Par olivier.poinsot le 09/05/16

Le 3 mai 2016 a été mise en ligne, sur le site gouvernemental dédié, la circulaire n° DGCS/SD5C/DSS/CNSA/2016/126 du 22 avril 2016 relative aux orientations de l’exercice 2016 pour la campagne budgétaire des établissements et services médico-sociaux accueillant des personnes handicapées et des personnes âgées (mise en ligne le 3 mai 2016). Cette circulaire budgétaire présente une originalité sans précédent dans la mesure où elle interdit la conclusion de CPOM avec les ESSMS recourant au packing.

 

 

 

La circulaire budgétaire PA-PH 2016 est pour le moins inédite : pour la première fois, l’Etat, à propos de la mise en œuvre des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM), édicte une mesure d’interdiction qui concerne le domaine clinique ou technique : le recours au packing doit être proscrit. Cette prohibition est formulée dans les termes suivants (point 1.1.3. Préparation à la généralisation des CPOM PH) :

« Enfin, la signature des CPOM avec des gestionnaires d’établissements et services accueillant les personnes avec des troubles du spectre de l’autisme est strictement subordonnée au respect d'engagements de lutte contre la maltraitance, et donc à l’absence totale de pratique du « packing » au sein des établissements et services médico-sociaux couverts par le CPOM. Le comité des droits de l’enfant de l’ONU rappelle en effet, dans ses observations finales à la suite de la cinquième audition de la France en février 2016 (observation 40), sa « préoccupation concernant la technique du « packing » (consistant à l’enveloppement d’un enfant avec des linges humides et froids) qui constitue une maltraitance (...) ». Aussi, cette pratique doit être considérée comme une mise en danger de la santé, de la sécurité et du bien-être moral et physique des personnes accompagnées par ces établissements et doit donc faire l’objet des mesures appropriées et prévues dans le Code de l’action sociale et des familles (articles L. 331-5 et suivants) ».

Il s’agit bien là d’une interdiction, assortie en cas de violation d’un traitement par le pouvoir de police administrative comme s’il s’agissait d’un acte de maltraitance.

Une telle initiative de la puissance publique ne peut manquer de poser question car, jusqu’à présent, cette dernière n’avait aspiré qu’à une gouvernance juridique et financière des interventions sociales et médico-sociales, laissant aux seuls professionnels la responsabilité des options techniques de prise en charge et d’accompagnement. Mais elle se mue à présent en objet d’inquiétude et ce, pour au moins les trois raisons suivantes.

 

Un enjeu de pertinence des décisions administratives prises sur des options cliniques

Le premier motif d’inquiétude tient à la connaissance ténue de la dimension technique des activités par les pouvoirs publics. Le dernier exemple en date figure dans les débats parlementaires sur la loi de modernisation du système de santé (MSS).

Pour rappel, un amendement sénatorial (n° 85 rectifié, retiré sur avis défavorable de la Ministre le 18 septembre 2015) avait proposé l’extension, à certaines catégories d’établissements médico-sociaux limitativement énumérées, du dispositif d’encadrement juridique de la contention prévu pour le secteur psychiatrique ; il a été rejeté au motif que le besoin de recourir à la contention n’existe pas dans le secteur médico-social … Ce qui témoigne d’une méconnaissance des problématiques concrètes que rencontrent les professionnels lorsqu’ils sont confrontés à des comportements auto ou hétéro agressifs dans les champs du handicap et des personnes âgées. 

Aussi, tant que les Agences régionales de santé (ARS) ne seront pas dotées de ressources – notamment humaines – leur conférant l’expertise requise, y compris au-delà du seul champ médical, elles seront techniquement inaptes à exprimer valablement une appréciation sur le contenu des projets d’établissement dont il faut rappeler qu’ils sont le lieu naturel de formalisation des partis pris techniques d’intervention.

 

L’insuffisance du dispositif de validation des bonnes pratiques

Le deuxième motif d’inquiétude concerne la pertinence scientifique du processus de reconnaissance des bonnes pratiques professionnelles. En effet, la circulaire PA-PH 2016 fonde l’éviction de la pratique du packing sur les observations finales du Comité des droits de l’enfant de l’ONU suite à la cinquième audition périodique de la France en février 2016. Le document source ayant été rédigé seulement en anglais avant d’être traduit par l'ONU en espagnol et russe, la citation donnée en français dans la circulaire relève nécessairement d’une interprétation qu’il faut examiner de manière critique. Voici ce qui figure au point n° 40 du texte original :

« The Committee is concerned by cases of ill-treatment of children with disabilities in institutions and the insufficient independent monitoring of such institutions. (…) The Committee is further concerned that the “packing” technique (wrapping the child in cold, wet sheets), which amounts to ill-treatment, has not been legally prohibited and is reportedly still practised on some children with autistic spectrum disorders ».

