olivier.poinsot

Par olivier.poinsot le 05/12/14
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Le texte ci-dessous est un court extrait d'un ouvrage inédit sur le droit des usagers des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS) qui paraîtra aux éditions Les Etudes Hospitalières (LEH) au cours du premier semestre 2015, en fonction de la promulgation de la loi sur l'adaptation de la société au vieillissement. Il traite de la question des "reste-à-charge" dont le règlement est parfois demandé aux personnes bénéficiaires des accompagnements.

 

Le contrat de séjour et/ou le règlement de fonctionnement peuvent, au nom du principe de liberté contractuelle, prévoir la participation financière de l’usager dans tout cas de figure expressément prévu par les parties. Le fondement de l’obligation de contribution résulte alors de cet engagement contractuel. Toutefois, il faut préciser que cette liberté rencontre une limite relative à la licéité de la cause du contrat. Ainsi, serait illégale toute clause qui aurait pour objet ou pour effet de faire supporter à l’usager la charge financière d’une prestation supportée par les produits de la tarification. La démarche est délicate qui consiste à caractériser, de manière précise, les prestations financées par les produits de la tarification mais de multiples repères textuels sont identifiables qui tiennent aux énoncés généraux des missions de l’action sociale et médico-sociale, aux définitions de missions contenues dans les conditions techniques minimales d’organisation et de fonctionnement – lorsqu’elles existent – voire dans d’autres textes règlementaires, notamment de droit budgétaire. A titre d’exemples, il a pu être constaté que :

- nombre de services d’aide et d’accompagnement à la personne (SAAD) autorisés facturent un « reste-à-charge » aux usagers du service alors que les prestations dont il s’agit ont toutes vocation à être supportées par les tarifs[1] ;

- certaines associations gestionnaires ont, pour être agréables à l’autorité de tarification, consenti à renoncer à solliciter le financement, par les produits de la tarification, des frais de transport collectif des travailleurs handicapés d’ESAT pourtant opposables,[2] préférant en demander le paiement aux personnes handicapées elles-mêmes.

Dans de telles situations, il est permis d’envisager que la facturation d’un « reste-à-charge » correspondant à une prestation finançable par les produits de la tarification puisse faire l’objet d’une qualification délictuelle pour escroquerie. Au visa de l’élément légal que propose l’article 313-1 du Code pénal, l’élément matériel serait caractérisé par l’emploi d’une qualité vraie (celle d’organisme gestionnaire)[3] et de manœuvres frauduleuses (l’émission d’une facture, après remise d’un contrat de séjour ou d’un règlement de fonctionnement énonçant l’exigibilité du « reste-à-charge »)[4] ayant trompé l’usager au point de le déterminer[5] à verser une contribution aux frais de son accompagnement, préjudiciable à ses intérêts,[6] alors même que lesdits frais avaient déjà été financés ou bien que l’organisme gestionnaire était en droit de les faire financer par l’autorité de tarification en application normale des règles budgétaires. Une difficulté pourrait hypothéquer le succès des poursuites s’agissant de la caractérisation de l’élément intentionnel. Sur ce point, en l’absence de précédent jurisprudentiel, il faut observer d’abord que la qualification du délit n’est pas subordonnée à la caractérisation d’un dol spécial tenant à ce que l’auteur ait voulu profiter personnellement de l’escroquerie.[7] Il faut ensuite relever que l’élément psychologique dont il s’agit est relativement ténu, étant rappelé qu’est passible de condamnation celui qui croit – à tort – demander le paiement de ce qui lui est dû.[8]

 

[1] Articles R. 314-130 à R. 314-134 du CASF.

[2] Article R. 344-10, 2° du CASF.

[3] Une analogie pourrait être trouvée entre la situation évoquée et l’espèce de l’arrêt : Cass., Crim., 21 mars 1996, Rev. sc. crim. 1996, 862, obs. Ottenhof ; Gaz. Pal. 1996, chron. J.-P. Doucet, p. 118 ; JCP G 1996, IV, 1396 ; Dr. pénal 1996, comm. 155, obs. M. Véron (condamnation pour escroquerie du directeur d'une maison médicale qui demandait à la sécurité sociale le remboursement de prestations sur des clients fictifs ou des prestations non effectuées).

[4] C. Mascala, « Escroquerie », Encyclopédie dr. pén. & proc. pén. Dalloz, n° 75 à 79 ; M.-L. Rassat, Droit pénal spécial, infractions des et contre les particuliers, coll. Précis droit privé, 5ème éd., éd. Dalloz, n° 124. Notons que si l’organisme gestionnaire faisait appel à une intervention d’un représentant de l’autorité de tarification pour conforter l’exigibilité du paiement du « reste-à-charge », alors ce dernier – sous réserve d’être reconnu de mauvaise foi – encourrait également une condamnation, pour complicité : Cass., Crim., 20 juillet 1967, Bull. Crim. 1967, n° 227 ; M.-L. Rassat, op. cit., n° 126.

[5] De jurisprudence constante, la manœuvre frauduleuse doit avoir été la cause de la remise de la chose par la victime. Il doit donc exister une relation de cause à effet entre les manœuvres et la remise : Cass., Crim., 31 octobre 1963, Dalloz 1964, 42 ; 7 décembre 1965, Gaz. Pal. 1966, 1, 220 ; 27 juin 1963, Bull. Crim. 1963, n° 238 ; 11 janvier 1955, ibid., n° 17 ; 19 décembre 1873, ibid., n° 31 ; 22 octobre 1974, ibid., n° 300 ; 11 juillet 1990, ibid., n° 284. Pour madame Rassat, l’élément moral est caractérisé lorsque l’escroquerie vient « dissimuler ce qui est vrai et faire croire ce qui est faux » : op. cit., n° 127.

[6] C. Mascala, loc. cit., n° 168.

[7] Cass., Crim., 9 mars 1972, JCP 1973, II 17434.

[8] Cass., Crim., 2 août 1866, Bull. Crim. 1866, n° 198 ; W. Jeandidier, Droit pénal des affaires, coll. Précis droit privé, 6ème éd., éd. Dalloz, n° 12.