fondamentaux.

Madame Viviane REDING, dans un discours louangeur, a évoqué les avocats comme « force de frappe » des droits fondamentaux. Cela nous confortera. Nous serons, en quittant cette réunion, satisfait de cette reconnaissance. Mais, est-ce la vérité ?

Il ne suffit pas de proclamer que nous ne sommes pas de businessmen pour ne pas être traités comme tels. La réalité parfois nous rattrape. Certains proclament que leurs profits, comme les commerçants, valent mieux que les droits fondamentaux.

L'image, dans l'Union Européenne et parfois dans le monde, des avocats est aujourd'hui obérée. Le justiciable exige des services juridiques de qualité, mais surtout pour un coût limité. Ce n'est plus un citoyen qui vient vers nous, c'est un consommateur. On pourrait le comparer avec un lecteur entrant dans une librairie et demandant au vendeur de lui donner le livre le moins cher, et ce serait aberrant !

Les avocats font partie de la même économie de singularité. Le prix de leur service tient compte de la qualité, de la rapidité, de leur spécialité, de leur savoir, de leur expérience et de leur notoriété. On prend également en compte les services du cabinet.

Toutefois, nous avons accepté cette demande et nous nous sommes soumis à cette volonté de consommer le droit comme on consommerait un produit quelconque. La Commission Européenne nous considère comme des producteurs, niant ainsi la singularité de la prestation juridique.

Le jour où cette transformation sera définitivement acceptée, alors nous deviendrons des marchands de droit, une profession commerciale comme les autres fournissant un service comme les autres. Or, je suis convaincu de la grandeur du droit et de sa nécessité. Un éminent universitaire français, Georges VEDEL, disait qu'il ne savait pas ce qu'était le Droit mais qu'il savait ce qu'était son absence : le règne des voyous, l'écrasement des faibles par les forts, la misère et les ruines, le retour à l'âge de pierre, les violences. Pas de civilisation sans droit, la barbarie et ses horreurs vivent dans les mondes sans droit.

Les avocats ont nécessairement conscience de cette détérioration de leur image et du nécessaire travail que nous devons entreprendre, ensemble, pour rappeler notre vocation à défendre, défendre tous les citoyens, les défendre en permanence et leur permettre de connaitre leurs droits et d'accéder au juge.

Cette défense ne peut exister sans l'indépendance, le secret professionnel, sans prévention du conflit d'intérêt. Il nous faut abandonner l'idée de travailler, dans le même cabinet d'avocats, pour plusieurs clients, au nom du profit ou de la rentabilité, même en élevant de prétendues murailles de Chine (« chinese walls ») pour protéger les secrets des clients. Ces murs ne sont que des voilages et la véritable Muraille de Chine n'a jamais empêché les invasions barbares.

Quant au désintéressement, il ne signifie pas que nous ne devons pas gagner notre vie, le mieux possible, pour faire face à nos charges, mais nous ne sommes pas les associés de nos clients, nous ne sommes pas en affaire avec eux.

Nous sommes en train de diminuer nos standards de valeur. Si nous continuons, si nous acceptons la publicité sans dignité, si nous permettons à des tiers de prendre le contrôle des sociétés d'avocats avec pour unique objectif le profit, alors nous serons rentrés dans le marché et nous serons inexorablement absorbés par ce marché.

Michel BENICHOU

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