Le Comité ne considère pas que la pratique du packing constitue en soi un acte de maltraitance, le verbe to amount to se traduit par équivaloir à. C’est dire qu’aux yeux du Comité, la pratique du packing est assimilée à un acte de maltraitance et qu’elle devrait être qualifiée d’illégale alors qu'en pratique, elle demeure en usage pour certains enfants atteints de troubles du spectre autistique. Cette considération donne lieu à la préconisation n° 41, (d) :

« Legally prohibit the practice of “packing” children and any other practice that amounts to ill treatment ».

L’attente de l’ONU à l’égard de la France vise donc clairement une prohibition du packing par la loi, non par une simple circulaire administrative.

Au-delà, l’examen attentif de la composition du Comité de l’ONU fait apparaître qu’il comprend une majorité de juristes, avocats, juges et professeurs de droit, ainsi que quelques sociologues, spécialistes en sciences de l’éducation, travail social, littérature, traduction ou encore science politique. Sur ces dix-huit membres, seule une personne détient une qualification technique se rapprochant de celles qui seraient utiles pour porter une appréciation sur la pertinence clinique de la pratique du packing : il s’agit d’une enseignante universitaire en psychologie, psychothérapeute d’orientation jungienne, spécialisée dans le champ de la psychothérapie dynamique et de l’analyse bioénergétique. Le constat de cette composition conduit à tirer la conséquence suivante : le Comité ne dispose d'aucune aptitude technique à se prononcer sur la validité clinique du packing.

Ceci étant, il faut rappeler ce qu’est l’état actuel des recommandations de bonnes pratiques professionnelles en ce qui concerne la technique du packing.

La Haute Autorité de santé (HAS) et l’Agence nationale de évaluation et de la qualité des établissements sociaux et médico-sociaux (ANESM) ont élaboré ensemble et adopté, au plus tard en janvier 2015 (pour le secteur social et médico-social), une recommandationde bonnes pratiques (RBP) intitulée « Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent ». Cette recommandation a été réalisée selon la méthode de consensus formalisé après consultation publique, de sorte que 185 personnes et organismes ont répondu à cette consultation (cf. liste en fin du texte). Au vu de l'échantillon des participants mentionné dans la recommandation, il apparaît d'abord que, contrairement aux exigences méthodologiques en vigueur, les personnes et organismes auditionnés ne sont pas nécessairement des experts. Mais il faut aussi remarquer que, compte tenu des débats actuels qui opposent les tenants de la psychanalyse à ceux des approches comportementalistes et/ou neuropsychiatriques, les représentants des familles (au sein de leurs associations mais aussi constitués en associations gestionnaires) sont susceptibles d’être sur-représentés, ce qui tendrait à discréditer la valeur scientifique de la démarche, laquelle ne repose par ailleurs sur aucune méthodologie d’échantillonnage valide d’un point de vue statistique.

L'élaboration de cette RBP a donné lieu à l'emploi d'un dispositif de cotation rendant compte du niveau de fiabilité de chaque énoncé. Ainsi une échelle de grades (p. 27) permet-elle de distinguer les preuves scientifiques établies (A) des présomptions scientifiques (B), des énoncés à faible niveau de preuve (C) et des accords d'experts (AE). Or il faut constater que l'énoncé qui concerne le packing en tant que méthode psychanalytique (p. 27) :

" Interventions globales non consensuelles 

L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur : 

  •   les approches psychanalytiques ; 

  • la psychothérapie institutionnelle." 

est dépourvu de toute cotation car aucun grade ne lui a été affecté. Il n'a donc aucune valeur dans le référentiel méthodologique du consensus formalisé.

Il faut aussi souligner que la position adoptée par les Agences résulte d’un aveu d'incertitude, en l’absence de données propres à prouver le bénéfice ou, au contraire, le caractère délétère de la pratique du packing (question-réponse n° 11) :

« Quelle est la position de la HAS et de l’ANESM sur le packing ? En l’absence de données relatives à son efficacité ou à sa sécurité, du fait des questions éthiques soulevées par cette pratique et de l’indécision des experts en raison d’une extrême divergence de leurs avis, il n’est pas possible de conclure à la pertinence d’éventuelles indications des enveloppements corporels humides (dits packing), même restreintes à un recours ultime et exceptionnel. En dehors de protocoles de recherche autorisés respectant la totalité des conditions définies par le Haut Conseil de la santé publique (HCSP), la HAS et l’ANESM sont formellement opposées à l’utilisation de cette pratique ».

