nathalie.kerdrebez

Par nathalie.kerdrebez le 12/02/12
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Albert attendait impatiemment, son éducateur assis à côté de lui.

Il fixait la porte du juge, il aurait aimé la voir voler en éclats, juste pour éviter une énième rencontre avec un magistrat qui le prenait pour un attardé mental et lui offrait des rappels à la loi soporifiques.

Albert pensait que la justice était juste une façon pour la société de se donner bonne conscience, elle intervenait toujours trop tard, seulement pour donner des leçons de bonne conduite et punir.

Albert se souvenait de sa première audience ; il était jeune, si jeune, le juge avait pris la décision de le séparer de sa mère ; il avait hurlé « où étiez-vous avec votre justice pour empêcher ma mère de noyer son chagrin dans l'alcool.., vous et votre justice qui me volez ma mère, vous allez peut-être m'offrir une nouvelle maman... »

Albert se souvenait de ce jour là, sa tête brûlait, son coeur avait explosé, il avait commencé sa nouvelle vie sans maman à l'hôpital.

Mais aujourd'hui, Albert se moquait de son passé comme de son présent, il ne pensait qu'à l'avenir.

Dans deux ans il serait majeur ; dans deux ans, il serait le hacker le plus recherché, il savait qu'il finirait en prison et l'espérait même.

Albert avait un vrai don, il s'introduisait dans tous les systèmes, aucune sécurité ne lui résistait.

Au foyer, même les plus coriaces admiraient le talent d'Albert et toléraient sa passion pour les livres.

La porte du juge s'ouvrit sans prévenir.

Albert vit sortir une avocate et ressentit une chaleur apaisante l'envahir doucement.

L'inconnue avait le sourire d'un ange, l'un de ses confrères l'appela.

Sans réfléchir, Albert mémorisa le prénom et le nom de l'inconnue ; il entrerait en contact avec Léa.

Tous les jours, Albert écrivait un commentaire sur le blog de Léa.

La première fois, il n'avait pas osé écrire avec ses mots, il avait recopié la quatrième couverture d'un livre, mais Léa s'en était aperçue.

Alors, Albert avait surmonté sa timidité et confié à Léa ses pensées.

Léa aimait lire les commentaires d'Albert, l'écriture était belle, sensible et sincère.

Elle n'avait pas réussi à découvrir qui était l'inconnu qui avait surgi un jour sur son blog, ni la raison pour laquelle il intervenait, il était évident que les publications juridiques ne l'intéressaient.

Un soir, Léa posa directement la question : « Cher Albert, qui êtes-vous ? »

La réponse ne vint pas sur le blog, mais dans un mail à la surprise de Léa.

Elle ouvrit le message, les mots dansaient devant ses yeux, la musique était magnifique et bouleversante ; l'inconnu confiait à Léa les secrets de sa vie, sans paillettes, sans mensonges, en jonglant merveilleusement avec les lettres majuscules et minuscules.

Léa était impressionnée, Albert l'inconnu était un enfant perdu de 16 ans qui avait un don extraordinaire pour l'écriture.

Le message finissait par une petite question : « Et vous Léa, qui êtes-vous lorsque vous n'êtes pas avocat ? »

Léa sourit.

Elle se souvenait de sa prestation de serment, elle était fière et heureuse, elle intégrait le cabinet de ses rêves.

Puis était survenu l'accident, Léa était enceinte ; son ami était fou de joie, Léa avait essayé de lui expliquer que c'était prématuré, elle avait avorté ; son ami n'avait pas compris et l'avait quittée.

Léa n'avait ni mari, ni enfant, que des aventures ; elle avait choisi sa carrière et était fière de sa réussite.

Léa sourit.

Elle pensa que le hasard était un grand farceur ; un enfant en quête d'affection est tombé sur le blog d'une personne qui a sacrifié les sentiments toute sa vie.

Léa décida de répondre à Albert qu'elle était une personne ordinaire ; mais la réponse fut différente, elle écrivit :

« Je ne sais pas ».

Un nouveau mail d'Albert apparut : « Moi non plus je ne sais pas qui vous êtes, je sais juste que vous avez le sourire d'un ange. »

Léa sentit les larmes glisser sur ses joues ; il avait suffit d'un enfant perdu, d'une question que personne ne posait plus par indifférence, pour que les mots touchent son coeur.

Léa se ressaisit très vite, elle avait choisi sa vie et même rêvé.

Cet après-midi Léa était contrariée, son avion avait atterri en retard, elle avait espéré rattraper avec le taxi le temps perdu dans le ciel, mais le chauffeur était un crétin, il se glorifiait de respecter les limitations de vitesse.

Léa arriverait en retard à l'audience.

Enfin le taxi s'arrêta devant le Palais de Justice, Léa se précipita vers l'entrée, salua de loin un confrère, elle n'avait pas le temps de discuter.

En franchissant la porte, elle entendit une voix derrière elle qui appelait Albert.

Léa s'immobilisa, se retourna, elle vit un homme parler à un jeune de 16 ans aux cheveux rebelles, avec des lunettes Harry Potter ; le garçon la regardait et n'écoutait pas l'homme qui vociférait son prénom.

Léa sourit, finalement c'était une très belle journée.

Cinq ans plus tard, Albert attendait patiemment le compte à rebours ; il était sur un plateau de télévision pour présenter son premier roman.

C'était l'histoire d'une rencontre entre une petite et une grande personne, l'une blessée par la vie, l'autre par son ambition.

Albert regardait Léa assise dans le public, elle lui souriait.

Comme un bonheur n'arrive jamais seul, Léa était venue avec son compagnon.

Albert entendit le compte à rebours, il se tourna vers le présentateur qui prononça le titre de son roman « Le sourire de Léa ».