L’arrêt Association lacanienne internationale, entrepris par le Conseil d’Etat le 23 décembre 2014, confirme bien ce constat global d'incertitude puisqu’aucune clinique n’est identifiée comme décisive ni exclusive d’une autre :

« 11. Considérant, en cinquième lieu, qu'il ressort des pièces du dossier que la revue de littérature scientifique sur laquelle s'appuie la recommandation attaquée comprend des travaux de littérature scientifique anglo-saxonne postérieurs à 2009 ainsi que des travaux de littérature scientifique française ; qu'il ressort des pièces du dossier que la recommandation attaquée recourt aux définitions utilisées par la classification internationale des maladies, conformément aux préconisations faites par la Fédération française de psychiatrie pour homogénéiser la formulation des diagnostics et faciliter les comparaisons en recherche, et rappelle la diversité des situations cliniques regroupées sous l'expression de troubles envahissants du développement ; que si elle préconise les interventions précoces fondées sur une approche éducative, comportementale et développementale, elle ne valorise pas exclusivement ces méthodes mais cite notamment la psychothérapie parmi les interventions thérapeutiques à associer selon les besoins ; qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que, par l'appréhension de l'état des connaissances scientifiques sur laquelle elle s'appuie, par le choix de son champ, incluant les interventions éducatives et thérapeutiques chez les enfants et les adolescents atteints d'un trouble envahissant du développement mais non le dépistage et le diagnostic précoces de l'autisme, par la présentation des interventions proposées ou par la façon dont les commentaires des représentants des approches psychanalytiques ont été pris en compte, la recommandation attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; »

Cette incertitude globale est déclinée, dans le cas particulier du packing, par un avis du Haut conseil de la santé publique du 2 février 2010 en conclusion duquel :

« compte tenu de l’absence de risques notables identifiés à ce jour, le Haut Conseil de la santé publique considère que la réalisation du packing ne présente pas de risques qui justifieraient son interdiction. Cependant, l’existence de risques psychiques n’est pas exclue et doit être prise en compte dans l'analyse bénéfice-risque de cette méthode de prise en charge, au même titre que toutes les autres méthodes de prise en charge, médicamenteuse ou non, de l'autisme. »

Une polémique sur l’autisme, la psychanalyse et le packing existe bien. D’un côté, le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie du CHU de Lille, conduit des travaux de recherche visant à établir son bienfondé, dans le cadre d’un projet hospitalier de recherche clinique (PHRC) et de la direction de plusieurs thèses y compris récentes. De l’autre, des associations de familles telles que Vaincre l’autisme dénoncent des pratiques contraires à la déontologie des soignants et attentatoires aux droits des patients ; certaines parlent même de torture. Cette polémique enfle au point que le professeur de pédopsychiatrie a déclaré faire l'objet d'un véritable harcèlement professionnel.

Le propos n’est pas ici de trancher cette querelle qui ne pourra prendre fin qu’avec les conclusions d’une véritable investigation scientifique ; il est simplement de s’étonner qu’une position administrative - en l’absence de données scientifiques communément admises et partagées mais aussi de constats de résultats préjudiciables ou dangereux - soit adoptée sur une question clinique, alors que par ailleurs, les interventions sociales et médico-sociales, par leur histoire et selon leur nature technique et juridique, se définissent par essence par la possibilité de réaliser des expérimentations cliniques.

 

Une remise en cause du modèle expérimental du secteur médico-social

On le sait bien, l’apparition et l’admission des interventions médico-sociales, comme mode distinct du soin au sens sanitaire du terme, proviennent d’expérimentations qui ont conduit à l’élaboration de typologies de besoins – et donc de réponses – dans le champ, non seulement de la clinique médicale mais, au-delà, des sciences humaines et sociales. A titre d’exemple, aux catégories de l’idiotie des professeurs Philippe Pinel et Jean-Etienne Esquirol ont succédé les travaux de l’instituteur Désiré Magloire Bourneville sur l’éducabilité et ses conséquences sur ce que l’on appellerait aujourd’hui la compensation de la déficience intellectuelle, l’échelle métrique de l’intelligence du pédagogue Alfred Binet et de l’aliéniste Théodore Simon, la mesure du quotient intellectuel du psychologue William Stern, les apports du philosophe, psychologue et médecin Henri Wallon, de l’instituteur et éducateur Fernand Deligny et de la pédopsychologue et psychanalyste Maud Mannoni. Ces expérimentations ont abouti à la pérennisation des dispositifs de réponse aux besoins d’enfants atteints de troubles cognitifs et notamment des classes de perfectionnement de 1909 dont les classes d’intégration scolaire d’aujourd’hui sont en quelque sorte les héritières, des lieux de vie et d’accueil (LVA) ou encore des centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP). Cette essence expérimentatrice, justifiée par le souci d’une clinique individualisée et personnalisée qui rejoint une certaine conception de la clinique psychiatrique, a jusqu'ici traversé le temps sans encombres et se trouve consacrée dans le droit contemporain, notamment par la typologie des catégories juridiques d’intervention contenue à l’article L. 312-1, I du Code de l’action sociale et des familles (CASF) : le 12° vise expressément les interventions expérimentales. Autre reconnaissance juridique explicite, celle de l'article R. 313-3-1 du CASF qui concerne les adaptations de la procédure d'appel à projet en cas d'activités expérimentales (cf. la circulaire n° DGCS/SD5B/2014/287 du 20 octobre 2014 relative à la procédure d’appel à projets et d’autorisation des établissements et services sociaux et médico-sociaux, p. 10, point 2.3.2). Ainsi, compte tenu de la caractéristique intrinsèque d'expérimentation des interventions sociales et médico-sociales, l’intervention de l’Administration centrale sur un choix clinique paraît - de ce point de vue aussi - critiquable.

 

En conclusion, il semble au profane que le la pratique du packing n'est pas très documentée dans la littérature médicale, de sorte qu’une décision de l’Etat ne peut aujourd’hui reposer que sur un parti pris étranger à des considérations cliniques (à propos de la recherche, il faut au passage relever que la question d’une production scientifique valide est apparemment envisagée, sous la forme d’un PRHC, depuis la fin des années 2000, de sorte que l’absence de publication de résultats à ce jour signe un relatif échec de l’action de l’Etat dans ce domaine, en dépit des trois plans autisme successifs). Un tel parti pris pourrait être la conséquence d’une prise en compte bienveillante du lobbying des familles qui, pour légitime qu’il soit, ne saurait pour autant tenir lieu de ligne directrice de la gouvernance publique des interventions sociales et médico-sociales. A lire les nombreuses et médiatiques dénonciations portées, il n’est pas certain que ce qui est en jeu soit une validation du principe de l’efficacité clinique de la méthode ; ce serait plutôt la pertinence de ses modalités qui poserait problème. Apparemment, le packing doit se pratiquer comme adjuvant à un accompagnement pluridisciplinaire, en cas de crise violente ou de catatonie seulement, en l’absence d’alternative thérapeutique et sauf syndrôme d’angoisse présent ou latent, à quatre voire six professionnels, en utilisant des linges à température de 10° à 15° C. Son objectif est de restaurer la conscience du schéma corporel et de créer les conditions d’un retour à la verbalisation, par l’enfant ou l’adolescent, de ses états psychoaffectifs. La pratique « sauvage » de cette méthode en ESSMS ne devrait être pas exister, en raison des nombreuses contraintes juridiques afférentes au respect des droits des usagers, aux conditions techniques minimales d’organisation et de fonctionnement (notamment en termes de plateau technique qualifié), au projet d’établissement, au contrat de séjour et ses avenants, au projet personnalisé ; le recours au packing ne devrait pas avoir lieu sans le consentement de la personne ou de son représentant légal. Le caractère impressionnant de la pratique ne devrait pas non plus justifier une réaction simpliste de rejet émotionnel et de condamnation, ou alors il faudrait interdire d’autres thérapies pour le même motif, comme l’électroconvulsivothérapie en psychiatrie. Quant au juriste, il peut prédire sans prendre trop de risques que la circulaire en cause pourrait bien faire l’objet d’une contestation contentieuse en l’état actuel de l’art, ainsi d'ailleurs que toute mesure de police administrative qui viendrait sanctionner la pratique du packing comme acte de maltraitance.

En définitive, deux questions fondamentales méritaient certainement d'être posées : 1°) la pratique du packing constitue-t-elle un enjeu de santé publique ? et 2°) quel doivent être le statut et le régime de l'expérimentation dans le champ social et médico-social ?  Ces deux interrogtions, cardinales, auraient quand même mérité d'être abordées autrement qu'au détour d'une considération budgétaire sur les CPOM ...

Par olivier.poinsot le 23/09/11

Monsieur Yves BUR, député, rapporteur pour la Commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, a déposé le 6 juillet 2011 un rapport d'information n° 3627 intitulé "Les agences sanitaires" . Ce rapport contient des préconisations sur le devenir de l'ANESM et de l'ANAP qui, une fois n'est pas coutume sur ce blog, appellent des commentaires personnels sur l'évolution des politiques publiques en matière d'action sociale et médico-sociale institutionnelle.

Ce rapport, synthèse des travaux d'une commission parlementaire formée en janvier 2011 pour procéder à l'analyse critique du fonctionnement des Agences compétentes en matière de médicament (affaire du Mediator), vise à proposer une mise en cohérence et une optimisation des diverses instances publiques créées, au fil des ans et des sujets, dans le domaine très large de la santé.

C'est pourquoi, d'abord, ce document présente un grand intérêt en ce qu'il officialise et confirme l'approche néolibérale de l'Etat (qui a franchi l'Atlantique au milieu des années 1990) s'agissant de la nature et de l'organisation de ses missions. Approche qualifiée de néolibérale à dessein car s'il n'est pas question de procéder par procès d'intention, il faut en revanche constater que cette redéfinition des principes et modalités de l'action publique en France relève d'une mise en oeuvre de la théorie de l'agence élaborée à partir des travaux de Michael JENSEN et William MECKLING, économistes de l'école de Chicago ("Theory of the firm: Managerial behavior, agency costs, and capital structure", Journal of Financial Economics, 3: 305-360) puis de sa déclinaison dans l'action administrative et dans les politiques publiques via le new public management. L'une des premières expressions, dans la pensée publique française, de l'assimilation de ces références théoriques figure sans doute dans le rapport rendu au Gouvernement par monsieur Jean PICQ en 1994 sur l'organisation et les responsabilités de l'Etat, auquel le rapport BUR fait d'ailleurs explicitement référence.

C'est dans cette perspective idéologique que sont formulées - parmi quelques 17 préconisations - deux orientations incluses dans une préconisation n° 1 visant à rationaliser le dispositif des Agences (p. 57) : confier les missions de l'Agence nationale de l'évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) à la Haute Autorité de santé (HAS) et privatiser l'Agence nationale d'appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux (ANAP).

L'absorption de l'ANESM par la HAS

"Votre Rapporteur considère que les missions de cette agence consistant principalement en de l'évaluation interne, l'édiction de règles de bonnes pratiques et l'habilitation d'organismes extérieurs pourraient parfaitement être transférées à la Haute Autorité de santé dont c'est le coeur de métier. La spécificité de l'évaluation des établissements sociaux ne peut en effet justifier à elle seule l'autonomie de cette agence.

Son rapprochement avec la Haute Autorité a d'autant plus de sens qu'au niveau territorial, les agences régionales de santé sont en charge de la meilleure coordination entre les établissements de santé et le secteur médico-social.

Cette agence constituée en groupement d'intérêt public pour dix années reconductibles pourrait donc, à la fin de son mandat, confier ses missions à la Haute Autorité de santé."

(rapport BUR, page 29)

Il faut d'emblée reconnaître à la HAS son antériorité sur l'ANESM en matière de conception et de mise en oeuvre de dispositifs d'évaluation ainsi qu'en matière d'élaboration de référentiels de bonnes pratiques. En effet, cette institution est elle-même l'héritière de l'Agence nationale de l'accréditation et de l'évaluation en santé (ANAES) qui, sur la base des ordonnances Juppé de 1996, a commencé à mettre en oeuvre les outils du new public management dans le champ des institutions sanitaires (COM, évaluation). La compétence technique et méthodologique de cette Agence n'est pas en cause, même si celle de l'ANESM ne l'est pas davantage puisqu'elle a bénéficié de transferts de compétences importants de la HAS et a noué avec elle, par le moyen de conventions ou encore de groupes de travail communs sur des thèmes partagés, des liens privilégiés.

Ce qu'il faut toutefois relever, c'est que la logique à l'oeuvre, si les voeux de monsieur BUR étaient exaucés, conduirait à une dissolution des spécificités du secteur social et médico-social dans l'océan du monde sanitaire. Car les dispositifs d'évaluation interne/externe en vigueur dans les deux secteurs, s'ils reposent évidemment sur une philosophie commune (renforcer le contrôle du principal sur l'agent grâce à une contractualisation mais sans prendre en charge les coûts d'agence), relèvent de méthodologies différentes justifiées par des contextes différents : nombre des équipements à évaluer, répartition sur le territoire, variété des cultures professionnelles mais aussi - et c'est bien là le fond du sujet - différence fondamentale de nature des activités.

Or voilà le risque que fait courir l'évolution actuelle des politiques sociales : croire (ou faire semblant de croire) qu'opérer un patient de l'appendicite ou accompagner une personne handicapée adulte pendant vingt ans, c'est la même chose. Pourtant, il est un fait que ce n'est pas la même chose. Ce qui est en jeu avec l'absorption de l'ANESM par la HAS, c'est en fait la disparition de la méthodologie d'évaluation sociale et médico-sociale dans laquelle les recommandations de bonnes pratiques ne constituent pas un référentiel obligatoire dans sa totalité. C'est également, d'un point de vue culturel vu les rapports de proportion entre le monde sanitaire et le monde médico-social, le risque d'une régression vers le tout-clinique et la réalisation d'un bond de trente ans en arrière pour retourner de la CIF à la théorie de WOOD. C'est, sur un mode quasiment kafkaïen, dire qu'un CHU et un CHRS, c'est pareil.

Mais au-delà de la critique que nous formulons, ce qui apparaît justfie bien a posteriori ce que nous partagions depuis plusieurs années avec nos étudiants à propos de l'évaluation médico-sociale : il ne serait pas surprenant que vienne un temps où, compte tenu de ce que sont la complexité et le particularisme méthodologiques du cahier des charges règlementaire, les pouvoirs publics proposeront une approche rationalisée, plus simple d'emploi - au moins pour les évaluateurs eux-mêmes qui se satisferont mieux d'une méthodologie d'audit externe - et plus proche d'un audit de conformité. A cet égard, l'actuel projet de circulaire de la DGCS sur l'évaluation de la qualité dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux paraît assez éclairant (voir notamment l'annexe sur le cahier des charges de l'évaluation externe qui, au point 3, 11°, fait de cette évaluation un audit de conformité aux prescriptions légales et règlementaires ainsi qu'aux recommandations de l'ANESM).

La privatisation de l'ANAP

"Les missions de cette agence, qui est également un groupement d'intérêt public, pourraient être tout à fait remplies par un organisme de droit privé, à l'échéance de cette agence.

Il semble cohérent à votre Rapporteur que les missions d'aide à l'optimisation et à l'efficience des établissements de santé qui à terme génèrent des gains de productivité puissent en effet être assumées financièrement par ces établissements."

(rapport BUR, page 29)

L'ANAP a été créée pour développer des standards de bonne gestion et construire, à l'intention des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS), des outils destinés à renforcer, dans le dispositif issu de la théorie de l'agence, le contrôle du principal sur l'agent. La proposition de monsieur BUR présente, de ce point de vue, une cohérence totale avec ce qui a déjà été entrepris, à savoir une résolution du problème d'agence mais sans prise en compte des coûts d'agence puisque sa proposition vise tout simplement à les faire supporter par les budgets d'exploitation.

Heureux homme qui voit ses souhaits exaucés et même anticipés puisqu'au jour et à l'heure de la publication de ce post, si l'ANAP n'a encore publié aucun indicateur de pilotage destiné à la gestion des ESSMS (vérifier sur son site Internet, rubrique "publications & outils"), certains de ses agents - c'est bien ainsi que l'on désigne les professionnels exerçant dans les institutions publiques ? - monnaient déjà à titre personnel le travail de l'Agence en animant des formations prospectives dont les acteurs du secteur social et médico-social, comme toujours, seront friands. Ainsi en atteste ce programme de formation qui propose une heure d'une présentation intitulée : "Les indicateurs de pilotage : un outil partagé pour le dialogue de gestion et le management des structures" et qui sera assurée par le responsable des projets médico-sociaux de l'Agence. Venez nombreux ! Et n'oubliez pas que, depuis l'introduction de l'article L. 1411-1 du Code de la santé publique par la loi sur la politique de santé publique, l'action sociale et médico-sociale institutionnelle relève d'une politique publique dont la responsabilité incombe en premier lieu à l'Etat.

Au final, le dispositif de l'ANAP, si les préconisations de monsieur BUR étaient suivies d'effet, aurait eu pour vertu essentielle de constituer un think-tank de premier ordre qui, dès sa privatisation, trustera avc une facilité déconcertante le marché du conseil en gestion des ESSMS. Bien joué.

Par olivier.poinsot le 08/07/11

La Haute autorité de santé (HAS) a mis en ligne, sur son site Internet, une recommandation de bonnes pratiques intitulée "Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant des troubles schizophréniques ou des troubles de l'humeur".

Cette publication comprend un rapport d'orientation ainsi que 84 recommandations. S'attachant à l'analyse du risque de violence chez les personnes souffrant de troubles mentaux graves (troubles schizophréniques ou de l'humeur), elle recense les facteurs de risque de violence et les signes d'alerte d'un passage à l'acte violent. Elle identifie les mesures préventives à mettre en oeuvre.

Ce document pourra retenir l'intérêt des professionnels du secteur social et médico-social dont la mission est d'accueillir et d'accompagner des personnes atteintes d'un handicap psychique ainsi que les personnes engagées dans la réalisation des diagnostics et plans d'action destinés à lutter contre les risques professionnels.

Par olivier.poinsot le 06/05/11

Dans un arrêt du 27 avril 2011, le Conseil d'Etat a dit pour droit que les recommandations de bonnes pratiques professionnelles de la Haute autorité de santé (HAS) constituent, compte tenu de leur caractère obligatoire pour les professionnels de santé, des actes règlementaires dont l'illégalité peut être sanctionnée par le juge administratif.

Les faits, la procédure & la solution

L'Association pour une formation médicale indépendante (FORMINDEP) entend critiquer le contenu des recommandations de bonnes pratiques relatives au traitement médicamenteux du diabète de type 2, mises en ligne par la HAS en novembre 2006. En effet, elle considère que le contenu de ces recommandations est sujet à caution dans la mesure où certains des experts qui ont pris part au groupe de travail à l'origine du texte avaient partie liée avec certains laboratoires pharmaceutiques.

L'Association adresse au directeur de la HAS une demande d'abrogation des recommandations en cause ; aucune suite n'est réservée à cette demande.

Prenant acte d'une décision implicite de refus, l'Association saisit alors le Conseil d'Etat d'une demande d'annulation de celle-ci et conclut, par voie d'exception, à l'annulation pure et simple des recommandations au motif de la partialité de ses rédacteurs.

En défense, la HAS soutient que la demande de l'Assocition est irrecevable car les recommandations de bonnes pratiques ne sont pas, de son point de vue, des actes administratifs faisant grief. Sur le fond, à propos du grief de partialité, son argumentation n'est sans doute pas très convaincante puisque la Haute juridiction décide d'user de ses pouvoirs d'instruction pour réaliser une enquête sur la base des révélations de liens d'intérêt dont l'Association a rapporté la preuve.

L'instruction close, le Conseil d'Etat écarte d'abord le moyen d'irrecevabilité soulevé par la HAS :

"Considérant, en premier lieu, qu'aux termes de l'article L. 161-37 du code de la sécurité sociale : La Haute Autorité de santé, autorité publique indépendante à caractère scientifique dotée de la personnalité morale, est chargée de : (...) / 2° Elaborer les guides de bon usage des soins ou les recommandations de bonne pratique, procéder à leur diffusion et contribuer à l'information des professionnels de santé et du public dans ces domaines, sans préjudice des mesures prises par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé dans le cadre de ses missions de sécurité sanitaire ; qu'aux termes de l'article R. 161-72 du même code : Dans le domaine de l'information des professionnels de santé et du public sur le bon usage des soins et les bonnes pratiques, la Haute Autorité : / 1° Elabore et diffuse des guides et tout autre document d'information, notamment sur les affections de longue durée, en tenant compte, le cas échéant, de ceux élaborés et diffusés par l'Institut national du cancer en application du 2° de l'article L. 1415-2 du code de la santé publique (...) ; que les recommandations de bonnes pratiques élaborées par la Haute Autorité de santé sur la base de ces dispositions ont pour objet de guider les professionnels de santé dans la définition et la mise en oeuvre des stratégies de soins à visée préventive, diagnostique ou thérapeutique les plus appropriées, sur la base des connaissances médicales avérées à la date de leur édiction ; qu'eu égard à l'obligation déontologique, incombant aux professionnels de santé en vertu des dispositions du code de la santé publique qui leur sont applicables, d'assurer au patient des soins fondés sur les données acquises de la science, telles qu'elles ressortent notamment de ces recommandations de bonnes pratiques, ces dernières doivent être regardées comme des décisions faisant grief susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir ; qu'il en va, par suite, de même des refus d'abroger de telles recommandations ; qu'il suit de là que la fin de non-recevoir opposée par la Haute Autorité de santé, tirée de ce que son refus d'abroger la recommandation de bonne pratique litigieuse, exprimé par la lettre du président de la Haute Autorité en date du 7 septembre 2009, constituerait un acte insusceptible de recours, ne peut qu'être écartée ;"

Cette analyse est claire : en raison de leurs obligations déontologiques, les professionnels de santé doivent se conformer à l'état de l'art tel qu'il résulte notamment des recommandations de bonnes pratiques. En ce sens, ces recommandations présentent un caractère obligatoire qui fait d'elles des actes règlementaires susceptibles de recours.

Cet important préalable étant affirmé, la Haute juridiction examine le cas d'espèce et, confrontant la précision des preuves apportées par l'Association requérante aux lacunes de l'administration de la preuve de la HAS qui - en dépit de la mesure d'instruction diligentée - n'a pu clarifier la situation de tous les membres du groupe de travail au regard des conflits d'intérêts, constate que l'impartialité dudit groupe de travail est douteuse. Ce doute traduisant une non conformité à l'article L. 5323-4 du Code de la santé publique qui institue l'exigence d'indépendance et d'impartialité, le Conseil d'Etat adopte le grief d'une violation de la loi et annule donc la décision implicite de rejet du directeur de la HAS ainsi que les recommandations litigieuses.

L'intérêt de l'arrêt

Cet arrêt présente d'abord un intérêt concret pour les professionnels de santé soumis à des obligations déontologiques : ils ont pour devoir de se tenir informés des règles de l'art et, à ce titre, d'intégrer à leur pratique le nécessaire respect des recommandations de bonnes pratiques professionnelles de la HAS.

Mais il présente également, au-delà de la question de l'impartialité qui résonne fortement en ces temps de remise en cause inspirés par le scandale du Médiator, un grand intérêt pour les acteurs du secteur social et médico-social. En effet, le raisonnement utilisé par le Conseil d'Etat pourrait être transposé, par analogie, pour être appliqué aux recommandations de bonnes pratiques professionnelles émises par l'Agence nationale de l'évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) pour peu que l'on puisse identifier un fondement juridique rendant le respect desdites recommandations impératif. Ce fondement pourrait bien être identifié via le régime juridique du renouvellement des autorisations sur la foi des résultats de l'évaluation externe.

Conseil d'Etat, 27 avril 2011, Association FORMINDEP c/ HAS, n° 334396

Par olivier.poinsot le 31/03/11

Au JO du 30 mars 2011 ont été publiés deux décrets relatifs à la participation des professionnels de santé libéraux à des missions de service public dans certains établissements de santé privés ainsi que dans les établissements publics de santé (EPS).

Le décret n° 2011-344 du 28 mars 2011 relatif à la participation des professionnels de santé libéraux aux missions de service public et aux activités de soins de certains établissements de santé privés complète le Code de la santé publique aux articles R. 6161-38 à R. 6161-42. Ces dispositions articulent le contrat conclu entre le praticien libéral et l'établissement avec le contrat pluriannnuel d'objectifs et de moyens (CPOM) de cet établissement. Ce contrat le praticien à remettre au directeur de l'établissement un état mensuel des actes dispensés aux patients ; cet état est transmis à la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM). Ce contrat fixe également les honoraires ainsi que la redevance due par le praticien à l'établissement au titre des moyens mis à sa disposition. Est par ailleurs prévue l'indemnisation de la participation à la permanence des soins le samedi après-midi, le dimanche, les jours fériés et la nuit. Enfin le remplaçant peut, avec l'accord du directeur d'établissement qui en informe le directeur général de l'Agence régionale de santé (ARS), se substituer dans le dispositif au professionnel libéral titulaire du contrat.

Le décret n° 2011-345 du 28 mars 2011 relatif à la participation des professionnels de santé libéraux aux missions des EPS ajoute au Code de la santé publique les articles R. 6146-17 à R. 6146-24. Articulé avec le CPOM, le contrat du praticien est transmis au directeur général de l'ARS et, en l'absence d'observations de ce dernier, est réputé approuvé au bout d'un mois. Ce contrat, d'une durée maximale de 5 ans, est renouvelable par avenant à condition que le professionnel sollicite le renouvellement au moins 3 mois avant la date d'expiration. Dans les EPS dépourvus de pôles, le directeur peut, sur avis de la commission médicale d'établissement (CME), pour une durée de 3 ans renouvelable, nommer un médecin libéral comme responsable de la coordination des activités médicales, de l'organisation de la continuité médicale des soins et de l'évaluation des soins. Ce praticien conclut alors le contrat ; il est rémunéré par référence aux dispositions applicables aux chefs de pôle. Comme dans le premier dispositif décrit ci-dessus, le contrat oblige le praticien à déclarer à l'EPS la liste mensuelle des actes pratiqués ; il fixe les conditions de paiement des honoraires et de la redevance. La participation à des temps de formation ou de réunion institutionnelle est rémunérée par une indemnité forfaitaire (fixée par un arrêté du 28 mars 2011 relatif à la redevance prévue à l'article R. 6146-21 du Code de la santé publique publié au même JO).

Dans les deux dispositifs règlementaires, La conclusion du contrat engage le praticien à respecter :

- les recommandations de bonnes pratiques professionnelles établies par la Haute Autorité de santé et les sociétés savantes ;

- le projet d'établissement ;

- le règlement intérieur de l'établissement ;

- le programme d'actions prévu à l'article L. 6144-1 du CSP concernant la politique d'amélioration continue de la qualité et de la sécurité des soins ainsi que les conditions d'accueil et de prise en charge des usagers ;

- les mesures mises en place dans l'établissement pour assurer la continuité des soins et notamment les délais d'intervention des professionnels de santé.